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Livres choisis

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Philippe Rygiel

Le bon grain et l’ivraie

La sélection des migrants en Occident, 1880-1939

présentation de l'éditeur

Philippe RYGIEL (dir.), Le Bon Grain et l’Ivraie - La sélection des migrants en Occident, 1880-1939 . Paris : Aux lieux d’être, 2006.

Paru le : oct. 2006 - Éditeur : Aux lieux d’être, Paris - Reliure : Broché - Format : 140x210 - Description : 272 pages- ISBN 2916063269 - Prix : 28,50 €

A lire sur TERRA : le résumé, la table des matières, le chapitre 6 en texte intégral

Mots clefs

Sous la direction de :

Philippe Rygiel est maître de conférences d’histoire contemporaine à l’université Paris I-Panthéon Sorbonne, membre du Centre d’histoire sociale du xxe siècle (Paris I/CNRS) et de l’équipe Réseaux Savoirs Territoires (ENS).

PRESENTATION :

A l’heure où l’on parle beaucoup d’immigration choisie, et de chasse au clandestin, ce volume, rédigé par une équipe d’universitaires, rappelle que ni ces débats ni ces idées ne sont neuves. La première partie évoque la genèse des systèmes de sélection des candidats à l’entrée élaborés par l’Allemagne, le Brésil, mais aussi les Etats-Unis ou l’Australie à partir de la fin du XIXe siècle. Le second volet de l’ouvragé, traitant du cas français, analyse les pratiques mises en place durant les années trente par une troisième république confrontée à la crise, qui cherche à « diminuer le nombre des travailleurs en surnombre dans l’économie nationale » et distingue les immigrés désirables de ceux qui ne l’étaient pas.

Combinant analyse des dispositifs réglementaires, étude des dossiers individuels et approches statistiques, l’entreprise s’inscrit dans le cadre d’une histoire sociale attentive, tant au poids des contraintes sociales et économiques, qu’aux effets du jeu des acteurs.

Le livre sur le site de l’éditeur :CLIQUEZ ICI

Lire en ligne "L’immigration algérienne en France, une immigration qui fait problème - Réflexion sur la responsabilité de l’Etat" de Geneviève Massard Guilbaud

(...)Je voudrais explorer ici d’autres voies et soutenir l’hypothèse que ce qui distingue fondamentalement l’immigration algérienne de toutes les autres, c’est qu’elle a été victime, de la part de l’État, de discriminations comme n’en ont connu les immigrés d’aucune autre nationalité, et ceci dès les lendemains de la Première Guerre mondiale. Vichy ne fit guère, en ce domaine, que poursuivre une politique engagée par les gouvernements de la IIIème République. Alors que les immigrés en provenance d’autres pays étaient perçus par les pouvoirs publics français, en dehors des périodes de crise s’entend, comme utiles à l’économie nationale et indispensables à sa santé démographique, les Algériens furent officiellement réputés inaptes à l’une comme à l’autre de ces fonctions, pour des raisons que l’on tentera d’éclaircir ici.(...)

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TABLE DES MATIERES :

Introduction

Première partie. LA DEFINITION DES INDESIRABLES

Philippe Rygiel, Indésirables et migrants désirés en Occident

Michael Esch, Unité, degré de civilisation et valeur biologique en Allemagne

Jair da Souza Ramos, La construction de l’immigrant indésirable et la construction de la politique d’immigration brésilienne

Deuxième partie. LES ETRANGERS DANS LA SOCIETE FRANCAISE DES ANNEES TRENTE

Nicole Fouché, Conditions d’entrée et de séjour des Américains en France (1919-1939)

Geneviève Massard Guilbaud, L’immigration algérienne en France, une immigration qui fait problème

Yves Frey, Le basin potassique de Haute-Alsace, laboratoire des rapatriements massifs de Polonais

Philippe Rygiel, Refoulements et renouvellement des cartes de “travailleur étranger” dans le Cher Durant les années trente

Claudine Pierre, Départs forces ou départs constraints

Mary D. Lewis, Les pratiques d’expulsion dans le Rhône durant la crise

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Geneviève Massard Guilbaud,
L’immigration algérienne en France, une immigration qui fait problème (p.131-161)

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Les historiens s’accordent généralement sur le fait que l’immigration algérienne en France fut toujours et reste aujourd’hui encore une immigration à part, spécifique, qui semble ne pas suivre les voies habituelles de l’intégration à la société française. Ils font généralement suivre ce constat de “ l’explication ” selon laquelle cette spécificité viendrait du fait que l’Algérie fut une colonie française et que la guerre d’indépendance aurait laissé des traces indélébiles dans les relations entre Français et Algériens. Cette particularité expliquerait notamment le déficit d’acceptation, voire le racisme, auxquels sont confrontés les Algériens en France.

L’analyse est bien courte. S’il est difficile d’imaginer que le caractère initialement colonial de cette immigration n’ait pas eu de conséquences sur son fonctionnement, encore faudrait-il préciser quelles sont ces conséquences et en quoi le fait qu’il s’agit d’une immigration provenant d’une ancienne colonie change son rapport à la société française et le regard que celle-ci porte sur elle. Quant à la guerre, si elle a forcément joué un rôle, elle ne saurait expliquer des difficultés que rencontraient déjà les Algériens longtemps avant elle.

Je voudrais explorer ici d’autres voies et soutenir l’hypothèse que ce qui distingue fondamentalement l’immigration algérienne de toutes les autres, c’est qu’elle a été victime, de la part de l’État, de discriminations comme n’en ont connu les immigrés d’aucune autre nationalité, et ceci dès les lendemains de la Première Guerre mondiale. Vichy ne fit guère, en ce domaine, que poursuivre une politique engagée par les gouvernements de la IIIème République. Alors que les immigrés en provenance d’autres pays étaient perçus par les pouvoirs publics français, en dehors des périodes de crise s’entend, comme utiles à l’économie nationale et indispensables à sa santé démographique, les Algériens furent officiellement réputés inaptes à l’une comme à l’autre de ces fonctions, pour des raisons que l’on tentera d’éclaircir ici. Dans l’entre-deux-guerres, seuls les socialistes manifestèrent la volonté de rompre avec les pratiques racistes des gouvernements de droite ou à majorité radicale et prirent le risque, après la victoire du Front Populaire, de revenir au droit commun. Mais ils furent rapidement victimes des conséquences de décennies d’incurie et n’eurent pas le temps de remédier à des problèmes pourtant dramatiques.

Des Algériens “ main d’œuvre nationale ” aux Algériens “ ethnographiquement trop distincts du reste de la population ”

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A la Belle Époque, alors que le nombre des immigrés en France dépassait largement le million et que les pouvoirs publics commençaient à forger l’arsenal qui leur permettrait de surveiller les populations étrangères présentes dans l’hexagone, les Algériens étaient encore peu nombreux à venir travailler en France. Ils n’y étaient pas particulièrement mal perçus. L’écrivain algérien de langue française Mouloud Feraoun, qui a dépeint avec tant de finesse l’impact de l’émigration sur la vie kabyle dans l’entre-deux-guerres, écrit à propos de ces prémices :

Il faut dire qu’en ces temps héroïques d’avant la Première Guerre mondiale, les Kabyles commençaient à peine à découvrir la France. […] Seuls les plus hardis osaient traverser la mer, croyaient affronter de grands périls, acceptaient d’être damnés pour avoir vécu en pays chrétien, mais en revanche, se voyaient bien reçus, bien payés et considérés [1].

L’émigration vers la France des “ indigènes ”, comme on les appelait alors, des deux côtés de la Méditerranée d’ailleurs, n’était pas libre. Leur traversée était, en principe, soumise à autorisation du gouverneur général et au versement d’une caution. Mais cette réglementation, qui ne semble pas avoir été appliquée, fut assouplie en 1905 puis abrogée en 1913 [2]. Le 15 juillet 1914, une loi consacrait définitivement la liberté de circulation des “ indigènes ”. Français depuis 1865, les Algériens n’étaient pas soumis aux dispositions concernant les étrangers en France.

En 1912, le gouvernement avait procédé pour la première fois à une enquête visant à évaluer le nombre et la situation des Algériens immigrés. Concluant à la présence de quelques milliers d’entre eux dans les entreprises françaises, les auteurs du rapport qui découla de cette enquête estimaient que les groupes d’Algériens les plus importants se trouvaient à Marseille, dans le bassin houiller du Pas-de-Calais et à Paris. A Clermont-Ferrand, Michelin en employait également un contingent non négligeable. Le rapport estimait que les Algériens étaient “ appréciés par les patrons ” et que les ouvriers kabyles “ vivaient en bons termes avec leurs camarades français ”. Des témoins interrogés dans le nord de la France les jugeaient “ conciliants et doux ” et faisaient remarquer que beaucoup parlaient bien mieux le français que les Flamands. Surnommés “ Tchouk-Tchouk ”, les Algériens apparaissaient exotiques mais ils étaient accueillis sans hostilité particulière, si l’on en croit le rapport [3].

