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Recensions

Recueil Alexandries

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septembre 2011

Patrick Bruneteaux

Compte-rendu du livre "La relation d’enquête. La sociologie au défi des acteurs faibles" de Jean-Paul Payet, Corinne Rostaing & Frédérique Giuliani (PUR, 2010).

auteur

Patrick Bruneteaux est chercheur en sociologie politique au CNRS et membre du Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP-CRPS, CNRS/Paris 1). Il travaille depuis une quinzaine d’années sur la question sociale et les violences sociales. sur les politiques sociales en direction des SDF, ainsi que sur la Martinique et en l’anthropologie. Il a publié notamment Le carnaval des travestis. Les travestis makoumé (2006), Devenir un dieu. (...)

résumé

L’ambition de cet ouvrage est d’en finir avec la sociologie de la domination en s’orientant vers une nouvelle approche, celle dite des « publics faibles » : « prisonniers », « prostitués », « publics migrants », « jeunes des cités », « malades », « personnes âgées », etc. La sociologie de la « faiblesse » se situe au cœur de la démonstration, quels que soient les groupes sociaux.

citation

Patrick Bruneteaux, "Compte-rendu du livre "La relation d’enquête. La sociologie au défi des acteurs faibles" de Jean-Paul Payet, Corinne Rostaing & Frédérique Giuliani (PUR, 2010).", Recueil Alexandries, Collections Recensions, septembre 2011, url de référence: http://www.reseau-terra.eu/article1190.html

L’ambition de cet ouvrage est d’en finir avec la sociologie de la domination en s’orientant vers une nouvelle approche, celle dite des « publics faibles » : « prisonniers », « prostitués », « publics migrants », « jeunes des cités », « malades », « personnes âgées », etc. La sociologie de la « faiblesse » se situe au cœur de la démonstration, quels que soient les groupes sociaux. Même si les coordonnateurs se gardent de trancher sur cette question de la généralité ou de la spécificité des méthodes d’enquêtes auprès de cette population qui renvoie en fait à tout le monde, l’ensemble de l’ouvrage, ainsi que la sélection des contributions, plaide clairement pour une orientation doublement spécifique. A la fois parce que les auteurs développent de nombreuses analyses se rapportant à la spécificité de l’approche des « publics vulnérables », à savoir les « contraintes de l’enquête auprès d’individus disqualifiés » (7). Mais aussi parce que les responsables de cette publication entendent rompre avec certains courants théoriques et épistémologiques, dont la « la sociologie de la domination » qui attribue à l’enquêteur, selon les coordonnateurs, une position « en surplomb » en vertu de « laquelle les raisons des individus leurs sont en grande partie opaques et qu’il appartient donc au chercheur de dévoiler l’ordre des choses » (7/8 ; lire aussi p 126 et le dernier article de R. Raymond). Cette position est « ici délaissée », ainsi que tous les manuels qui recommandent de s’écarter du « sens commun obstacle à la démarche scientifique ». Le ton est donné, il n’y a pas de « coupure entre le sens commun et le sens savant » (8). Ce présupposé fonde un travail qui vise dès lors à rendre compte d’une sorte de partage des opinions, représentations des « gens » en les situant dans le cadre de la relation d’enquête. Du coup, c’est autant le domaine des pensées des « personnes » qui prime que celui du chercheur. Il est dès lors aussi important de restituer la parole de l’acteur que celle de l’enquêteur. Percer la subjectivité du chercheur, c’est dévoiler son impossibilité d’être au dessus des autres, prisonnier qu’il est, comme n’importe qui, de « ses préjugés, ses émotions, ses interprétations immédiates dictées par sa position sociale, ses intérêts professionnels et privés, son genre, l’idéologie de sa profession, ses convictions morales, politiques, religieuses » (8). La prétendue toute puissance de « l’objectivateur » se dissout dans une horizontalité des inter-relations et des manières d’être et d’agir en situation. Rendre compte de cette « cuisine » est d’autant plus novateur selon les responsables que la production scientifique « rend exceptionnellement compte de (ses) conditions de production ». Si, effectivement, les cuisines de la recherche sont très largement subsumées dans une logique du résultat et une hagiographie rétrospective de leur faisabilité, le propos entend largement dépasser cette seule ouverture méthodologique. Ce qui est visé est autant une réflexivité méthodologique autour du processus de la recherche qu’une théorie sociologique, les deux aspects étant indissociablement articulés. Le lien entre le silence entretenu par les chercheurs sur leurs faiblesses humaines « en acte » et la dénonciation de la souveraineté positiviste est ainsi établi. Les Bourdieusiens compensent la culpabilité de leur toute puissance, dénommée « dissonance » en adoptant alors une « posture de dénonciation » : « ayant saisi des situations de souffrances sociale », ce type de chercheur opte « pour une montée en généralité dans le registre de l’injustice » (8). Contre la « sociologie critique » qui « place la responsabilité de l’ordre du monde dans les structures de pouvoir », il faut « interroger la clôture produite par la dénonciation » (9). Citant J. Rancière, les organisateurs contestent cette position tutélaire d’explication face au dominé que le positivisme place hors de l’humanité faillible.

