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Myriam Hachimi Alaoui

Les chemins de l’exil

Les Algériens exilés en France et au Canada depuis les années 1990

présentation de l'éditeur

Myriam HACHIMI ALAOUI, Les chemins de l’exil - Les Algériens exilés en France et au Canada depuis les années 1990 . Paris, L’Harmattan, 2007.

Paru le : mars 2007 - Éditeur : L’Harmattan, Paris - Reliure : Broché - Description : 202 pages - ISBN : 978-2-296-02718-3, 202 pages - Prix : 19 €

A lire sur TERRA : le résumé, la table des matières, le chapitre 1 en texte intégral

Mots clefs

L’auteur :

Myriam Hachimi Alaoui, sociologue, est chercheure associée à l’Équipe de Recherches sur les Inégalités sociales (ERIS), Centre Maurice Halbwachs (CNRS, EHESS, ENS, Université de Caen). Chargée d’enseignement à l’Université de Lille 3, ses travaux de recherche portent sur les épreuves sociales, les relations interethniques et la discrimination. Son site : WEB

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A lire sur TERRA, le chapitre 1 : "Le départ, signe d’impuissance".
Avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur.

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Pour commander le livre sur le site de l’éditeur, en support papier ou en support numérique (PDF, 7518 Ko) :CLIQUEZ ICI

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PRESENTATION :

Durant les années 1990, la guerre civile qui déchira l’Algérie a contraint de nombreux Algériens à l’exil. Les intellectuels, les universitaires, les fonctionnaires et, plus généralement, les élites francophones et sécularisées furent les premières victimes des crimes perpétrés par les groupes islamistes radicaux. Mais l’embrasement de la violence a rendu l’ensemble de la population algérienne prisonnière de la terreur. Menacés ou ne supportant plus cette situation dramatique, bon nombre d’Algériens – à tout le moins ceux qui le pouvaient – ont pris les chemins de l’exil. La France et le Canada ont constitué leurs deux principales destinations.

C’est au destin social de ces exilés que s’intéresse cet ouvrage, depuis leur enfance en Algérie jusqu’à la décision du départ, ainsi qu’aux aléas de leurs itinéraires en France et au Canada. À travers la trame de leurs trajectoires qui demeurent, encore aujourd’hui, peu étudiées, c’est toute une partie de l’histoire de l’Algérie indépendante qui transparaît. Mais, surtout, ce livre s’attache à comprendre ce que constitue l’expérience même de l’exil, qui oscille entre deux pôles : l’anéantissement et la révélation de soi.

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TABLE DES MATIERES :

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PRÉFACE de Dominique Schnapper

INTRODUCTION
Les exilés algériens
- L’exil comme épreuve
- Le « quatrième âge » de l’immigration algérienne
- Rencontres
Deux terres d’asile
- Le pluralisme fondateur de la société canadienne
- La France : « Nous et les autres »
- La politique du multiculturalisme
- De l’intégration à la discrimination
- Choisir ses immigrants
- Ils ne repartiront pas
Les expériences vécues de l’exil

PREMIÈRE PARTIE. L’EXIL SUBI

CHAPITRE 1. LE DÉPART, SIGNE D’IMPUISSANCE
La participation à l’histoire algérienne
- L’ethos du militant
- L’engagement intellectuel
De la vie bouleversée à l’exil
- Les mises en question
- Les difficultés au quotidien

CHAPITRE 2. TRAJECTOIRES PROFESSIONNELLES
Les obstacles à l’intégration professionnelle
Des parcours chaotiques
Des parcours précaires

CHAPITRE 3. L’HUMILIATION ET L’INDIFFÉRENCE
Une relation humiliante
- Le soupçon
- La condition sociale de
La confrontation à l’indifférence
- L’exclusivité d’une identité « pure laine »
- Les différences invisibles

CHAPITRE 4. LE RAPPORT À SOI DÉVALUÉ
La baisse de l’estime de soi
- Le déclassement social
- L’« exil conjugal »
Les maux de l’exil
- Des corps en souffrance
- Le temps altéré

DEUXIÈME PARTIE. L’EXIL ASSUMÉ

CHAPITRE 5. LE DÉPART COMME PROJET
Les projets
- L’aisance matérielle
- L’avenir des enfants
Les ruptures
- Les ruptures professionnelles
- La marginalisation
- Les espoirs déçus

CHAPITRE 6. LA « GRANDEUR » ET LA « PERFORMANCE »
L’épreuve surqualifiante
- La grandeur consacrée de l’élite
- Stabilité de l’emploi et maîtrise de l’épreuve
La logique de la compétition
- La « carrière » de l’immigrant
- Une intégration performante

CHAPITRE 7. « PROXIMITÉ » ET « COURTOISIE »
La familiarité française
- Les logiques de distinction
- De la proximité à la fusion
L’hospitalité canadienne
- Un mythe efficace
- Des relations courtoises

CHAPITRE 8. LE RAPPORT À SOI PRÉSERVÉ
- La découverte de soi
- La famille restructurée
- La ressource du statut de militant

CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE

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chapitre 1 : Le départ, signe d’impuissance

© Editions L’Harmattan, 2007 - Myriam HACHIMI ALAOUI, Les chemins de l’exil ; pp. 49 à 66.

Chapitre premier

Le départ, signe d’Impuissance

    • « L’exil c’est un tournant dans ta vie mais c’est un tournant que tu ne prends pas ; c’est lui qui te prend. » (M. Met, né en 1952, rédacteur en chef d’un journal, installé à Paris depuis 1994, journaliste et écrivain.)
    • « C’est vraiment une déchirure de quitter. Tu as déjà entendu la phrase : ‘Partir, c’est mourir un peu ?’ Et bien c’est vrai. » (M. Ali, né en 1953, réalisateur, installé à Montréal depuis 1994, à la recherche d’un emploi.)