Les arguments ne manquaient pas aux rapporteurs pour défendre cette main-d’œuvre. La première était son caractère national. En embauchant des Algériens, on évitait de recourir à une main-d’œuvre étrangère. Restant sur le territoire français, leurs salaires contribuaient au développement de l’économie nationale. Frottés, en métropole, à la civilisation, les Algériens pourraient la répandre chez eux à leur retour. Ils feraient aussi profiter la colonie de la qualification acquise en France. Vu l’état de sous-industrialisation chronique dans lequel était maintenue l’Algérie, on ne peut pas s’empêcher de se demander dans quelle industrie les émigrés revenus au pays auraient bien pu faire valoir la qualification acquise en France. Mais les rapporteurs ne s’étendaient pas sur ce point. Ils suggéraient seulement qu’une agence de placement soit créée en Algérie, qui sélectionnerait les candidats à l’émigration, et demandaient que les Algériens immigrés en métropole soient mieux encadrés.

Les auteurs de ce rapport n’étaient pas les seuls à préconiser la poursuite de l’immigration algérienne. Les témoignages des patrons qui y avaient recours étaient également positifs. On trouve aussi dans la presse d’avant-guerre des déclarations comme on en chercherait vainement vingt ans plus tard. Ainsi le Petit Marseillais écrivait-il, en 1913 :

Des travailleurs et des soldats pour la France, du bien-être pour les indigènes, voilà plus qu’il n’en faut pour accueillir avec joie une immigration aussi sympathique [4] !

Du côté algérien de la Méditerranée, les réactions à “ l’exode ”, comme on commençait déjà à appeler le mouvement d’émigration, semblent avoir été plus mitigées. La Dépêche de Constantine estimait que la main-d’œuvre disponible en Algérie était de loin supérieure aux besoins industriels et agricoles et écrivait, le 30 janvier 1914 :

encourager et favoriser l’exode des travailleurs en France, c’est la seule chance qui s’offre à nous de faire évoluer les indigènes, de les arracher à la torpeur  [5].

Cet avis n’était pas partagé par tous. Ainsi pouvait-on lire dans les Annales africaines du 13 février 1914 :

Cette main-d’œuvre qui file en France, et qui y filera bientôt davantage car, si immense que soit cet exode, il n’est qu’un commencement, nous en avions le monopole ; elle nous était, je ne dis pas nécessaire, mais rigoureusement indispensable. Nous l’avions à des conditions modérées, nous ne l’aurons plus qu’à des conditions exorbitantes, si même nous l’avons encore.

Telle fut plus généralement la réaction des milieux patronaux et des grands colons à la préparation puis au vote de la loi qui supprimait toute entrave à la liberté de voyage des Algériens vers la métropole. Tel resterait leur point de vue pendant des décennies.

Malgré ces réticences, la politique menée par les pouvoirs publics dans les années qui précèdent la première guerre mondiale vis à vis de l’immigration algérienne fut une politique libérale et optimiste. Mais le conflit allait remettre en cause ces débuts encourageants. Sans retracer en détail la façon dont on s’y prit pour recruter, pendant la guerre de 1914-1918, un grand nombre de coloniaux qu’on utilisa comme soldats ou comme travailleurs industriels, il me faut résumer ici cet épisode dont les conséquences furent décisives sur la politique qui serait suivie en matière d’immigration algérienne, pendant les décennies qui allaient suivre.

Entre 1914 et 1918, quelque 120 à 130 000 Algériens vinrent en France pour y travailler, librement jusqu’en 1916 puis comme travailleurs recrutés ou réquisitionnés par l’État à partir de cette date. La loi de juillet 1914 qui leur accordait la liberté de circulation avait en effet été suspendue pour cause de guerre, et un décret du 14 décembre 1916 avait confié à l’administration le monopole du recrutement des travailleurs coloniaux, l’immigration étant théoriquement interdite en dehors de ce canal. 175 000 Algériens servirent par ailleurs sous le drapeau français, toutes catégories de militaires confondues. Ce sont donc environ 300 000 hommes au total qui furent “ prélevés ” par la France en Algérie, en quatre années de guerre [6]. Par rapport aux quelques milliers de Kabyles qui avaient fréquenté la métropole avant guerre, il s’agissait d’un changement d’échelle décisif. Changement d’échelle géographique aussi, puisque ce n’étaient plus désormais les seules montagnes kabyles, surpeuplées au regard de leurs ressources, qui envoyaient des hommes en France, mais l’ensemble du territoire algérien.

La guerre finie, il convenait de mettre fin aux mesures d’exception auxquelles on avait dû recourir pour faire face à la pénurie de main-d’œuvre qui avait suivi la mobilisation. Les Algériens réquisitionnés disposaient d’un contrat de travail qui prévoyait leur retour au pays aux frais de l’État. Il s’agissait donc d’organiser ces rapatriements, qui correspondaient aux vœux des pouvoirs publics métropolitains comme de ceux de la colonie. En fait, les rapatriements avaient commencé dès 1917, pour ceux qui étaient arrivés en France les premiers. La ligne de conduite était simple : “ A partir du 15 mai 1919, […] les travailleurs nord-africains […] seront tous rapatriés sans exception et ne seront plus autorisés à renouveler leur contrat. ” écrivait Clémenceau au commandant du dépôt de travailleurs coloniaux de Marseille le 10 mai 1919 [7]. Il poursuivait en précisant que tous les rapatriements devraient être faits avant la fin de 1919.

Si les consignes étaient simples, leur application le fut moins, et les rapatriements firent couler beaucoup d’encre. Un an plus tard, le gouverneur général d’Alger se plaignait de ce que les règles définies ne fussent pas respectées. Il déplorait que 4 000 Algériens, d’après les informations qu’il avait réunies, ne soient pas encore rentrés mais soient restés “ sans autorisation ” en France.

Le ministère de l’intérieur ne nia pas que plusieurs milliers de travailleurs coloniaux aient effectivement échappé à sa surveillance. Mais,

soit que beaucoup de ces délinquants soient retournés par leurs propres moyens en Algérie, soit que les recherches aient été insuffisantes, il [ne parvenait] au dépôt de Marseille aucune indication sur la position de le plus grande partie de ces travailleurs  [8].

On ne voit guère pourquoi, alors qu’ils bénéficiaient d’un rapatriement gratuit, plusieurs milliers d’Algériens seraient ainsi rentrés “ par leurs propres moyens ”. On comprend mieux, en revanche, pourquoi ils cherchaient à échapper au retour en Algérie : en 1919 et 1920, alors que la situation économique de l’Algérie était catastrophique, le travail ne manquait pas en métropole. Il est difficile d’estimer avec précision le nombre de ces Algériens que les autorités qualifiaient de délinquants parce qu’ils n’acceptaient pas d’être rapatriés. Les archives ne permettent pas de trancher entre les chiffres de 60 000 et de 36 000 proposés respectivement par André Nouschi et Charles-Robert Ageron [9]. Ce qui est certain, c’est que plusieurs dizaines de milliers d’Algériens décidèrent de rester au moins provisoirement en France après la guerre. Français mais démunis de pièce d’identité, non tenus de signaler leur présence ou leurs déplacements, non soumis à aucune des contraintes qui commençaient à peser sur les étrangers, les Algériens étaient insaisissables pour les autorités qui se montrèrent incapables, non seulement de les obliger à quitter la métropole, mais même simplement de les dénombrer.

Bien que les rapatriements aux frais de l’État fussent, en principe, clos au milieu de l’année 1920, de nombreux Algériens se présentèrent encore l’année suivante à Marseille pour bénéficier du retour gratuit qui leur avait été promis. La question du financement de leur voyage ramena sur le devant de la scène un problème épineux, celui du droit des Algériens à une libre circulation entre les deux bords de la Méditerranée. Le ministère de l’intérieur aurait en effet souhaité que ces rapatriements fussent désormais pris en charge financièrement par le gouvernement général d’Algérie, premier intéressé au retour de ses sujets. Mais celui-ci protestait avec véhémence, au motif que les départs avaient repris dans le sens sud nord. Pourquoi payer le retour des “ indigènes ” lors même que l’on ne pourrait pas les empêcher de repartir peu après, s’ils en manifestaient le désir ?

Avec la fin de la guerre, la loi de 1914 qui leur accordait la liberté de voyage avait en effet repris ses droits, obligeant le gouverneur général à se livrer à un périlleux exercice de philologie et à envisager “ le cas […] où la liberté de voyage accordée aux indigènes devrait être entendue comme laissant aux travailleurs coloniaux [recrutés pendant la guerre] la faculté de ne pas revenir dans la colonie… [10]”. Comment le droit de se rendre librement en France aurait-il pu ne pas comprendre celui d’y rester lorsque l’on s’y trouvait déjà ? Le ministère ne pouvait dire autre chose, et confirma :

[qu’il n’était] pas douteux que la liberté accordée aux indigènes de se rendre en France sans permis de voyage [devait] être entendue comme laissant aux travailleurs coloniaux la faculté de ne pas rentrer dans la colonie.