Le livre se structure autour de deux dimensions. La première déploie les études monographiques, la plupart en provenance de jeunes chercheurs qui abordent le processus de constitution des données. La seconde s’appuie sur des articles synthétiques des contributeurs qui, s’adossant aux monographies, entendent fonder une nouvelle épistémologie de la « relation d’enquête » soudée à une refondation théorique de l’acteur social. Elles feront l’objet d’un examen séparé.

1/ Les synthèses des contributeurs : des individus dépouillés de leurs attributs sociaux

Trois contributions soutiennent les démonstrations des participants à cet ouvrage collectif : l’introduction de J.P. Payet et de F. Giuliani, la contribution de M.N. Schurmans en fin de première partie, celle de R. Raymond en fin de livre.
L’introduction théorique a déjà été esquissée dans ses enjeux fondamentaux : destituer le chercheur tout puissant, maître de la situation et du sens interprétatif. Ce sont les premières pages du livre, plaidant pour une « perspective post-critique » (11) s’instituant contre « la rhétorique de la domination ». Il n’est donc pas possible de se satisfaire d’une interprétation objectiviste externe faisant fi de « raisons d’agir qui ne sont pas immédiatement lisibles ». Au contraire, une « sociologie sensible » repère la « pluralité des rôles » et « l’importance des occurrences », lesquelles ne peuvent être enfermées ou subsumées dans la catégorie imparable de l’univocité de la « violence symbolique » et de la « non conscience » des « dominés » (11).
Une nouvelle forme d’empathie est défendue, ouverte sur l’humanité du chercheur. Celui-ci est traversé par des « émotions », des « dilemmes moraux », une volonté de « reconnaissance et d’empowerment des acteurs affaiblis » (12). La « sociologie compréhensive » s’oppose alors à la « sociologie critique » puisqu’elle est centrée sur « une plus grande disponibilité à autrui » et une ouverture vers « la pluralisation des interprétations ». Le sociologue n’est plus maître du sens, il doit composer avec les compétences et connaissances des acteurs, ce qui signifie aussi une dilution dans un subjectivisme apaisé « gagné par le sentiment d’impuissance du monde et d’impuissance sur le monde » (13). C’est le « moment post-critique ».
Comment le chercheur « post-ethnographique », informé de « l’illusion de l’appréhension directe » (13) parvient-il alors à dénouer l’écheveau de cette complexité à l’échelle de l’individu à propos duquel il faut travailler « la voix » ? Comment la voix de cet acteur autonome, plus résistant qu’on ne le pense, peut-elle être captée par ceux qui constatent « leur propre affaiblissement » (13) ? Plutôt dans la souffrance au regard des contributions qui, se voulant transparentes, évoquent davantage les errements des enquêteurs que la performance de la sociologie plurielle, laquelle demeure au niveau de la pétition de principe, véritable clameur unanime d’une « authenticité » de la relation retrouvée dans les flottements d’une relation vraiment humaine. C’est le moment « post-ethnographique ».
Il est vrai qu’un des apports les plus significatifs de cet ouvrage est de nous faire entrer dans les coulisses de la recherche révélant une myriade de comportements complexes de la part des « acteurs faibles ». A ce titre, l’examen du processus concret de la recherche dévoile les scories qui l’accompagnent, non seulement du fait des multiples failles qui le jalonnent mais du fait aussi des limites apportées à ce qu’on peut dire. Les résultats sont forcément affectés par les problèmes de toutes sortes qui émaillent le travail de prélèvement des données. La démarche compréhensive ou même la longue durée de l’enquête ne peuvent empêcher les refus, les comportements non assimilables par l’observateur, les interférences avec d’autres personnes de l’entourage. Finalement, ce qu’enseigne cette critique implicite de la relation d’enquête superficielle, c’est que l’entretien semi directif est un outil relativement mauvais pour appréhender « les discours ». On ne parle même pas de « modes de vie » puisque ces derniers supposent une longue immersion dans le groupe étudié, ce que ne font pas ces auteurs (à part Tersigni, Delcroix et Bizeul on y reviendra). Autrement dit, tandis que les contributeurs défendent l’entretien « vrai » en face à face, tous leurs propos transpirent le contraire. Paradoxalement, se manifeste la quasi-impossibilité d’obtenir des informations avec cet outil sommaire de l’entretien de quelques heures face à des publics qui, de la souffrance à la méfiance, mettent à distance le « sociologue petit bourgeois » pour reprendre la formule heureuse de D. Bizeul.