Le sens de l’exil ne peut se comprendre qu’à partir d’une réflexion sur le départ. Tenter de comprendre ce que revêt la signification du départ permet à la fois de dévoiler les rapports que les exilés entretiennent avec l’Algérie et de comprendre les modalités par lesquelles se tisse la relation avec la société d’installation. Pour les Algériens proches de l’expérience de l’exil subi, l’exil s’impose de l’extérieur, comme un bouleversement des temps sociaux de leur vie. Nombre d’entre eux jouissaient d’une situation sociale confortable et reconnue dans la société algérienne. Ils se considéraient comme des acteurs à part entière de la marche du pays. Jamais ils n’avaient envisagé de partir. Ils vivent désormais avec le sentiment douloureux que leur destin leur a échappé. Pour eux, le départ signifie leur impuissance.

La participation à l’histoire algérienne

Les exilés ont participé à des actions militantes au cours de leur jeunesse. C’est dans le milieu estudiantin, traversé par les idées marxisantes des années soixante-dix, qu’ils se sont engagés dans le militantisme. Ces années sont marquées par l’effervescence de la mise en place du régime algérien : discussion sur la Charte nationale et édification du nouvel État les inscrivent dans la dynamique de la construction de l’Algérie indépendante. Nombre d’entre eux se définissent comme des « militants », tandis que d’autres préfèrent la définition d’« intellectuels » et que plusieurs, enfin, se réclament de l’ « élite » nationale. Quelles que soient ces identifications, tous évoquent l’Algérie comme le lieu de leur engagement.

L’ethos du militant

Les années des premiers engagements correspondent aux années fastes de l’Algérie. Leader des « pays non alignés », la nouvelle nation algérienne s’affirmait comme un État révolutionnaire voué à la cause des mouvements de libération nationale. Ces années correspondent au passé estudiantin des interviewés dont ils gardent, pour la plupart, un souvenir exalté.

    • Nous, les gens de ma génération, après l’indépendance, nous avions une ouverture extraordinaire, nous étions de culture française, mais en même temps très nationalistes, très ouverts sur le malheur des autres. C’était l’époque de la décolonisation, le tiers-mondisme, le socialisme, Che Guevara… (M. Mourad, né en 1949, médecin, installé à Montréal depuis 1996, à la recherche d’un emploi.)
    • L’université d’Algérie avait un grand rayonnement dans le Tiers-monde. Et tout ce que la France pouvait compter comme producteurs d’idées, ils sont passés à Alger. Et puis, il y avait la cinémathèque d’Alger, il ne faut pas oublier, c’était une des plus grandes cinémathèques du monde. On m’aurait dit, dans les années soixante-dix : « On te donne de l’argent, beaucoup d’argent pour que tu partes en France », j’aurais dit : « Non ! » (M. Issam, né en 1960, journaliste, installé à Paris depuis 1995, à la recherche d’un emploi.)

Dans leur jeunesse, ils ont participé aux activités de l’Union Nationale des Étudiants Algériens ou aux campagnes de volontariat mises en place par le Front de Libération Nationale (FLN) dans le cadre de la Révolution agraire. Certains d’entre eux s’engagent dans les mouvements de revendications berbères, des femmes militent dans des mouvements féministes, d’autres, encore, participent aux actions du Parti d’Avant Garde Socialiste (PAGS) [1] où à celles de groupuscules d’extrême gauche d’obédiences diverses. À l’époque, l’enseignement universitaire est marqué par une rhétorique néo-marxiste dont beaucoup furent pétris. Ils évoquent cette période avec emphase, usant d’un vocable où abondent les références aux mouvements révolutionnaires de l’époque.

    • Après le bac, c’était la fac, j’étudiais en lettres anglaises. Les années 70, c’était une belle époque, la fac était encore très francophone et, c’est con de le dire, mais il y avait des gens brillants, pas en arabe mais en français et extrêmement politisés. Je me souviens d’assemblées enflammées où on citait Marx et Sartre, on parlait d’identité arabe, le tout arrosé de bière, on croyait à un idéal que Boumediene avait mis en place : le Tiers Monde nouveau, le nouvel ordre économique mondial, la réappropriation de la dignité. Tout s’est ensuite cassé la gueule ouvertement. (M. Réniette, né en 1955, universitaire et écrivain, installée en France depuis 1994, écrivain.)

D’autres, tout en soulignant avec enthousiasme l’effervescence de l’époque, signalent la nature autoritaire du pouvoir. Ils sont nombreux à avoir expérimenté le caractère policier de l’État algérien [2].

    • La sensation de danger et d’insécurité, on l’a toujours eue. Depuis que j’étais étudiante, dès que tu commences à militer, tu as cette peur au ventre. Quand tu es suivie par la Sécurité militaire ! Donc, tout ça, ce climat, tu le sens… (Mme Safi, née en 1957, cadre, installée en France depuis 1994, à la recherche d’un emploi.)

Leurs études terminées, ils ont continué à militer au sein de leur milieu professionnel. La trajectoire de Mme Safi, qui confie avoir fait « ses premières armes » de militante au lycée, est exemplaire de ces parcours. Malgré un père « très sévère  », elle participe, au cours de sa jeunesse, aux activités de l’Union Nationale des Jeunes Algériens (UNJA) conduites sous l’égide du Parti. Le discours officiel, axé sur la construction nationale, permet que les « pères stricts » autorisent leurs filles à investir l’espace public.

    • L’UNJA c’était le seul moyen de m’exprimer, ou plutôt je voyais que je pouvais m’épanouir, la mixité n’était pas mal vue. C’était le seul moyen de s’évader, d’éviter le cocon familial … Il y avait énormément de choses qui se passaient en Algérie, je m’y étais vraiment investie à partir de la seconde. […] La Révolution agraire a révolutionné la société en Algérie, elle a fait sortir les femmes de la campagne. C’est le moment qui a bouleversé des familles algériennes, sans ça mon père ne m’aurait pas laissé sortir. Je n’avais pas le droit d’aller chez ma copine faire mes devoirs mais là, je pouvais sortir de la maison, aller à la campagne, discuter avec des hommes et en parler avec mon père. (Mme Safi, née en 1957, cadre, installée en France depuis 1994, à la recherche d’un emploi.)