On vit alors le gouverneur général Abel, qui ne brilla jamais par son libéralisme, il est vrai, réclamer le retour à une réglementation restrictive du type de celle qui était en vigueur au XIXe siècle, une réglementation susceptible “ d’empêcher le départ pour la métropole de certains éléments particulièrement malsains dont le retour en Algérie, après avoir été contaminés [sic] par le contact de certains milieux douteux des grandes villes de France […], ne serait pas sans présenter de nombreux inconvénients pour le maintien de notre domination dans l’Afrique du Nord [11]. ” Il n’allait pas être entendu. Du moins pas immédiatement.

Ainsi donc, l’historien qui étudie les mouvements de population immigrée - de toutes les populations immigrées - aux lendemains immédiats de la première guerre mondiale se voit-il confronté à un paradoxe : alors même que les pouvoirs publics français faisaient, à juste titre, l’analyse que la France manquait de bras pour son économie, et organisaient le recrutement de main-d’œuvre étrangère en concluant des conventions bilatérales avec divers pays, ils refusaient par ailleurs une main-d’œuvre toute trouvée et même déjà présente sur place ; alors même que des trains entiers de mineurs et de paysans polonais débarquaient à Toul avec femmes et enfants, on s’obstinait à pousser vers les bateaux des Algériens qui ne se bousculaient pas pour retrouver une terre natale où sévissait la disette (1919) ou la même la famine (1920-1921).

Du moins cette attitude était-elle cohérente avec les recommandations de la commission mise en place pour préciser ce que devrait être à l’avenir la politique d’immigration. Les principes à respecter dans ce domaine furent débattus dans une série de conférences interministérielles qui, en l’absence de ministère spécifique, se tinrent successivement aux ministères du Travail, des Affaires étrangères et de la Reconstruction industrielle [12]. Laurent Bonnevay en rapporta les conclusions devant la Chambre en septembre 1920. Pour ce qui était des nationalités qu’il faudrait privilégier ou, au contraire, écarter, la Commission avait adopté deux principes : premièrement, l’Allemagne devait être exclue de la liste des pays où l’on recruterait de la main-d’œuvre. Cette première mesure, venant après une guerre que la plupart des Français avaient perçue plus comme une guerre franco-allemande que comme une guerre mondiale, n’appelle pas de longs commentaires. Le second principe était ainsi formulé :

Faire appel à une main-d’œuvre d’origine européenne de préférence à la main-d’œuvre coloniale ou exotique, en raison des difficultés d’ordre social ou ethnique que pourraient faire naître la présence sur le sol français d’éléments ethnographiques trop nettement distincts du reste de la population [13].

Ainsi, alors que la commission réunie en 1912 avait recommandé l’emploi de cette main-d’œuvre algérienne que l’on considérait alors comme nationale ; alors que les Algériens eux-mêmes manifestaient en nombre l’intention de rester en France ou d’y revenir ; alors que la situation économique et démographique de l’Algérie était telle que l’émigration ne pouvait manquer de se développer, on déclarait officiellement les Algériens indésirables sur le marché du travail métropolitain.

La formule employée pour le dire est d’ailleurs admirable, et peut faire l’objet d’une petite analyse éthymologico-sémantique. Le mot ethnographie, du grec ethnos, peuple et graphein, décrire, signifie étude descriptive des groupes humains. Employé sous sa forme adjective, ethnographique, il signifie donc qui décrit les groupes humains… L’énoncé ministériel, pour faire sens, aurait donc dû être : “ des difficultés d’ordre social ou ethnique que pourraient faire naître la présence d’éléments trop nettement distincts du point de vue ethnique ”. La morphologie ainsi corrigée, resterait encore à dire ce qu’était, dans l’esprit du rédacteur, une distinction trop nette. Dire en quoi les Algériens étaient plus nettement différents des “ vrais ” Français que ne l’étaient les Polonais ou les ressortissants des différents pays d’Europe centrale et du sud avec lesquels la France passait alors des conventions d’immigration, n’aurait évidemment pas été une tâche aisée. Les historiens qui se sont intéressés aux étrangers qui immigraient alors en France ont montré combien ils paraissaient exotiques aux Français, dans les premiers temps de leur présence du moins, et quelles que soient les “ parentés ” ou les ressemblances qu’on voudrait bien leur trouver plus tard. Le fait qu’ils apparaissent très différents n’était donc pas une qualité propre aux Algériens. Toujours est-il que les Kabyles, plus intéressants que les Flamands avant la guerre parce qu’ils parlaient français, étaient en moins de dix ans devenus “ ethnographiquement trop distincts ”. L’ethnographie telle que la pratiquait l’État français n’était pas une science exacte…

Colonialisme et émigration

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Différents auteurs, à différentes époques, se sont essayés à expliquer pourquoi les pouvoirs publics se refusèrent ainsi à faire appel à l’immigration algérienne. La place impartie ici ne me permet pas de dresser un panorama exhaustif de leurs arguments. J’en commenterai deux, cependant, avant de me risquer à d’autres hypothèses.

Georges Mauco, dans sa thèse de 1932, justifiait la politique suivie par la réticence qu’auraient eu les patrons français à employer des Algériens, en raison de leurs médiocres qualités professionnelles. Mais les enquêtes qu’il cite à l’appui de cette thèse ne sont pas susceptibles d’emporter la conviction d’un historien d’aujourd’hui, ne serait-ce que pour des raisons méthodologiques. L’opinion qu’il prête au patronat ne recoupe pas les témoignages que j’ai moi-même recueillis au fil des archives, qui sont loin d’être uniformément négatifs. Janine Ponty fait, elle aussi, état d’opinions patronales sur les Polonais qui n’étaient pas spécialement positives, dans les premiers temps de leur présence en France du moins - et à l’exception des ouvriers qui venaient de Westphalie , qui avaient reçu une formation professionnelle [14]. La Société Générale d’Immigration recruta pourtant en Pologne. En fait, les besoins de main-d’œuvre étaient immenses et les employeurs devaient non seulement se contenter des ouvriers qu’ils trouvaient mais, de surcroît, tout faire pour les retenir. Les réticences patronales à l’embauche des Algériens me semblent donc être un argument à manier avec plus de précaution que Georges Mauco ne le fit en son temps.

Plus récemment, dans des travaux dont l’esprit est évidemment tout différent, René Gallissot a invoqué la préférence du patronat pour une main-d’œuvre accompagnée de familles, plus stable et plus docile qu’un roulement de célibataires [15]. L’argument est théoriquement correct : les patrons préféraient évidemment des travailleurs stables, et la famille est un facteur de stabilité. Mais le problème ne doit-il pas être posé dans l’autre sens ? Si les Algériens furent bien, pendant l’entre-deux-guerres, une main-d’œuvre d’hommes seuls, n’est-ce pas parce que l’on empêcha qu’il en fût autrement ? La réglementation de l’émigration, que j’évoquerai plus bas, rendit en effet impossible, jusqu’en 1936, l’émigration des femmes algériennes. Une émigration qui finirait bien par se développer lorsque les entraves, qui n’étaient pas seulement de nature culturelle comme on le croit trop vite, seraient levées.

Je voudrais pour ma part essayer d’éclairer la décision de se passer des Algériens par trois autres éléments que j’examinerai par ordre d’importance croissante : la façon dont les Français – Européens d’Algérie ou Français de métropole – percevaient la sexualité des Algériens et les femmes algériennes, l’efficacité du lobby des colons et des milieux patronaux d’Algérie, la crainte de voir remis en cause le statu quo politique et social régnant outre-Méditerranée depuis la fin de la conquête et des grandes révoltes contre le colonisateur.

Le premier de ces arguments ne fera sourire que celui ou celle qui ne s’est jamais plongé dans les archives coloniales. Les autres confirmeront que la question sexuelle y tient une place importante. Une des sources dans lesquelles le problème apparaît clairement est une enquête prescrite en 1919 par le gouvernement général d’Alger aux administrateurs des communes mixtes [16], enquête visant à connaître “ l’état d’esprit des indigènes revenus dans la colonie après avoir été employés en France ” et “ l’influence morale et sociale de leur séjour dans la métropole [17]”. La formulation de la question montre bien le souci des pouvoirs publics coloniaux. On était inquiet, dans la haute administration algérienne, des effets d’une politique (les recrutements de la guerre) que l’on avait toujours perçue comme étant d’intérêt strictement hexagonal, conduite par des métropolitains ne connaissant rien à la “ mentalité de l’indigène ” et peu soucieux des contradictions qu’elle ferait naître dans la colonie. On était d’autant plus inquiet que le mouvement migratoire vers la métropole, qu’on avait cru dans un premier temps limité à la durée des hostilités, semblait vouloir se prolonger.

Les réponses que les administrateurs adressèrent aux préfets ne purent qu’aggraver l’inquiétude de ceux-ci. Qu’elles soient fidèles à la réalité ou qu’elles ne fassent que refléter la vision plus ou moins biaisée que les auteurs avaient de leurs administrés, elles constituent un bon témoignage sur les préoccupations de l’administration coloniale de terrain. Certains administrateurs avaient de leurs sujets une image si négative qu’ils étaient persuadés que ceux-ci n’avaient rien vu ni rien retenu de la France :

Les indigènes de la région de Boghari se caractérisent par un tempérament mou et apathique. Bien peu se sont préoccupés de leur tâche et ont tenté de s’initier à des méthodes de travail nouvelles ou ont tenté de se spécialiser dans des besognes rémunératrices. [Leur apathie] ne leur a pas permis […] de s’intéresser aux problèmes sociaux. Ils n’ont rien retenu ou appris, en particulier des questions syndicales. […] Trop peu intelligents pour faire des constatations d’ensemble et au surplus dépourvus, comme presque tous les indigènes, de tout esprit d’observation, ils n’ont rien vu des événements formidables qui s’accomplissaient, pas plus que de l’effort grandiose auquel ils étaient associés.