Ainsi, un enseignement majeur se dégage, accentuant la tension entre « le moment post-critique » et « le moment post-ethnographique ». Les entretiens compréhensifs peuvent d’autant moins être efficaces que les acteurs faibles sont justement plus puissants, plus retords et davantage capables de déjouer les plans des investigateurs. La contradiction est insoluble et, si elle est en phase avec le discours de « l’impuissance du monde », revendiquée par les inspirateurs de l’ouvrage, elle masque en fait une impuissance méthodologique. Contre les auteurs eux-mêmes, on constate aisément que ce n’est pas dans un échange servi avec de la gentillesse formelle et quelque posture situationnelle humaniste rudimentaire que l’étranger perturbateur peut être accepté sur le terrain auprès de groupes qui, violentés par le social, se méfient des porteurs du « social » que sont les sociologues, et plus encore les sociologues appointés par la commande sociale publique, les sociologues/travailleurs sociaux ou les sociologues chevillés à des associations d’intervention sociale. Ce que sont la quasi-totalité des contributeurs. Car la véritable question épistémologique n’est pas celle de l’humanité offerte à l’acteur faible –qui n’est qu’une simple norme de politesse accentuée, mais de l’inefficacité foncière de l’entretien semi-directif avec des sous-prolétaires [1], qui plus est quand ceux-ci ne sont plus impressionnés par le sociologue venu seul ou seule, sur leur propre terrain. La consistance du chercheur n’a quelque chance de se réaliser, face à des agents démunis de la maîtrise des frontières de la pertinence sociologique –et donc envers qui la parenthèse verbale imposée par l’enquêteur est peu dotée de signification sociale, que si elle s’inscrit dans le temps. N’en déplaise aux amateurs des entretiens bureaucratiques, le véritable travail du scientifique s’inscrit dans un temps long, ce qui permet notamment de déjouer, négocier et recomposer les attentes des enquêtés en payant de sa personne au long court. De longues pages de Elliot Liebow ou Elijah Anderson [2] suffisent à le montrer pour les (sous-)prolétaires noirs du « coin de la rue » aux USA. C’est bien là que se niche la commune humanité : le lien social ordinaire s’appuie sur la parenté ou la proximité sociale, éprouvée dans le temps. Quand le sens scientifique vient interférer avec le sens social, il lui faut se soumettre à l’épreuve de la consistance du lien social. Cette temporalité constitue le point central de la problématique mais n’est évoqué que comme variable (16) parmi d’autres. D’où la béance entre des articles recourant à l’entretien compréhensif d’une heure ou deux et ceux qui développent une relation d’enquête sur plusieurs années, aspect qui n’est pas relevé dans un ouvrage méthodologique. Et pour cause : l’enjeu du livre est de faire accroire à la possibilité d’engranger de l’information pertinente dans la seule « relation d’enquête ». L’absurdité des entretiens semi-directifs, compte-tenu des propriétés du lien social, et plus particulièrement de celles des exclus du capital culturel légitime, s’observe plus spécifiquement en situation extrême, notamment en face de détenus défoncés par les médicaments ou abattus (refus, incompréhension, comportements hors cadre présentés par C. Rostaing) qui, au-delà du stade de la méfiance, sont aussi déshumanisés. Ou auprès de migrants traqués qui, clandestins et maltraités par les pouvoirs bureaucratiques, échappent à l’entretien en face à face. Même E. Santelli, malgré une approche ethno-sociale antérieure, se sent toujours une « étrangère dans le quartier » (101). Dans la mesure où le placage de ses questionnaires sur un lieu de vie est d’une grande violence sociale [3], ce n’est pas son passé « d’animatrice pendant plusieurs années » (64) qui peut être de nature à la rendre familière, loin s’en faut. Il est donc illusoire de mettre sur le même plan une observation empathique de longue durée, réellement articulée à l’histoire des liens avec les enquêtés, et un entretien classique « en commune humanité » qui, sur l’ensemble de l’ouvrage, fait l’impasse sur les attentes des enquêtés. Non seulement parce que, comme on vient de le dire, le lien social nécessite un travail d’apprivoisement. Mais aussi parce que, quand l’enquêteur provoque la « relation d’enquête », l’enquêté n’a pas forcément envie, loin de là, de se plier au jeu de l’intrus. Qui se pose la question, dans cet ouvrage, sur la valeur et l’effet disruptif de cet « amour de l’autre » délivré pour quelques heures (au mieux) de la part des récipiendaires ? Qui s’interroge sur l’infatuation du chercheur se croyant armé pour libérer l’humanité de l’autre alors que son urgence lui commande de ne pas perdre de temps ou, à l’inverse, d’instrumentaliser ce chercheur étranger porteur de ressources ? Qui se penche sur les investissements ou attentes d’un « acteur faible » percevant la relation comme un cadre absurde, dangereux, ou une ressource potentielle ? Pourquoi croire que l’empathie opère mécaniquement, comme douée d’un pouvoir magique ? Qui veut de cette machine à faire parler offrant en fait, en pur artefact, un support pour se détendre, rire, se raconter, prendre de l’importance, mentir par prudence ou faire craquer l’auditeur ?
Certes, l’introduction met en garde contre l’illusion d’un « faible vertueux » (14). En revanche, elle soutient que, dans un temps court, il est possible de fabriquer du lien avec des « individus affaiblis » pour « atténuer la dissymétrie ». Ce qui nous semble biaisé dans un temps court doublé d’une imposition de cadre où le mode conversationnel en face à face est inapproprié. Ne pas interroger cet « entretien compréhensif » dans ce qui le compose, partition (au sens de la symphonie) orale issue du monde scientifique, marqueur du territoire symbolique où l’on ne fait que parler, c’est laisser libre court à la violence symbolique dont les auteurs voulaient se défaire.