C’est véritablement un ethos de l’engagement qui émerge des discours. Cet engagement s’exprime sur le mode classique du militantisme : vocation, sacrifice et don de soi. Ils se sentaient investis d’une mission au nom de laquelle ils étaient prêts à de nombreux sacrifices. Leur vie familiale et leur vie professionnelle étaient subordonnées à l’action militante.

    • Le militantisme a toujours pris une énorme place dans ma vie. Accessoirement j’avais des histoires d’homme mais le militantisme a toujours été le moteur central de mon existence. J’ai tout consacré à ça. J’ai milité jusqu’en 92. Dans ma cité, ça s’est su très vite parce qu’en 83, j’ai été arrêtée. J’ai fait 4 ou 5 mois de prison en tant que militante du Parti des Travailleurs. Ça a été la première fois qu’on arrêtait des femmes publiquement dans une affaire strictement politique. Ensuite, on a fait la grève de la faim pendant environ 18 jours, jusqu’au moment où tout le monde a été incarcéré dans de meilleures conditions et qu’on soit séparé des prisonniers de droit commun. On voulait être reconnu comme réfugié politique […] On a été gracié, moi, je voulais le statut de prisonnier politique mais ils ont refusé. (Mme Liamine, née en 1952, cadre, installée à Paris depuis 1992, à la recherche d’un emploi.)

La dimension sacrificielle du militantisme est particulièrement affirmée dans les discours des femmes. Cela s’explique, d’abord, du fait de leur prise de conscience, dès leur plus jeune âge, d’inégalités de traitement au sein de l’espace familial. À titre d’exemple, parmi tant d’autres, la colère de Mme Safi est toujours vivace quand elle se souvient : « Quand mon frère a eu son bac, il s’est fait payer un voyage à Tunis et, quand j’ai eu mon bac, on ne m’a rien dit. Rien, que dalle ! » Cette différence de traitement est révélatrice du statut d’infériorisation des femmes dont la place devrait être de rester à la maison. Mme Safi dut mener d’âpres discussions et aller jusqu’à faire la grève de la faim pour que son père accepte qu’elle poursuive des études universitaires.

    • J’ai dû faire une grève de la faim pendant une semaine pour aller à l’université. Quand j’y pense… Mon père ne s’attendait pas à ce que j’aie mon bac avec la mention. En faisant le volontariat il pensait que ça allait me faire échouer. […] Finalement, il a abdiqué. (Mme Safi, née en 1957, cadre, installée en France depuis 1994, à la recherche d’un emploi.)

L’engagement des femmes a très souvent commencé au sein de leur propre famille. Ce militantisme émancipateur de l’espace familial s’étend, ensuite, à tout l’espace social car elles ont davantage à s’imposer dans un espace public fondamentalement fait pour et par les hommes. Les militantes relatent leurs luttes quotidiennes qui ont peu à peu transformé la « révolte » et la « revendication » en une véritable posture à laquelle elles identifient leur vie. Mme Hind, médecin en Algérie, affirme avec beaucoup de solennité : « Pour moi, le sens de la vie, c’était le militantisme […] Quand on est militant, on ne l’est pas à demi, c’est toujours entier, total. »

Ces Algériennes déclinent une grammaire du militantisme où se conjuguent leurs batailles journalières et celles menées dans les associations. Elles ont dû assumer des adversités successives, car leur engagement militant les exposait à la réprobation. Nombreuses sont celles à nous avoir confié le devoir d’exemplarité qui leur incombait. Elles devaient, de manière permanente, prouver que leur volonté de s’approprier l’espace public n’était pas motivée par un désir égoïste d’émancipation personnelle, mais par un idéal politique. L’importance de cet idéal et le mode de vie exemplaire qu’elles voulaient affirmer ont conduit beaucoup d’entre elles à choisir un conjoint qui partageait leurs idéaux. Un tel partage de convictions peut être apprécié par les hommes, tandis qu’il s’avère indispensable pour les femmes. Certaines d’entre elles étaient plus impliquées socialement que leur mari, mais il n’en restait pas moins que la condition de l’exercice de leur militantisme supposait celui de leur mari. Les militantes ont « choisi », comme elles le disent avec insistance, un conjoint avec lequel il serait possible de continuer à militer. Mme Galil, militante syndicale, se souvient de la « petite révolution » qu’elle mena dans sa famille pour épouser celui qu’elle avait choisi.

    • Je me suis mariée en 1980, mon mari était à l’organisation de la jeunesse et il travaillait dans une entreprise publique de bois. On a fait une petite révolution pour le mariage, on n’a pas tenu compte du tralala. D’abord, il n’était pas question qu’il y ait de dot, car on ne m’achète pas. Il ne fallait pas que je fasse le mannequin, je n’étais pas de la marchandise. Il y avait eu une demande de mariage, et mon frère n’était pas d’accord parce qu’il n’était pas kabyle et parce que c’est moi qui l’ai choisi. Ma mère ne voulait pas parce que j’étais fille unique et que j’étais encore à la fac. Moi, je voulais ma liberté. Soit je coupais le cordon avec la famille et ma mère ne l’aurait jamais supporté, soit je trouvais une autre issue. Donc, quand j’ai connu mon mari, j’ai décidé de me marier et de mener ma vie telle que je l’entendais. Alors, tu vois, au niveau de mon couple, j’ai fait mon choix : ma liberté avant tout. Mon mari était du même bord que moi et s’il n’avait pas accepté, j’aurais divorcé. (Mme Galil, née en 1950, cadre, installée en France depuis 1994, secrétaire.)

Elles ont épousé des hommes avec lesquels elles souhaitaient fonder une famille où l’égalité serait possible. Elles rêvaient d’une relation conjugale qui relèverait plus de l’association que de la relation hiérarchique. C’est ce qu’a réussi Mme Galil. Son mariage fut l’occasion de s’émanciper des obligations inhérentes aux traditions familiales et d’établir des règles plus égalitaires au sein du domicile conjugal.