Ce genre de rapport concernait généralement des populations arabes, qui ne bénéficiaient pas du préjugé favorable dont jouissaient les Kabyles. Il n’était pas majoritaire. Bien plus nombreux étaient les administrateurs qui estimaient que la guerre avait bouleversé bien des choses et qui ne doutaient pas que les indigènes aient beaucoup appris en métropole. “ Ils ont été frappés [par la] puissance de la France, par l’activité qui y régnait et par l’énorme production de ses usines ”, écrivait-on à Azeffoun. “ Ils disent qu’ils [ont été] bien payés et demandent presque tous à y retourner ” notait encore l’administrateur de Dra El Mizan [18].

Les administrateurs qui estimaient que leur passage en France avait modifié l’attitude des Algériens relevaient divers types de conséquences qu’on ne peut toutes examiner en détail ici. Parmi elles, la question de la sexualité des Algériens et de leur relation aux femmes venait en bonne place. L’exubérance sexuelle des “ indigènes ” était stigmatisée et supposée avoir été exacerbée en métropole par comportement des femmes elles-mêmes. Non seulement celui des dames de petite vertu mais, plus largement, celui des métropolitaines en général, montrées du doigt dans divers rapports pour s’être “ malheureusement trop souvent laissées aller à des entraînement pernicieux ”, selon les mots de l’administrateur de Ténès. Par la faute de leur légèreté, les Algériens désormais “ se [croyaient] tout permis, habitués à de bien coupables privautés de la part d’écervelées dont l’étrange conduite [a] fait grand tort au bon renom de nos Françaises dans l’esprit des indigènes qui malheureusement généralisent ”. L’administrateur de la commune de Mizrana qui s’exprimait là associait dans une même condamnation paternaliste les grands enfants vicieux qu’étaient à ses yeux les sujets coloniaux et les femmes, affublées d’un adjectif possessif (“ nos Françaises ” ) qui marque le sentiment de propriété de la gent masculine envers l’autre moitié de l’humanité. Les Français eux-mêmes n’étaient pas toujours épargnés. Ainsi l’administrateur de Chellala trouvait-il que les Françaises s’étaient comportées ainsi “ sans que les Français y trouvent à redire ”. De cette métropole immorale, les indigènes étaient donc revenus “ convaincus que le dévergondage [était] une caractéristique de notre race. [ Il allait être] bien difficile de leur enlever cette idée ”.

Les Européens d’Algérie semblent avoir été incapables d’accepter l’idée que les “ indigènes ” soient susceptibles d’entretenir avec des femmes françaises des relations autres que délinquantes ou ressortant de la prostitution. Maître dans ses colonies comme il était maître chez lui, le colonisateur semble n’avoir pas supporté la concurrence, sur le terrain de la sexualité, de sujets qu’il avait soumis sur le terrain militaire. Je laisserai aux psychanalystes le soin d’évaluer la pertinence de l’hypothèse, mais elle m’est apparue prégnante à la lecture des archives [19].

L’inquiétude vis-à-vis des femmes algériennes me paraît avoir été tout aussi grande. Perçues à travers le filtre d’une ethnologie coloniale qui incitait à voir en elles tantôt des créatures mystérieuses et troublantes, tantôt des fatmas prolifiques, les femmes arabes ou kabyles restaient trop exotiques aux yeux des Européens pour qu’ils puissent les considérer comme des candidates sérieuses au repeuplement de la France. Immigrées pour immigrées, s’il fallait donner des enfants à la France, les Piémontaises ou même les rudes paysannes de Silésie feraient tout de même des mères plus convenables. Avec le temps, on réussirait à les assimiler. Les Arabes et les Kabyles, elles, appartenaient à un autre monde, celui des explorateurs, des folkloristes ou des Mille et une nuits.

Et puis, en cette époque où les indicateurs démographiques montraient que la population indigène, que l’on avait un moment crue en voie de disparition, était en train de reprendre le dessus dans la colonie, l’installation en France de femmes algériennes mettant au monde plus d’enfants que les métropolitaines n’aurait-elle pas revêtu l’aspect d’un retour de balancier, d’une colonisation du territoire du colonisateur par le colonisé ? L’enquête sur les Algériens en France, réalisée en 1923, alors même qu’elle ne s’enquit ni de l’âge, ni de la profession, ni de l’employeur des immigrés - lacunes pour le moins étranges, s’agissant de connaître une population de travailleurs - consacra à la question de leurs femmes, de leurs enfants ou de leurs concubines françaises éventuelles plus de questions qu’à tout autre sujet. On ne peut manquer de se demander pourquoi.

Le second élément qui m’apparaît susceptible d’expliquer que l’on ne fit pas appel aux Algériens est la pression exercée dans ce sens par les colons. On sait comment toute l’histoire de l’Algérie coloniale fut marquée par les pressions exercées sur les gouvernements de Paris par des colons qui allèrent parfois jusqu’à menacer de faire sécession s’ils n’obtenaient pas gain de cause [20]. En 1919 encore, Clémenceau ne réussit que partiellement à imposer les mesures en faveur des Algériens qu’il pensait nécessaire de leur octroyer en contrepartie de leurs bons et loyaux services pendant la guerre. Si minces que fussent ces concessions par rapport à celles qui auraient été nécessaires de l’avis des observateurs les plus avisés, elles soulevèrent une tempête de protestations [21]. Les colons et leurs organisations syndicales et professionnelles s’opposaient frontalement à l’émigration qui les privait, disaient-ils, de leur main-d’œuvre. Déjà présent avant la guerre, ce leitmotiv ne cessait de s’amplifier. La Fédération des maires d’Algérie, par exemple, expliquait que l’émigration constituait rien moins qu’un “ danger très sérieux pour le maintien de l’activité agricole de la colonie ”. De son côté, la Confédération des agriculteurs, créée en 1919 pour protester contre les “ faveurs excessives ” accordées alors aux Algériens, demandait que soit créé un Office de contrôle de “ l’exode ” visant à empêcher que les émigrés n’aillent grossir en France “ l’armée du crime ”. A en croire les colons, les Français de France ne connaissaient rien à “ l’indigène ” et, comme ils l’avaient fait pendant la guerre, s’obstinaient à les traiter comme des ouvriers ordinaires, voire même… comme des hommes :

L’indigène acquiert, de la sorte, des habitudes déplorables : lui, qui ne respecte que la force bienveillante et juste, se trouve traité par des moyens de persuasion, comme un “citoyen conscient”. Il devient vaniteux, réclamer et indiscipliné. […] Au contact de la basse classe de la population masculine et féminine (la seule qu’ils fréquentent), ils pratiquent l’ivrognerie, ils apprennent le mépris de la femme française qu’ils respectaient en Algérie. Quand par hasard ils approchent les classes plus élevées de la population, ils sont traités en enfants gâtés, par suite de l’attrait irréfléchi du Français pour tout ce qui est exotique ; le plus humble des “Ouled Plaça”, se voyant appelé “Sidi” parce que de braves gens de Châlons-sur-Marne ont entendu dire que telle était la politesse algérienne, se rengorge et accepte l’hommage. Aussi, quand l’ouvrier indigène revient chez le colon qui, malgré toute sa bienveillance, a envers lui d’autres attitudes, il regimbe. C’est le colon qui en pâtit. L’indigène retourne en France, attiré par les souvenirs de son séjour et par l’illusion des hauts salaires. […] On ne vit pas en France d’une pastèque ou de quelques figues. Alors il pille, il vole, il assassine. Quand ce n’est pas par besoin, c’est par passion qu’il tue : ces êtres impulsifs, aux désirs violents, loin de leurs habitudes et de leurs mouquères, sont dominés soudain par des instincts sauvages [22] .

Dans le domaine de l’émigration des “ indigènes ” comme dans d’autres, les gouvernements parisiens successifs ne crurent pas devoir, ou pas pouvoir, affronter les Européens d’Algérie. En déclarant que l’immigration algérienne n’était pas bienvenue en France, la Chambre Bleu horizon leur donnait un gage qu’ils ne manquèrent pas de trouver insuffisant.