Un autre enjeu important de l’ouvrage consiste à faire face à un terrain miné, pré-occupé par le ciblage de l’action publique ainsi que par la présence des acteurs du social. Or, au regard des articles de la troisième partie, il est difficile de ne pas relever une dissonance entre la prétention à « s’affranchir de la catégorisation institutionnelle » (9) et la multiplicité des formes de co-production de la recherche avec…ces mêmes institutions : expertise autour du contrat de ville, care outil d’une meilleure articulation entre le domestique et l’institutionnel, associations de soutien à la parole du migrant, concepts ambigües de l’enquêteur visualisant l’unique partenariat entre les missions locales et les jeunes, reprise systématique des catégories d’action publique (« prisonniers, prostitués, migrants, malades, jeunes de cités »). L’ouvrage défend explicitement « l’expérience d’une association » (16), ce qui est indéfendable épistémologiquement. Non seulement parce que les catégories logiques de la science sociale ne sont pas les mêmes que celles de la sociologie appliquée ou de l’expertise ; ensuite parce que la démarche pratique elle-même oppose les relations scientifiques (entretiens, observation, restitution…) et les relations d’historicité (ou de transformation sociale), lesquelles définissent l’engagé (expert, partenaire, acteur associatif, militant…) comme un acteur visant toujours à « intégrer » la personne dans les institutions dominantes, fut-ce-t-elles celles de la République sociale.
Le refus du positivisme et de la séparation tranchée entre la science sacrée et le sens commun profane s’ancre dans un discours mettant en avant la possibilité de connecter les deux univers. La spécialiste de la « sociologie de la connaissance » banalise ces « exigences (dont) celle du politique consistant à charger le sociologue d’identifier les moyens d’action » (99). Comment oser fonder une « réflexion épistémologique » et même prétendre repérer une « inventivité méthodologique » (99) sur un terrain aussi miné, celui de l’expertise, de la commande sociale ? D’où des contributions qui mélangent le registre de la science et celui du politique (l’interventionnisme sociologique de G. Zoïa liée au courant tourainien est ici explicitement légitimé) ou celui de la science et du travail social (toute la dernière partie). Le premier modèle confond rigueur sociologique avec citoyenneté. Le second, dans la même logique, arme une sociologie appliquée qui n’a pas eu le temps d’être sociologie avant de se jeter dans l’arène de l’applicabilité. Si la notion de co-production peut tout à fait s’inscrire dans une réflexion épistémologique autour de la place de l’enquêté, et des négociations nécessaires et renouvelables en vue de poser le cadre de la recherche, en revanche, elle devient plus que poreuse quand elle a pour présupposé une commande politique de régulation des rapports sociaux dans une cité ou même une visée d’accompagnement social ou au soin. Si le sociologue, après enquête, peut entrer dans l’arène, ou même s’afficher clairement comme « sociologue appliqué », on ne peut que s’opposer au dessein -tout au moins quand on se situe sur le terrain de la recherche fondamentale- de positionner la science sociale comme science sociale alors qu’elle opère comme expertise engagée auprès d’associations engagées auprès des faibles ou, pire selon nous, comme bras armé du pouvoir local désireux de calmer le jeu local. L’interventionnisme sociologique, collé à la Politique de