    • Mon fiancé c’était quelqu’un qui militait avec moi, il faisait partie d’une même cellule clandestine. Et, à un moment donné, le mariage est apparu pour moi comme une sorte de liberté vers quelqu’un qui était mon égal et contre qui je pouvais me bagarrer mieux par rapport à la justice que contre mon père. (Mme Galil, née en 1950, cadre, installée en France depuis 1994, secrétaire.)

Plus généralement, pour ces militants, hommes ou femmes, c’est le désir de justice qui constitue l’élément moteur de l’engagement dans la société civile. Ils percevaient leur rapport au monde et à l’Algérie en termes de lutte. Ils se sentaient investis d’une mission qui impliquait l’engagement de leur vie.

L’engagement intellectuel

Si certains se définissent comme des « militants », d’autres préfèrent avancer le terme d’« intellectuels » pour parler d’eux-mêmes. Cette différenciation tient sans doute de la nuance, mais elle fonctionne comme signe de distinction. Ces exilés affirment refuser toute forme d’implication organique à des partis. Cette manière d’envisager l’engagement contribue à renforcer leur identification comme tels, – la liberté d’esprit correspondant à une pièce maîtresse de l’image véhiculée par la figure classique de l’intellectuel. L’emploi du terme « intellectuel » peut être critiqué dans une société où l’autonomie du champ intellectuel n’a pas pu être réalisée. Toutefois, cela n’interdit pas de parler d’intellectuel en Algérie. Comme le souligne Aïssa Kadri, même s’ils sont « instrumentalisés pour la plupart » ou assignés à n’être « que dans l’asile ou dans l’exil » [3], ils existent. En Algérie, comme dans l’ensemble des sociétés maghrébines, la fonction de socialisation politique et culturelle du système éducatif fut très forte dans les années soixante-dix même s’il a eu « tendance à suridéologiser les engagements et les prises de positions intellectuelles » [4]. Les filières universitaires francophones ont produit nombre d’intellectuels chargés de moderniser le pays. C’est par ce parcours spécifique, inscrits dans l’histoire de la construction de la nation, que les Algériens se sont sentis d’emblée engagés.

    • Nous étions dans un pays où nous occupions des places de cadre. Nous avions de bons salaires et puis nous étions aussi des faiseurs d’opinion, des créateurs. (M. Zem, né en 1952, rédacteur adjoint d’un journal, installé à Paris depuis 1991, vigile.)

En fonction de leurs diplômes, de leur culture, les exilés nous ont raconté comment ils ont rêvé de participer à la constitution d’une société qui saurait tirer parti du meilleur des deux mondes. Il s’agissait pour eux d’aménager les fondements de la société algérienne en lui insufflant les valeurs affirmées par l’ancienne société colonisatrice, telles qu’ils les avaient apprises à l’école : la liberté, l’égalité, la démocratie. C’est ce qui permet de comprendre les propos de M. Bibène. Il perdit ses deux frères dans la guerre. Cette tragédie n’a pourtant pas induit de sa part un rejet de la France. Il a su faire la distinction entre les garants de l’ordre colonial et les valeurs universelles qu’il a découvertes à l’école de la République. Son souhait le plus cher était de construire une Algérie libre et indépendante, sans se couper des idéaux démocratiques portés par la culture française.

    • Et puis on a connu des Français qui étaient libéraux, pas seulement des parachutistes ou des légionnaires, et on n’a pas transformé cet idéal de libération en un sentiment plein de haine. On est resté toujours très ouvert à la culture française qui est une porte d’entrée à la culture occidentale. Donc on est une synthèse, tout en étant critique sur un certain nombre de choses. (M. Bibène, né en 1945, médecin, installé à Paris depuis 1994, consultant.)

La majorité d’entre eux se perçoivent comme une « génération de transition », celle qui marque le passage de la société colonisée à l’Algérie indépendante.

    • On est aussi une génération de transition, on a grandi dans un environnement très puritain, dans des relations communautaires. On a réussi à atténuer ça sans tout remettre en question, car on n’a jamais fait de révolution contre nos aînés, mais on a réussi à transformer un certain nombre de choses qui sont normales dans une culture occidentale, mais qui sont pour nous une révolution. On a commencé, plus particulièrement les gens qui habitaient dans les villes, à ne plus accepter qu’on nous marie sans connaître notre femme. […] Il ne faut pas oublier que la culture française a été chez nous à l’origine du mouvement de libération nationale. On s’est inspiré des idées libérales nées de la Révolution française, on se les est appropriées et, on a essayé ensuite de ramener cette modernité dans notre société, mais ça a été un échec. (M. Bibène, né en 1945, médecin, installé à Paris depuis 1994, consultant.)

Nombre de ceux qui s’affirment comme des « intellectuels » sont issus de familles qui se sont fortement impliquées dans la guerre d’indépendance. Les combats politiques des « pères » pendant la guerre d’Algérie leur ont fourni un univers de références où l’engagement et l’intérêt pour le bien public ont pris une place importante. Mme Bachaï raconte l’admiration qu’elle voue à son père.

    • Mon père était un être exceptionnel. Il était autodidacte, il n’est jamais allé à l’école, mais pourtant, il a ouvert la première librairie en langue nationale à Oran, juste les premières années après l’indépendance. Mon père, en 45, a créé la première cellule du PPA (Parti Populaire Algérien), ils étaient cinq. C’est un personnage qui a eu de grands engagements et il n’étale pas ce qu’il fait.(Mme Bachaï, née en 1952, cadre, installée à Paris depuis 1994, à la recherche d’un emploi.)

Pour cette génération, la « guerre des diplômes » a succédé à la guerre d’indépendance. L’investissement personnel dans les études continue une certaine tradition familiale et devient la condition de possibilité de l’engagement à construire la nouvelle société algérienne. Cette réussite permet de s’acquitter d’une dette à l’égard de l’histoire familiale.