Un troisième élément peut permettre d’expliquer pourquoi l’État renonça à faire appel à l’immigration algérienne ; il me paraît plus décisif encore car il touche à la sujétion même de l’Algérie et des Algériens. Plus graves que le dévergondage sexuel étaient en effet les “ manifestations d’indépendance caractérisées [qui avaient] souvent mis l’administration locale dans la nécessité de rappeler [les indigènes] au sentiment de leur devoir, [et la] tendance à justifier leur attitude par l’impression d’avoir rendu à la France un signalé service [23].” Les Algériens avaient donc l’impression d’avoir rendu un service à la France, et manifestaient désormais une indépendance caractérisée ? Voilà qui était certes peu conforme à ce que l’on attendait d’un bon sujet colonial, et n’allait pas manquer de paraître “ bien inquiétant pour l’avenir ”, estimait-on dans la commune du Djurdjura, tandis qu’à Sidi-Aïssa et à Tizi Ouzou on notait que “ cet esprit [frisait] parfois l’indiscipline et l’insolence ”, et on estimait qu’il serait “ regrettable que ces anciens serviteurs abusent de la considération que leur témoignent en toute circonstance les autorités, se croient tout permis et ne se montrent pas respectueux des décisions prises ”.

Les “ indigènes ”, en séjournant en France métropolitaine, s’étaient en effet vu traiter bien autrement qu’ils ne l’étaient chez eux par les Européens, et singulièrement par les colons : “ Particulièrement sensibles aux marques de politesse, quelquefois exagérées, que leur ont prodigué nos compatriotes ignorant de leur mœurs et de leur esprit, [ils en arrivaient], par comparaison, à penser que les Algériens [24], les colons en particulier, n’avaient pas pour eux tous les égards qu’ils méritaient. Un simple khammès débarquant en France devenait un Sidi […], et on peut juger des sentiments qui devaient prendre naissance dans son cerveau à cette appellation si douce à son amour-propre ”, s’inquiétait l’administrateur de Ténès. Une opinion partagée par celui de Mizrana, qui déplorait la comparaison que les indigènes faisaient désormais entre Européens d’Algérie et “ nos compatriotes de métropole, tout en faveur de ces deniers qu’ils ne connaissent pas suffisamment, leur prodiguent des attentions dont ils tirent vanité et leur donnent une trop bonne opinion d’eux-mêmes ”.

Les observations que les Algériens avaient faites en métropole avaient évidemment une traduction politique, qui n’échappait pas non plus aux autorités :

Les nombreuses marques de bonté dont ils ont été gratifiés en France [n’ont même pas] réussi à éveiller en eux quelques sentiments de patriotisme, encore moins à exciter leur amour pour leur patrie adoptive. […] Ils ne gardent aucune reconnaissance et ne savent pas gré au pays qui leur a permis de se relever de leur état d’indigènes ”. Tout au contraire, “ ils font bloc derrière le parti jeune indigène, […] revendiquant des droits qu’ils croient avoir acquis du fait de leur passage dans les usines de la défense nationale, [alors que] l’esprit d’indépendance est incompatible avec leurs mœurs et leur mentalité.

Les Algériens avaient donc touché du doigt ce qu’ils ignoraient jusqu’alors plus ou moins : la richesse du colonisateur, l’importance de son industrie. Ils avaient vérifié que le statut dans lequel ils étaient maintenus en Algérie n’était pas une fatalité : la mer traversée, les discriminations s’estompaient. Ils devenaient des ouvriers comme les autres, payés selon un tarif qui leur permettait de vivre, se voyaient considérés, voire même traités avec bonté. Le destin qui était le leur au pays, misère économique et soumission politique et morale leur apparaissait désormais insupportable et conduirait à l’insoumission et au ralliement à des mouvements politiques naissants, pas encore nationalistes mais qui déjà réclamaient respect et développement économique.

L’idée d’une quelconque émancipation des colonisés n’était évidemment pas à l’ordre du jour, en ces années-là, dans les sphères dirigeant la colonie. Il n’était donc pas question de lâcher du lest, mais de réduire ce malaise politique naissant, de l’empêcher de se développer. Pour cela, il fallait empêcher que ne se renouvelle ou ne se prolonge l’émigration des “ indigènes ” vers la métropole. Empêcher que “ mieux imprégnés de l’esprit français ”, ils ne cherchent à y retourner et, pourquoi pas, à s’y établir, ou pire encore (on notera la récurrence du thème) “ à s’y marier avec des françaises et à fonder un foyer ”. Semblable perspective aurait constitué une brèche dans l’apartheid de fait qui sévissait en Algérie. Ainsi dans le passage qui suit, l’administrateur qui tenait la plume mettait-il clairement en rapport la question de la liberté de voyage et celle de la soumission des Algériens :

“ Il est certain que la liberté de voyage est un puissant facteur de civilisation de l ’indigène et nous ne devons jamais détacher nos yeux de ce but louable. Cependant, en l’état actuel de la mentalité du peuple musulman, cette faculté de circulation sans contrôle paraît de nature à amoindrir les chances de sécurité dans un pays encore en formation. […] La France doit au peuple musulman d’Afrique du Nord une sollicitude toute maternelle. Mais la mère patrie serait bien imprévoyante si, devançant la marche lente des progrès, elle abandonnait à l’indigène l’étendard de l’absolue liberté. Il ne faut pas se le dissimuler, le peuple musulman, considéré dans sa masse, n’est pas encore arrivé à notre niveau de civilisation. Il est encore très loin d’envisager les choses sous le même angle que nous les voyons. Il faudra encore des générations pour qu’il s’assimile notre concept (sic). Ses croyances religieuses, son fanatisme irréductible le rendront encore longtemps réfractaire à tout progrès [25].”

Il me semble qu’il faut voir, dans toutes ces prédictions sur les risques que ne manquerait pas de faire courir à la souveraineté française en Algérie la poursuite de l’émigration, les fondements de la politique qui allait désormais être suivie sans relâche par les gouvernements, à l’exception, bien courte, de ceux du Front populaire. Laisser émigrer les Algériens, ç’aurait été perdre l’Algérie. Les colons avaient tiré la sonnette d’alarme. Les gouvernants français l’entendirent.

Juguler “ l’exode ”

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L’idée de se passer des Algériens négligeait pourtant deux données essentielles. En premier lieu, elle ne prenait pas en compte le fait que l’émigration des indigènes avait des causes structurelles qui n’allaient pas disparaître par miracle sous prétexte que l’on avait décrété les Algériens indésirables en métropole. Massivement spoliés de leurs terres au XIXe siècle, cantonnés sur des surfaces insuffisantes à leur survie ou transformés en journaliers agricoles sous-payés, les Algériens continueraient fatalement à chercher dans l’industrie métropolitaine un palliatif à la sous-industrialisation et la misère qui régnait dans leur pays.

La seconde donnée dont faisait fi la politique définie en 1919 était l’existence de la loi du 15 juillet 1914 qui avait accordé aux Algériens la liberté de circulation et qui était de nouveau en vigueur depuis la fin des hostilités. Poussés par la nécessité et disposant du droit de se déplacer à leur guise, les Algériens n’allaient pas attendre d’être invités en métropole par les pouvoirs publics pour s’y rendre. C’est ainsi que le solde des flux d’Algériens vers la France (nombre d’entrées en France moins nombre de sorties), négatif de 1919 à 1921 en raison des rapatriements gratuits évoqués plus haut, redevint positif dès 1922 (+ 18 177 individus) et 1923 (+ 21 596). A cette date, les Algériens était déjà plus de 100 000 en France, chiffre en dessous duquel on ne redescendrait plus.

Le gouvernement avait cru pouvoir se passer des Algériens, mais c’est par dizaines de milliers qu’ils traversaient la mer pour trouver un emploi en France. Nulle structure particulière n’avait été mise en place pour procéder à ces recrutements. Le bouche-à-oreille suffisait, chaque village, chaque douar ayant ses propres filières et ses usines attitrées où les plus anciennement arrivés faisaient entrer parents et voisins.

Les années passant, le gouvernement finit par s’inquiéter de ce qu’il n’avait pas voulu voir jusqu’alors. Pendant l’hiver et le printemps 1923, les arrivées furent si nombreuses qu’il ordonna une enquête pour compter les immigrés, tandis qu’en Algérie on se livrait au même exercice pour compter les émigrés. Les calculs furent laborieux - spécialement lorsqu’il s’agit de faire coïncider les deux chiffres - mais on trouva dans les résultats de cette enquête confirmation de ce que l’on pressentait en l’ordonnant : les Algériens étaient nombreux en France et ils étaient partout, du moins partout où l’industrie avait besoin d’ouvriers, car ils ne travaillaient jamais dans l’agriculture.

Les administrateurs algériens décrivaient, impuissants, le phénomène. L’exode sur la métropole prend depuis quelques jours des proportions considérables. De mon douar, il en part une dizaine d’hommes par jour. […] J’ai la certitude que d’ici la fin août, il ne restera plus dans les douars que les gros propriétaires et très peu de petits cultivateurs ” écrivait le caïd de Djemila, dans le Constantinois, le 3 août 1923 [26]. Seuls les administrateurs de Kabylie se montraient partisans de l’émigration, solution obligée à la disproportion entre superficies laissées aux indigènes et croissance de la population. Malgré la montée des pressions venues de la colonie, un an se passa encore avant que le gouvernement ne publie le premier de la série des textes qui allaient régir l’immigration algérienne jusqu’à l’arrivée du Front populaire. Paradoxalement, c’est au gouvernement de Cartel d’Édouard Herriot, fondateur et président du Comité franco-musulman, un organisme créé pour impulser des réformes en faveur des “ indigènes ” , que ceux-ci durent la première mesure limitant leur droit au voyage…

Plusieurs textes jalonnèrent la deuxième moitié des années 1920, qui tous visaient le même but : freiner, voire tarir l’émigration algérienne, sans toucher cependant à la loi de 1914 que l’on ne pouvait pas abroger sans risquer de mettre le feu aux poudres, en un temps où les réformistes jeunes-algériens cédaient le pas aux Oulémas et à l’Étoile Nord-Africaine. Le premier texte était une circulaire du Ministre de l’intérieur du 8 août 1924. Il stipulait que tout candidat à l’émigration devrait fournir un certificat d’embauche, un certificat médical attestant qu’il n’était pas atteint de maladies contagieuses et une carte d’identité avec photographie. Pour toute une série de raisons (difficulté à se procurer des photographies dans les zones rurales, impossibilité d’obtenir un contrat de travail avant d’émigrer, etc.), ces dispositions étaient extrêmement difficiles à appliquer. Mais le problème principal que posait cette circulaire était que nul ne savait exactement à qui il fallait l’appliquer. Tous les voyageurs en partance pour la France ? Tous les indigènes ? Les seuls indigènes qui déclareraient aller travailler en France – mais que faire alors de ceux, et ils furent bientôt nombreux, qui déclaraient ne faire que transiter par la France pour aller travailler en Belgique, qui n’exigeait, elle, aucune formalité ?

Ce texte fut donc critiqué autant par ceux qui devaient s’y soumettre que par ceux qui devaient effectuer les contrôles. Il donna lieu à des échanges de courriers crispés entre le gouvernement général et le ministre, Camille Chautemps. Celui-ci dut se livrer à des explications de texte parfois étranges :

Nous devons leur [aux indigènes] donner l’impression que nous ne voulons pas, par notre réglementation, nous protéger contre eux mais les protéger eux […] Comme il importe d’éviter [de la part des autorités chargées d’assurer l’application de la présente prescription ] toute difficulté et toute erreur d’appréciation, j’ai décidé qu’à l’avenir tout passager, quelle que soit son origine, indigène ou européenne, et quelle que soit la classe de son passage, pourra être tenu à l’embarquement en Algérie et au débarquement en France de justifier de son identité. […] Cette justification sera obligatoire pour le passagers indigènes de 3e et 4e classes, afin d’assurer, sans contestations possible, la détermination de leur qualité d’indigène.

Autrement dit, le contrôle pourrait être identique pour tous les voyageurs, mais il ne serait appliqué qu’à certains d’entre eux. Et pour s’assurer que l’on contrôlerait bien ceux qu’il fallait (les indigènes) on commencerait par les contrôler pour s’assurer qu’ils étaient bien des indigènes. Sans contestation possible. La directive suivante prétendait éclairer mieux l’esprit du texte :

La réglementation nouvelle vise exclusivement les travailleurs indigènes. […] Si je me suis trouvé dans l’obligation d’étendre, en fait, l’obligation à tous les passagers de 3e et de 4e classes en leur imposant l’obligation de se munir d’une pièce d’identité, c’est uniquement dans le but d’assurer la possibilité même d’un contrôle à l’embarquement […] car il est superflu d’insister sur l’impossibilité de distinguer, à première vue, un indigène qui vient en France pour y chercher du travail d’un autre indigène qui effectue simplement un voyage pour convenance personnelle  [27].

Comprenne qui pourra ces consignes absconses. A l’évidence, le texte était discriminatoire et ne pouvait être appliqué autrement que de façon raciste. Fondamentalement, il était contradictoire avec la loi de 1914 : tant que celle-ci ne serait pas abrogée, aucun Algérien, quelle que soit son origine ethnique, ne pouvait légalement se voir opposer semblables exigences. On exigea quand même. En décembre 1924, les élus indigènes Bentami, Deham et Saadi déposèrent un recours auprès du Conseil d’État pour abus de pouvoir du ministre de l’intérieur, qui fut statué le 18 juin 1926. Mais contrairement à ce que l’on a souvent écrit à son propos, ce jugement ne constituait pas un désaveu de la politique suivie par le gouvernement. On y lit en effet que la circulaire incriminée n’avait “ nullement pour effet de rétablir le permis de voyage ” et, plus loin, que “ le ministre n’a pris aucune mesure susceptible de faire l’objet d’un recours pour excès de pouvoir ”. Le Conseil d’État demandait seulement au ministre de bien vouloir faire prendre la même décision par le Président de la République, seul habilité à prendre, par décret-loi, une mesure de ce genre.

Sans même que l’application de la circulaire Chautemps n’ait été interrompue, Gaston Doumergue signait, le 4 août 1926 un décret poursuivant, à quelques nuances près, une politique du même acabit. Si le certificat de travail n’était plus obligatoire - il se vendait partout en Algérie, fort cher évidemment, d’excellents faux - on imposait à l’immigré de disposer d’un pécule qui lui permettrait de rentrer chez lui en cas de difficultés en France. Le prêt usuraire, plaie traditionnelle de l’économie kabyle fleurit plus que jamais dans les villages d’émigration. Pour alléger au maximum les intérêts de leur emprunt, les émigrants, sitôt le “ pécule ” montré aux autorités, remboursaient le prêteur.

L’arrivée, à la fin de l’année 1926, d’une crise économique sans précédent depuis la fin des hostilités allait fournir le prétexte à l’aggravation de mesures déjà sévères. Du côté métropolitain, la pratique était en effet apparue de rapatrier, avec ou sans leur consentement, les Algériens au chômage. Mais ces rapatriements coûtaient cher à l’État. Une nouvelle réglementation fut donc mise à l’étude, qui donna lieu à un nouveau décret en date du 4 avril 1928. Le contrôle sanitaire était compliqué (deux visites au lieu d’une), et le migrant devait désormais déposer auprès de l’administration – et non seulement montrer - le montant d’un voyage de retour. L’endettement des émigrants, qui durent désormais emprunter à plus long terme, prit des proportions dramatiques.

Les modifications qui intervinrent après cette date et jusqu’en 1936 ne furent que des retouches plus ou moins cohérentes mais allant toujours dans le sens d’une aggravation du dispositif . Malgré les protestations auxquelles elle donnait lieu de la part des élus indigènes et des rares défenseurs des Algériens, la réglementation fut appliquée avec une sévérité croissante. De hauts fonctionnaires du gouvernement général reconnaissaient en privé son caractère illégal et tentaient de modérer les opposants les plus farouches à l’émigration, qui auraient souhaité qu’elle fût encore renforcée : Il serait singulièrement dangereux de proposer au gouvernement un projet de décret tendant à aggraver les obligations auxquelles sont soumis les indigènes se rendant en métropole ” écrivait ainsi le directeur des affaires indigènes, car “ les décrets du 4 août 1926 et du 4 avril 1928 sont en effet d’une légalité discutable, en ce sens qu’ils apportent des restrictions aux libertés concédées par la loi du 15 juillet 1914. Mais ces textes sont passés dans l’usage et le silence s’est heureusement fait autour d’eux. C’est une raison majeure pour ne pas soulever de nouveau cette question délicate et courir le risque de provoquer des recours au Conseil d’État qui seraient vraisemblablement jugés contre l’administration ”.

La réglementation mise en place était donc illégale. Elle était discriminatoire. Elle était aussi partiellement inefficace. Si la circulaire de 1924 fit bien chuter les départs de 70 000 à 25 000 l’année suivante, c’était l’effet de surprise, le temps que se mettent en place les filières de faux-papiers. Dès 1926, le chiffre des émigrants remontait à 60 000. La crise de 1927 freina les départs, mais en 1928, 1929, 1930, alors même que les mesures ne cessaient de se durcir, le nombre d’émigrants continua d’augmenter. Contre vents et marées, les Algériens, chassés de chez eux par la misère, fuyant le mépris des colons et les carcans de leur communauté d’origine, cherchaient à venir en France pour y gagner leur vie, un peu de liberté, et y reconquérir un peu de dignité.

Les méthodes coloniales de l’administration métropolitaine

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La réglementation de leur entrée en France n’est pas la seule chose qui distinguait les Algériens des autres immigrés de l’entre-deux-guerres. Français, les Algériens relevaient normalement des administrations ordinaires, que ce soit en matière de chômage, de logement, d’aide sociale, etc. La politique menée à leur égard fut pourtant une politique “ d’apartheid administratif ”. De même que l’on avait mis en place en Algérie, dans les zones peuplées d’indigènes, des communes dirigées non par des maires élus mais par des administrateurs nommés (les communes mixtes), de même, en France, on allait inventer pour eux des circuits spécifiques.