    • Je vous ai parlé d’un frère qui est mort et qui a pris le maquis à 17 ans. Il est mort à 20 ans à peine. Mon père, lui, était commerçant. Je me rappelle que les jeunes de mon village se retrouvaient en face de la maison, ils sont tous morts pendant la Révolution. C’était des gens de très grande valeur, ceux qui tiennent le pouvoir n’ont jamais pu les égaler. Tous ces gens sont morts et je me rappelle, j’étais gamin, on allait voir mon frère au maquis et il disait à ma mère : « Je vais vivre ou mourir, je ne sais pas, mais le plus important c’est que les enfants pourront un jour vivre dans la dignité.  » (M. Bibène, né en 1945, médecin, installé à Paris depuis 1994, consultant.)

Ce positionnement social, résultat de leur réussite scolaire et universitaire, conduit certains d’entre eux à se revendiquer comme des « élites ». C’est explicitement ce qu’affirme M. Kader, médecin en Algérie, qui décrit sa trajectoire de la manière suivante : « Notre cheminement universitaire fait que l’on fait partie des élites, tout au moins les élites sur le plan technique et culturel. » C’est ce statut social dominant, en tant qu’il confère prestige et pouvoir, qui leur permet de s’identifier comme des acteurs engagés de la société algérienne, même si « cet engagement » n’a jamais pris les formes du militantisme.

Quelles que soient les modalités par lesquelles ils se définissent (militants, intellectuels ou élites), les exilés se percevaient comme des acteurs de l’histoire algérienne. L’exil symbolise pour eux l’échec.

De la vie bouleversée à l’exil

L’évolution politique et sociale de la société algérienne a suscité nombre de mises en questions chez les exilés. Pour comprendre les processus qui les ont conduits à se sentir les victimes d’une situation qui leur a échappé, le rappel, même succinct, de certains éléments de l’histoire contemporaine de l’Algérie semble nécessaire.

Les mises en question

C’est à partir de la fin des années quatre-vingt que les exilés ressentent un certain malaise dans leur société. À l’époque, la situation économique et sociale se dégrade et le consensus qui s’est plus moins maintenu autour du gouvernement de Boumediene est battu en brèche. Jusqu’alors, le pouvoir bénéficiait d’une légitimité historique : au nom du patriotisme révolutionnaire, le régime de Boumediene, né d’un coup d’État, est accepté. La redistribution généralisée de la rente pétrolière contribue, elle aussi, à assurer la concorde sociale. Mais la crise des années quatre-vingt bouleverse cette situation. L’accroissement des différences de revenus, l’augmentation du taux de chômage et le développement de la corruption mettent en cause l’État. Sans compter qu’avec la chute brutale du cours des hydrocarbures, il n’a plus les moyens de financer les importations nécessaires. Les produits de première nécessité manquent et c’est tout le régime qui perd sa crédibilité.

Le colonel Chadli hérite du système du parti unique en succédant à Boumediene. La fusion entre le Parti et l’État, depuis 1980, implique que tout élu politique, responsable d’un syndicat ou d’une organisation de masse, doit adhérer au FLN. La soumission de l’Islam à des valeurs officielles est maintenue et réaffirmée dans la Charte nationale de 1986, « l’État nationalise l’islam sans vouloir le modifier » rappelle Benjamin Stora pour qui ce refus de la soumission de l’État à l’islam, constitue un facteur crucial pour expliquer le surgissement du mouvement politique islamiste [5]. Sur le plan économique, le gouvernement Chadli s’ouvre au libéralisme. Il entreprend la restructuration des grandes sociétés nationales, jusqu’alors fierté de l’économie algérienne. Les résultats sont catastrophiques et entraînent la démobilisation des cadres et le développement de l’affairisme. Amputé d’une large partie de ses revenus, endetté, l’État est contraint de réduire encore ses importations ; la vie quotidienne des Algériens devient de plus en plus difficile. La pénurie des produits de première nécessité favorise les trafics en tout genre, du petit trabendiste qui réalise quelques profits en revendant des produits achetés à l’étranger, au « trabendo du monopole » dont les spéculations se chiffrent en milliards [6].

L’affairisme généralisé commence à gangrener l’ensemble de la société. Il favorise l’émergence, notamment au sein des couches les plus défavorisées, d’un islamisme radical qui conteste, au nom de la religion, le régime politique en place et son incapacité à résoudre les problèmes qui assaillent le pays. Face à la corruption, les islamistes prétendent incarner la moralité, car ce qui frappe l’Algérie n’est pas simplement une crise économique ou politique, c’est également une profonde crise morale. Les émeutes d’octobre 1988 manifestent l’exaspération de la population, et particulièrement celle des jeunes [7]. Réprimées de manière sanglante [8], elles symbolisent l’effondrement de la mythologie officielle de l’État populaire. Ce climat insurrectionnel conduit le gouvernement à rédiger une nouvelle constitution qui ouvre la voie au multipartisme. Pour la première fois depuis son indépendance, l’Algérie s’engage, en 1989, dans un processus de démocratisation. En l’espace d’une année, plus d’une centaine de partis voient le jour. Des Ligues des Droits de l’Homme et des associations de femmes se multiplient et six nouveaux quotidiens sont créés. Parmi les exilés, certains se rappellent l’espoir qu’avait suscité ce processus de démocratisation.

    • J’ai rencontré des gens, il y avait les événements de 88, on pensait qu’il y aurait une réelle démocratie, qu’on deviendrait de vrais citoyens même si on risquait d’être battu. C’était notre pays, on voulait participer, ressentir la citoyenneté. (M. Mouma, né en 1966, journaliste, installé à Montréal depuis1997, à la recherche d’un emploi.)

Mais, rapidement, nombre d’entre eux commencent à se sentir instrumentalisés par l’État. Alors que leur discours se structure autour d’une revendication démocratique, l’État, en décidant l’instauration du multipartisme, les prive par-là même de l’argument principal de leur opposition. Comme le soulignent Aïssa Khelladi et Marie Virolle, « aux yeux de la grande majorité de la population, le pouvoir en se démocratisant, venait rejoindre objectivement le camp des démocrates – même si ces derniers, unanimes, lui refusèrent cette caution » [9]. Les élections législatives de 1991 viendront marquer les divisions au sein du camp des « démocrates ». Rappelons que ces élections, emportées par le Front Islamique du Salut (FIS), sont annulées par le pouvoir qui interrompt le processus démocratique. À l’époque un « Haut Comité d’État » (HCE) soutenu par l’armée prend le pouvoir et contraint le président Chadli à démissionner en janvier 1992. L’état d’urgence est proclamé. Le HCE fait appel à Mohammed Boudiaf [10]. Celui-ci, réputé pour son intégrité, promeut des réformes. Il décrète d’abord l’interdiction du FIS et décide ensuite de réduire l’influence du FLN. Il est assassiné le 29 juin 1992. Avec lui, tout espoir de pacification de la situation disparaît. La société algérienne sombre dans la violence.

L’annulation des élections a conduit les « futurs » exilés à redéfinir les termes de leur engagement. À l’époque, les deux options, pour ou contre l’annulation, ne s’imposent pas de la sorte dans leur conscience. Elles suscitent des questionnements qui ne se résolvent pas dans des choix définitifs.

    • Jusque dans les années soixante-dix, ça allait, parce qu’il y avait encore le groupe. Quand on est dans une association, avec des gens qui pensent comme toi, tu te sens très fort. Ensuite, on est parti en fumée. Il y avait des scissions, ça n’allait plus. Pour le processus démocratique, on n’était pas tous d’accord. Par rapport au socialisme, au pays de l’Est... Ensuite, il y a eu un congrès, et puis il y a eu un nouveau parti qui s’est créé. Là, je me suis dit : « C’est le moment de me retirer. » Là, je ne pouvais plus. J’ai passé combien d’années de ma vie, et tout est partie en fumée […] Mais j’ai dit « Non ». Je voulais une position indépendante. C’était une période difficile.(Mme Zouina, née en 1952, professeure, installée à Montréal depuis 1997, enseignante à mi-temps.)
    • J’ai passé une période où j’étais très isolée et en même temps je n’avais pas envie de partir. J’étais isolée socialement, je ne me sentais plus à l’aise dans aucun lieu. Et je ne pouvais pas non plus aller ailleurs. On est quand même déterminé par son milieu, mais je n’étais pas à l’aise parmi ces gens qui avaient un discours dans lequel je ne me reconnaissais plus, mais d’un autre côté…. (Mme Fataï, née en 1955, universitaire, installée à Paris depuis 1994, enseignant-chercheur.)

Quel que soit le positionnement de chacun, la décision d’arrêter le processus démocratique a renforcé, au sein de la plus large population, la conviction de leur collusion avec le pouvoir. Cela explique la relative indifférence qu’ont suscitée les premiers meurtres des intellectuels francophones. Addi Lahouari analyse cette attitude comme le résultat de la difficulté de ces intellectuels à se constituer comme un champ indépendant de l’État : « La volonté systématique des dirigeants de l’État indépendant de combattre toute velléité d’autonomie dans la société – pouvoir syndical, économique, universitaire, religieux, ou encore pouvoir de la presse – n’a laissé aucune chance à l’élite francophone d’être crédible aux yeux de la population. » [11]

    • Il y a des gens comme moi qui, tout en défendant la modernité, la défendent dans son essence. Donc, la défense de la liberté individuelle et collective, ce sont les Droits de l’homme. Ni les groupes islamistes, ni le pouvoir ne pouvaient supporter ça, donc on s’est exilé. (M. Bibène, né en 1945, médecin, installé à Paris depuis 1994, consultant.)

Les « intellectuels », en raison même de leur identification comme tels, ont été contraints de réévaluer leur positionnement dans la société algérienne, allant jusqu’à se questionner sur leur part de responsabilité dans la crise.

    • À travers les élections et les résultats des élections, les choses commençaient à prendre du sens et à devenir claires. J’arrivais à comprendre un certain nombre de choses. Donc, il y a un ensemble de choses qui se sont clarifiées, y compris concernant mon statut, et j’ai commencé à le formuler de manière claire comme un statut marginal. Donc, j’appartenais à un groupe très restreint, très marginal de la société, donc il ne fallait pas se raconter d’histoires, il ne fallait pas se prendre pour l’avant-garde, pour les messies, parce qu’on avait cette prétention d’être un peu des porte-parole. (Mme Fataï, née en 1955, universitaire, installée à Paris depuis 1994, enseignant-chercheur.)

Certains d’entre eux formulent de longues autocritiques tandis que d’autres accusent leur génération d’un narcissisme collectif qui les aurait aveuglés.

    • L’intégrisme, personne ne l’a vu monter, et moi pas plus que les autres. Il y avait des symptômes ; et comme nous étions tellement imbus de nous-mêmes et nous avions un tel mépris de la population. Nous n’avons pu en apprécier les symptômes. (M. Formaï, né en 1947, cinéaste, installé en France depuis 1994, à la recherche d’un emploi.)
    • Je pense que nous sommes fautifs et qu’il y a une autocritique à faire. Les choses ne se sont pas faites par enchantement, ce n’est pas une génération spontanée. Dans les années soixante-dix, il nous arrivait de piquer des colères en disant que c’était une dictature, mais on vivait bien. Quand on était étudiant, on vivait peut-être trop bien et on a été anesthésié.(M. Ben, né en 1945, médecin spécialiste, installé à Montréal depuis 1997, formation d’infirmier.)

Pour ces exilés, la signification du départ a le goût de l’amertume. Ce sont les termes de la « démission » et de l’« échec » qui viennent qualifier leur expérience.