L’idée qu’il convenait d’encadrer les Algériens de métropole avait été émise dès avant la Première Guerre, on l’a vu, mais le projet resta sous le boisseau jusqu’aux années 1920, en raison de la guerre. A cette date, la présence algérienne commença à attirer l’attention, comme on l’a dit, et Pierre Godin, qui allait devenir le responsable de l’administration des Algériens de Paris, écrivait :

(…) de trop nombreux contingents d’indigènes nord-africains, n’ayant plus rien, qu’on se rassure, des harkas sarrasines écrasées par Charles Martel à Poitiers, s’infiltrent à pas de loup en France, sous les apparences de boueurs, de balayeurs, laveurs, coltineurs, colporteurs, débardeurs, bricoleurs, voire flemmardeurs (…) Paris [est] envahi par des milliers d’Arabes et de Kabyles algériens, abandonnés à eux-mêmes dans la grande ville, avec ou sans embauche, avec ou sans abri, proie facile des pires tentations, celles qui viennent des violences du sang, du chômage, de la misère, et aussi de l’ignominie des passions viles qui rôdent toujours autour des humanités à la dérive  [28].

C’est avec ce genre d’arguments que les milieux coloniaux, auxquels appartenait Godin, persuadèrent Camille Chautemps de pourvoir à l’encadrement des Algériens de France. Leurs recommandations aboutirent à l’ouverture rue Lecomte à Paris, en avril 1925, d’un Service des Affaires Indigènes Nord-Africaines (SAINA) doté à son ouverture de 28 salariés, et de beaucoup encore par la suite. Aux deux sections initiales “ surveillance et police ” et “ protection et assistance ” furent bientôt adjoints un dispensaire et un service de placement. 1930 vit l’ouverture de l’hôpital musulman de Bobigny, bientôt complété par deux autres dispensaires, et un cimetière islamique. Des foyers ouvrirent aussi à partir de 1927 pour loger les immigrés nord-africains. En 1934, la brigade nord-africaine (police du SAINA) comptait à elle seule 32 inspecteurs.

Satisfait du fonctionnement de la “ rue Lecomte ”, comme on appelait le SAINA, le ministère décida l’implantation de services identiques à Lille, Marseille, Saint-Etienne et Bordeaux. Lyon disposait aussi d’un service, né de l’initiative privée et transformé ensuite en SAINA. Le statut de ces services était rien moins qu’ambigu. Appelés couramment “ police des Nord-Africains ”, ils relevaient bien de la police spéciale, mais ne s’affichaient pourtant pas toujours comme tels. Ainsi Julien Azario, responsable du service lyonnais, écrivait-il en 1934 que “ les Arabes ne se doutaient pas d’une organisation policière ”.

Les SAINA organisèrent en faveur des Algériens une action sociale qu’il est intéressant d’examiner en détail. En une année, le responsable du service lyonnais réussit, par exemple, à faire exclure les Algériens de Lyon de tous les services d’assistance ordinaires de la Ville, que ce soit pour l’embauche, pour l’aide en nature (“ bons de soupe ”, coiffeur gratuit etc.) ou l’accueil dans les asiles de nuit. Même la carte d’identité devait être demandée au SAINA, et non à la mairie de l’arrondissement comme auparavant. Les employés des mairies prirent l’habitude d’y adresser tout Nord-Africain se présentant à leurs guichets, quel que soit sa requête.

Cette centralisation des affaires algériennes entraînait un mélange des genres, une confusion de l’action sociale et de l’action policière. Ainsi les placements effectués par le SAINA l’étaient-ils de curieuse manière : les Algériens qui trouvaient du travail par son intermédiaire étaient systématiquement embauchés en dessous des tarifs en vigueur ou employés comme “ jaunes ” sur les chantiers en grève. Ils provoquaient ainsi la colère des syndicats, la haine des ouvriers, et parfois des incidents qui pouvaient tourner au drame. De leur côté, les employeurs qui refusaient de collaborer avec la police, et notamment de fournir les renseignements demandés par le SAINA, se voyaient privés de la possibilité de recruter des ouvriers par son intermédiaire. Plus qu’un service de placement de l’adminstration, le SAINA devint bientôt, de notoriété publique, une annexe des syndicats jaunes et des ligues de droite, dont on sait comment certaines, comme la Solidarité française, recrutaient chez les Algériens. De la même façon, l’accès aux repas gratuits servis dans les mairies d’arrondissements se transforma en récompense réservée aux “ bons sujets ” qui acceptaient de se plier docilement à toutes les exigences du Caïd, comme les Algériens appelèrent bientôt le secrétaire du Service.

Ledit caïd ne cachait d’ailleurs pas que ses objectifs principaux fussent le fichage de tous les Algériens de Lyon et la lutte contre les organisations politiques algériennes. Il s’y employait avec ardeur et parfois efficacité, utilisant les méthodes qu’il avait apprises lorsqu’il était en poste au Maghreb. Parlant de son service comme d’une zaouïa  [29], il entendait arracher à l’influence de ceux qu’il appelait les “ nationalistes-communistes ” les “ bons éléments ” égarés. Il organisait pour cela des séances de “ soumission ” au cours desquelles les “ sujets repentis ” - et comment ne pas se repentir lorsque l’on était menacé de perdre son travail - venaient demander l’aman - c’est-à-dire, dans la tradition musulmane, le pardon du vainqueur accordé avec la vie sauve…

Le service lyonnais fut peut-être une caricature des SAINA – on manque d’études permettant la comparaison. Mais même si tel est cas, il reste révélateur de l’ambiance et des méthodes employées pour gérer les affaires algériennes de métropole jusqu’au Front Populaire. Si celui-ci échoua à faire plier les lobbies coloniaux algériens, et notamment à imposer le projet Blum-Viollette, et si ses relations avec l’Étoile Nord-Africaine, qui faisait partie du Rassemblement populaire avant son interdiction en janvier 1937, furent houleuses et ambiguës, du moins réussit-il à mettre un semblant d’ordre dans les pratiques discriminatoires dont les Algériens étaient les victimes lorsqu’ils désiraient se rendre en métropole ou pendant qu’ils y séjournaient. Ce n’est pas sans courage qu’à peine arrivé au gouvernement, Roger Salengro donna satisfaction aux Algériens en abrogeant en bloc toute la réglementation mise en place au coup par coup depuis la guerre, revenant ainsi à la loi de 1914 [30]. Seule la présentation d’une carte d’identité dont le prix fut fixé à Paris pour éviter les abus locaux fut désormais exigée des candidats à l’émigration. Le SAINA lyonnais fut également ramené à des pratiques plus démocratiques.

Dans les mois qui suivirent, le Front populaire fut confronté à une accélération de l’immigration qu’on ne peut expliquer seulement par ces mesures libérales. C’est en effet dès l’automne 1935 que l’on peut observer une accélération des flux d’entrée en France. Les années de crise et les mesures prises pour dissuader les départs vers la France avaient provoqué un ralentissement de ces flux et la situation devenait insupportable dans les régions où la pression démographique était la plus forte, comme le Grande Kabylie. Les arrivées massives de l’année 1936 se faisant dans un contexte économique où le plein emploi était loin d’être rétabli, c’est une véritable disette qui régnait à l’automne chez les Algériens nouvellement arrivés, que les plus anciennement installés en France n’arrivaient plus à soutenir et que l’administration dut prendre en charge de toute urgence.

Contrairement à leurs prédécesseurs, les dirigeants du Front Populaire avaient pourtant conscience de la nécessité d’élaborer une politique globale qui prendrait en compte tout à la fois la réglementation du voyage, celle du séjour, la question sanitaire et celle de l’emploi. Ils ne croyaient pas pouvoir résoudre les problèmes au coup par coup, en incitant les Algériens à rentrer chez eux ou en les empêchant de venir en France. C’est à la réflexion sur toutes ces questions que devait s’atteler le Haut Comité Méditerranéen mis en place en 1937. Mais, comme cela avait été le cas en 1912, d’autres urgences allaient bientôt faire passer au second plan le problème des migrants algériens et rien ne serait fait avant bien longtemps encore.

Pour finir en revenant à la question posée par mon titre et à l’hypothèse émise dans l’introduction, il semble donc que l’on soit en droit d’affirmer, lorsque l’on a retracé la politique suivie à l’égard des Algériens pendant ces deux décennies de l’entre-deux-guerres, que l’État porte, vis-à-vis des difficultés d’intégration qui sont celles des Algériens aujourd’hui encore, de lourdes responsabilités. Tout semble en effet s’être passé pour eux comme une course d’obstacles pour imposer leur droit à l’émigration et à l’immigration. Quelles qu’aient été les difficultés qu’ils rencontrèrent pour s’intégrer dans la société française, et même si certaines fractions de l’opinion se déchaînaient contre leur présence, les immigrés venus de pays européens savaient qu’ils étaient, d’une certaine façon, bienvenus, puisque l’on avait, par le biais de leurs Etats, sollicité leur venue. Tel n’était pas le cas des Algériens, dont on ne voulait pas.

Les immigrés étrangers étaient aussi , à l’exception des Russes et des Arméniens, protégés par ces Etats d’origine qui avaient le plus souvent passé avec la France une convention qui les protégeait de certains abus. Si leurs pays n’avaient, en réalité, guère de moyens de faire pression sur la France, du moins celle-ci était-elle, pour des raisons diplomatiques, plus ou moins obligée de traiter humainement les ressortissants de ses alliés. Dans le cas de l’Algérie, la France était juge et partie. Et il n’y avait pas de témoins. Les émigrants n’avaient pour les défendre - encore la défense n’était-elle pas au-dessus de tout soupçon - que les rares élus indigènes des Délégations financières, la seule assemblée importante où les autochtones soient représentés.