Les difficultés au quotidien

Les exilés nous ont longuement relaté les bouleversements intervenus dans leur vie au cours des mois précédant le départ. Les femmes vivant seules – célibataires, divorcées ou veuves – nous ont décrit l’hostilité à leur égard qui s’est brutalement accentuée dans les années quatre-vingt-dix. Qu’elles soient cadres, fonctionnaires ou salariées, ces femmes avaient réussi, non sans avoir à affronter de nombreuses batailles, à élargir les frontières qui limitaient leur indépendance. Être une femme et vivre seule (ce qui signifie sans homme dans la famille), c’était s’exposer au jugement de la société et parfois même à celui de sa famille. C’est ce qui ressort par exemple des propos de Mme Bachaï qui se souvient les nombreuses stratégies qu’elle devait déployer pour préserver sa réputation.

    • En 1980, j’ai eu un logement et c’était assez difficile. On s’en rend compte dans plein de petits trucs du quotidien. C’est tout bête, par exemple, un plombier. On ne peut pas ramener un plombier chez soi quand on est seule. C’est une suspicion, un environnement hostile, on finit toujours par vous faire sentir que ce n’est pas votre place. (Mme Bachaï, née en 1952, cadre, installée à Paris depuis 1994, à la recherche d’un emploi.)

Pour les femmes, comme pour les hommes, le début des violences les a contraints à modifier leur vie quotidienne. L’espace public, puis l’espace social se sont réduits progressivement jusqu’à les contraindre au repliement sur la sphère familiale. Les propos qui suivent décrivent un tel confinement.

    • En dehors des problèmes sécuritaires, il y avait une espèce de mort lente, on était en train de mourir en Algérie. C’est une autre mort, pas la mort violente mais la mort de l’esprit. Il y avait une espèce de sclérose, une mort culturelle, tout ça me heurtait autant que l’autre violence, la violence physique. C’était un désert, le désert des Tartares, où on guette tout le temps quelque chose qui n’arrive jamais et on finit près de la folie. (M. Ben, né en 1945, médecin spécialiste, installé à Montréal depuis 1997, formation d’infirmier.)

Des exilés se sentaient menacés en raison de leur profession qui les liait directement au pouvoir. C’est le cas, par exemple, de Mme Hind qui évoquait les « jours terribles » passés à craindre l’assassinat de son conjoint, maire d’une petite ville.

    • Je n’ai jamais parlé aux enfants de la profession de leur père. Il était directement visé en faisant partie du pouvoir. C’étaient des jours terribles… Une fois, au téléphone, on m’a dit : “ Ton mari a deux balles dans la tête ”, des trucs vraiment… Tu vis déjà ça, en tant qu’adulte et tu te dis : “ Comment vont vivre les enfants ? ” Moi, je veux que mes enfants vivent avec leur père et leur mère. (Mme Hind, née en 1944, médecin, exilée à Montréal depuis 1994, à la recherche d’un emploi.)

L’expérience des journalistes est significative de ces professions visées par le terrorisme. À la suite de l’annulation des élections, ils se sont trouvés « au cœur de la tourmente » selon l’expression de Abed Charef [12]. Sommés de se déterminer par rapport à la question de l’annulation des élections, et quel que soit leur choix politique, ils craignaient des représailles. M. Issam, proche des « éradicateurs », se souvient de la tension des derniers jours passés en Algérie.

    • La menace était terrible. Tu sais, mes parents habitaient à 200 mètres de chez moi ; donc, quand je sors de la maison, je suis encadré, il y a un frère devant moi et l’autre derrière, c’est comme si j’étais une personnalité. Mais ma mère tremblait, donc je me disais que j’étais en train de leur faire des problèmes. (M. Issam, né en 1960, journaliste, installé à Paris depuis 1995, à la recherche d’un emploi.)

M. Abdel journaliste, proche des « conciliateurs », se souvient aussi des jours passés à vivre sous la menace.

    • On était sûr d’une chose, c’est que le FIS n’allait pas nous assassiner car on s’élevait contre la manière dont les gens du FIS ont été exterminés et déjà on parlait des Droits de l’homme. On avait des échos de militants du FIS comme quoi on ne risquait rien de leur part, donc, s’il nous arrivait un malheur, c’étaient les autres. Mais moi, je commençais à sentir la pression, des visites chez moi, des coups de fil, j’avais compris que je n’allais pas tarder à être la cible d’un attentat. J’ai commencé à bouger beaucoup, à changer de domicile, à ne pas dire où j’étais. Et puis, j’ai eu des menaces directes donc je suis allé en Allemagne 4 mois, j’y avais des amis. J’y suis allé pour me faire oublier mais ma famille était à Alger. Je suis retourné à Alger, mais ce n’était plus possible, c’était trop dangereux. On a dû partir (M. Abdel, né en 1951, journaliste, premier exil à Paris en 1994, installation à Montréal en 1996, à la recherche d’un emploi.)

Le récit de M. Abdel corrobore les doutes émis par des analystes sur les acteurs véritables des attentats. Dans son ouvrage La Nouvelle Guerre d’Algérie Djallal Malti note ainsi : « Si la majorité des assassinats des journalistes sont vraisemblablement l’œuvre de groupes islamistes armés, des questions sur les commanditaires réels de certains attentats se posent néanmoins. En premier lieu, aucune enquête indépendante n’a pu établir les responsabilités directes dans ces assassinats. Ensuite, les services de sécurités n’ont jamais remis vivants à la justice les assassins des journalistes […] Enfin, des journalistes ont mis en cause le pouvoir dans certains meurtres de journalistes. » [13] De tristes scénarios se jouent presque à l’identique, dans lesquels se mêlent intimidation, angoisse et incompréhension. Mme Chumch nous a raconté la difficulté à mettre un visage sur ceux qui la « terrorisaient ».

    • Une fois aussi j’ai été poursuivie par une voiture, ma sœur était avec moi, c’était terrible, c’était de l’intimidation ! Je me suis arrêtée à une station d’essence, il s’est arrêté, il a ouvert sa portière et il m’a regardé d’un regard… Sa portière me gênait, je ne pouvais pas passer, il l’avait fait exprès. J’étais terrorisée, ma sœur plus que moi. Ce n’était plus vivable. Deux soirs de suite on a sonné chez moi. Après le deuxième coup de sonnette, je ne suis plus rentrée chez moi. En plus, tu as des avertissements de chaque côté […] Et puis, au travail, un ami me dit : « Tu sais la Sécurité militaire est venue faire une enquête ». Tu te dis : « Alors c’est quoi ? C’est le pouvoir ? » Tu n’es pas rassurée. On sait très bien que les islamistes tuaient, on sait très bien que le pouvoir, il n’est pas mieux, donc tu n’as plus confiance en rien, et plus de recours possibles, tu te dis j’aimerais bien savoir qui. (Mme Chumch, née en 1953, cadre supérieur dans un ministère, installée à Montréal depuis 1994, doctorante à l’université.)

Les entretiens sont pleins de ces récits d’angoisse : sonnette qui retentit dans la nuit, appels téléphoniques anonymes, lettres de menaces, changements d’itinéraires quotidiens pour se rendre au travail, etc.

    • C’est la dernière année qui a été la plus dure, la plus meurtrière. Il y a eu aussi 1994, l’année de notre départ, qui a été la pire. Mais 93 a été aussi une année très dure. Il y a eu beaucoup d’assassinats. À partir du moment où mes filles partaient à l’école, j’étais… Déjà, quand le matin mon mari ouvrait la voiture et rentrait dedans. J’attendais… On dirait que j’étais là, comme accroupie, ma respiration coupée et j’attendais d’entendre les balles. Des fois, j’étais tellement angoissée que je me disais “ Pourvu qu’ils tirent tout de suite, que je les entende, que je sache, que bon… ” Tu sais, tu en arrives vraiment à… On a vraiment vécu une vie… Terrible … Je ne peux pas te décrire… C’était... On a encore des séquelles, tu sais. Ce sont des choses qui ne partent pas facilement. Rien que d’en reparler, regarde, je tremble... J’ai des douleurs partout, je te jure, je me sens comme… (Mme Rabi, née en 1954, professeure, installée à Montréal depuis 1994, aide comptable.)

Repoussant l’idée du départ, certains d’entre eux se sont cachés à l’intérieur même du pays le temps, espéraient-il, que la situation se pacifie. Mais ces exils « intérieurs » n’ont pas pu les protéger de l’exil ultime et lorsque, finalement, le départ est décidé, il constitue une épreuve radicale. Elle marque le passage brutal d’un monde à l’autre comme l’évoque l’image du « frigo encore plein » dont ils ont souvent usé.

Ces exilés ont le sentiment d’avoir laissé derrière eux les choses en suspens. Ce temps qui leur manque et qui, à leurs yeux, leur a été confisqué, accentue douloureusement la sensation d’inachèvement. Si certains d’entre eux disposaient d’une latitude plus large dans la décision du départ, il n’en reste pas moins qu’ils ont vécu l’exil comme la rupture d’une trajectoire linéaire les acculant à « recommencer » leur vie. Qu’ils aient choisi de s’installer en France ou au Canada, c’est le sentiment de la contrainte qui marque le départ : « On est parti de chez nous comme des voleurs, on nous a donné un coup de pied au derrière. On nous a volé le pays, les gueux sont venus et nous ont mis dehors, ce sont des sous-fifres qui travaillent pour des personnes qui ont des commerces, des hôtels et des palaces. » (M. Ben, né en 1945, médecin spécialiste, installé à Montréal depuis 1997, formation d’infirmier.)

Eux qui se sentaient acteurs de l’Histoire nourrissent désormais le sentiment d’être devenus des êtres assujettis à leur propre histoire.

NOTES

[1] Le Parti d’Avant Garde Socialiste (PAGS), est l’héritier du Parti Communiste Algérien (PCA). Créé par les anciens du PCA, le PAGS apporte un « soutien critique » au pouvoir. La reconnaissance d’une légitimité nationale est constamment déniée à ce parti en raison des accusations suivantes : liens anciens avec le PCF, absence de compréhension du mouvement national, retard dans l’approbation du 1er novembre 1954. Sans avoir d’existence légale, le PAGS est mis à profit pour procurer une assise populaire au socialisme spécifique de Boumediene.

[2] La Sécurité Militaire était surnommée la « SM ».

[3] KADRI Aïssa, « Comparabilité et conditions de la comparabilité dans l’analyse des intellectuels algériens », in id., (sous la dir.), Parcours d’intellectuels maghrébin. Scolarité, formation, socialisation et positionnement, Paris, Karthala, 1999.

[4] Ibid., p. 37.

[5] STORA Benjamin, Histoire de l’Algérie depuis l’indépendance, Paris, La Découverte, 1994.

[6] LABAT Séverine, Les islamistes algériens. Entre les urnes et le maquis, Paris, Seuil, 1995, pp. 29-30.

[7] Protestant contre la hausse des prix, les manifestants s’attaquent aux organismes et aux magasins d’État. Les émeutes gagnent les principales villes d’Algérie et sont vite récupérées par les responsables islamistes. Face à cette situation, le président Chadli accepte de recevoir trois dirigeants de l’islamisme algérien, dont l’un des plus écoutés par la jeunesse algérienne, l’imam Ali Benhadj.

[8] Une semaine après ce soulèvement, un bilan provisoire fait état de 500 morts en Algérie.

[9] KHELLADI Aïssa, VIROLLE Marie, « Les démocrates algériens ou l’indispensable clarification », Les Temps Modernes, n° 580, 1995, p. 179.

[10] Ancien chef historique du FLN exilé au Maroc.

[11] ADDI Lahouari, « Les intellectuels qu’on assassine », op. cit. Sur la censure de l’État algérien dans le champ culturel et intellectuel, le lecteur peut aussi se rapporter à l’ouvrage de BRAHIMI Brahim, Le Pouvoir, la presse et les intellectuels en Algérie, Paris, L’Harmattan, 1989.

[12] CHAREF Abed, Algérie, le grand dérapage, Paris, Éditions de l’Aube, 1994, p. 473.

[13] MALTI Djallal, La Nouvelle Guerre d’Algérie. Dix clés pour comprendre, Paris, La Découverte, 1999, p. 40.