On connaît à peu près aujourd’hui les biais par lesquelles les étrangers réussirent, en grand nombre, leur intégration à la société française : enfants fréquentant l’école publique française, mariages mixtes, sociabilités de quartier, adhésion aux syndicats et partis ouvriers, etc. De famille et d’enfants, les Algériens furent longtemps privés. Logés dans des garnis où ils vivaient entre eux, ils perdaient par ce biais aussi une chance de se fondre dans la société. Quant aux relations avec le monde et le mouvement ouvriers, on ne s’étonnera guère qu’elles n’aient pas été au beau fixe, dès lors qu’ils servirent longtemps de briseurs de grève et de tarifs. L’institution de structures spécialisées dans la gestion des affaires les concernant (SAINA, dispensaires pour Musulmans) renforça aussi leur isolement.

Enfin il est un autre biais, fondamental, par lequel beaucoup d’étrangers parachevèrent leur intégration à la société française et dont les Algériens étaient privés, c’est bien sûr la naturalisation. Les Algériens étaient déjà français, objectera-t-on. Français, certes, mais des Français de seconde zone, puisque privés de la citoyenneté, dans un pays ou, en principe, nationalité et citoyenneté ne faisaient qu’un [31]. A partir de 1919, beaucoup d’entre eux avaient acquis le droit de demander à devenir citoyen, mais on sait que l’acquisition de cette citoyenneté devait s’accompagner de l’abandon de leur statut personnel de droit civil. La “ citoyenneté dans le statut ”, que l’on finirait bien par leur accorder plus tard, était d’ailleurs une des principales revendications des nationalistes modérés. Renier son statut était une trahison trop grande aux yeux des Algériens pour que beaucoup d’entre eux ne s’y risquent. L’auraient-ils fait qu’il resterait à prouver que la naturalisation par décret, dont l’octroi était une prérogative de l’État, leur aurait été accordée aussi facilement qu’à d’autres [32].

L’accès à toutes les voies connues pour faciliter l’intégration leur étant ainsi fermé, ou sévèrement mesuré, faut-il encore s’étonner qu’ils aient connu des difficultés particulières pour se fondre dans la société française ? Je me suis limitée, ici, à l’entre-deux-guerres, qui constitue le champ chronologique de cet ouvrage. Mais on pourrait, me semble-t-il, étendre le raisonnement à l’après seconde guerre mondiale. Les démographes ne placèrent-ils pas, de nouveau, à la Libération, les Algériens en queue de la liste des nationalités désirables en France ? Encore une fois, alors que ceux-ci étaient tout prêts à venir y travailler, compte-tenu de l’état de l’économie algérienne, ne s’obstina-t-on pas à leur préférer les Italiens, les Espagnols, et enfin les Portugais dont chacun sait que l’immigration fut particulièrement favorisée. Encore une fois, ne continuèrent-ils pas de relever de règles particulières (ils ne dépendaient pas de l’ONI, ce qui n’était pas forcément un avantage pour eux à terme). Encore une fois n’est-ce pas contre la volonté des pouvoirs publics qu’ils poursuivirent leur exode vers la France, amenant désormais avec eux leurs familles. N’est-ce pas après les accords d’Évian seulement qu’on reconnut officiellement leur apport à l’économie française, le fait que l’on avait besoin d’eux, et dans les années 1980 que les pouvoirs publics prirent conscience, avec quelque soixante ans de retard, du fait qu’il s’agissait d’une migration familiale, irréversible, destinée à faire souche en France ?

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Geneviève Massard-Guilbaud
Université Blaise-Pascal - Clermont-Ferrand II

NOTES

[1] Mouloud Feraoun, La Terre et le Sang, Paris, Le Seuil, 1953, page 50.

[2] Archives du gouvernement général d’Algérie (AGGA), 9H113.

[3] Rapport reproduit dans O. Depont, L’Algérie du Centenaire, éd. Sirey, 1928.

[4] Charles-Robert Ageron, “ L’immigration maghrébine en France, un survol historique ”, Vingtième siècle, juillet-septembre1985, page 67.

[5] André Nouschi, , Enquête sur le niveau de vie des populations rurales constantinoises. Essai d’histoire économique et sociale, Paris, PUF, 1961, p. 686, note 26.

[6] Gilbert Meynier, L’Algérie révélée, La guerre de 1914-1918 et le premier quart du XXe siècle, Genève, Librairie Droz, 1981.

[7] AD Alger, 2I 49.

[8] Id.

[9] André Nouschi, , Enquête sur le niveau de vie des populations rurales constantinoises. Essai d’histoire économique et sociale, Paris, PUF, 1961, p.733 ; Charles-Robert Ageron, “ L’immigration maghrébine en France, un survol historique ”, Vingtième siècle, juillet-septembre 1985, page 60.

[10] AD Alger, 2I 49.

[11] Id..

[12] Jean-Charles Bonnet, Les pouvoirs publics français et l’immigration entre les deux guerres, Lyon, Centre d’Histoire économique de la région lyonnaise, 1976.

[13] Journal officiel, Documents parlementaires Chambre, annexe 1540 du 25 septembre 1920.

[14] Janine Ponty, Polonais méconnus, histoire des travailleurs immigrés en France dans l’entre-deux-guerres, Paris, Publications de la Sorbonne, 1988.

[15] J’ai montré ailleurs que les Algériens qui émigraient vers la France n’étaient pas seulement des célibataires, Geneviève Massard-Guilbaud, Des Algériens à Lyon, de la Grande Guerre au Front populaire, Paris, CIEMI-L’Harmattan, 1995 ; Par ailleurs, le fait qu’ils “ roulent ” entre la France et l’Algérie n’empêchait pas la stabilisation progressive des Algériens, Geneviève Massard-Guilbaud, “ De la noria à la stabilisation en France, quatre tentatives de mesure de la ‘sédentarisation’ ” d’une population migrante ”, Siècles, Cahiers du C.H.E.C., n° 1, second semestre 1995, pages 61-76.

[16] Les communes mixtes sont, à cette date, des circonscriptions administratives de la taille approximative d’un département français, comprenant des sections peuplées d’Européens d’origine et des sections indigènes, les douars. Elles sont administrés par des administrateurs nommés, formés à l’École coloniale.

[17] A l’époque où les recherches ont été faites, seules les archives du département d’Alger étaient consultables aux Archives d’Outre-mer d’Aix-en-Provence. Pour ce département, les pièces de cette enquête se trouvent dans 2I 49.

[18] Orthographe d’époque.

[19] Alors que j’ai découvert, en dépouillant les actes de mariage de la ville de Lyon, des centaines mariages mixtes entre Algérien et française, jamais l’idée que le phénomène soit significatif ne traversa, de toute l’entre-deux-guerres, l’esprit des observateurs locaux de l’immigration algérienne. Sur cette question voir le chapitre “ portrait de groupe avec dames ”, Geneviève Massard-Guilbaud, Des Algériens à Lyon..., opus cité.

[20] Charles-Robert Ageron et Charles-André Julien, Histoire de l’Algérie contemporaine, 2 vol., Paris, PUF, 1979 ; Charles-Robert Ageron, Histoire de l’Algérie contemporaine, Paris, PUF, 1964.

[21] Il s’agit des lois du 1er août 1918 prévoyant le reconstitution des djemaas dans les communes de plein exercice et, surtout, de la loi Jonnart du 4 février 1919, créant un statut de citoyen indigène intermédiaire, élargissant la représentation musulmane et facilitant l’accès des Algériens aux emplois publics.

[22] La Dépêche d’Oran, 21 septembre 1923.

[23] Cette citation et les suivantes sont toutes extraites des réponses à l’enquête de 1919 évoquée note 17. Elles se trouvent dans AD Alger, 2I 49.

[24] Le terme est employé ici, selon l’habitude de l’époque, dans le sens de “ Européen d’Algérie ”, par opposition à “ indigène ”. Dans le reste de cet article, j’emploie le nom et l’adjectif “ algérien ” au sens actuel de “ habitant berbère ou arabe de l’Algérie ”.

[25] L’administrateur de Boghari, dans sa réponse à l’enquête de 1919. AD Alger, 2I 49.

[26] AGGA, 9H113.

[27] La circulaire du 8 août 1924 fut complétée par les directives des 11 août et 15 septembre de la même année. Les documents se trouvent dans AGGA 9H113.

[28] Pierre Godin in Bulletin de l’Afrique française, septembre 1925.

[29] Une zaouïa peut être définie comme un établissement religieux, d’enseignement et de charité en pays islamique.

[30] Décret du 17 juillet 1936.

[31] En principe seulement, puisque que les femmes constituaient une autre exception de taille !

[32] Je m’appuie pour faire cette allusion sur les résultats d’un travail non publié concernant les naturalisations et les acquisitions de citoyenneté (traitées ensemble par l’Etat) dans les années 30. Les demandes émanant des Algériens étaient statistiquement surreprésentées parmi les refus.