la ville, a nourri pendant des années le CADIS et ses épigones. Si le refus du positivisme va de pair avec une dilution de la science sociale dans une science appliquée où l’agora remplace l’objectivation, alors l’objectif de renouvellement des responsables de cet ouvrage est totalement discrédité. Il est même dangereux de se cacher derrière le paravent d’une « utilité sociale » (101) et d’une proximité avec les agents pour, finalement, s’engager vers des entrepreneurs de normes dans un « marché de l’émancipation » (117) qui, aussi légitimes qu’ils puissent être du point de vue de tel ou tel chercheur déclarant s’engager dans « la sociologie appliquée », ne peuvent servir l’enjeu de vérité scientifique académique. L’objet de G. Zoïa (défendu fréquemment par les pilotes du livre) « le rapport des jeunes du quartier aux institutions » (113) est l’archétype de l’objet social sur commande où le chercheur ne fait qu’objectiver l’objet social préconstruit par lui en « synthétisant et restituant quelques traces de ces processus d’organisation de l’expérience collective ». Expérience collective, faut-il le rappeler qui n’existe qu’autant que l’expert appointé réunit artificiellement des acteurs dans cet artefact majeur qu’est la série des rencontres interventionnistes. Le tour de passe-passe consiste à récuser l’existence d’un espace social préalable, « l’anthropologie constructiviste » de l’auteur légitimant l’analyse de l’artefact, équivalent de n’importe quelle construction sociale puisque la « réalité est la somme hybride des actions…des mouvements culturels et des conflits de définitions » (114). Immergé dans les pré-notions non contrôlées, l’auteur peut croire à « l’intérêt spontané des jeunes pour ces rencontres ». Cette imposition de cadre de la part d’une enquêtrice experte, la rend aveugle aux attentes non formulées ou parfaitement intentionnelles des jeunes : la drague, l’espérance de retombées professionnelles ou de petits boulots, la cassure temporaire de l’ennui, l’investissement dans un lieu où le capital social peut grossir, la neutralisation des travailleurs sociaux, sont au moins autant intéressants à étudier que l’apprentissage de la citoyenneté en face à face, sujet « sérieux » des Politiques auquel le « sociologue » répond par un alignement sur mesure tant par son objet que par ses références (B. Latour, J. Donzelot). Dans un tel moule, la « créativité de l’agir » (120) ne leurre plus que son auteur et ceux qu’elle sert, d’autant plus que l’écrémage revendiqué (121) des discours des jeunes ajoute encore à la mise en forme policée attendue. Le but étant de faire apparaître un changement social conforme aux attentes des politiques, la recherche s’épuise à glorifier le fait qu’elle « a fait émerger des solidarités » (123) et que « les jeunes ont souligné leur propre changement ». Ici, il faut croire leurs discours…

Ce lien indéfectible entre les « personnes faibles » et l’utilité sociale a pour conséquence d’enfermer les enquêtés dans le schéma classique de la disqualification. En réduisant la science sociale à une « relation d’enquête » saisie à travers le prisme de l’acteur corporellement institutionnalisé (prisonniers, jeunes des quartiers, migrants pistés) ou psychiquement labellisés (prostituées, jeunes des cités, migrantes pratiquantes, migrants errants), les sociologues fabriquent eux-mêmes l’acteur faible. Sans offrir aucune caractérisation socio-démographique des personnes, sans restituer des trajectoires différenciées des « prisonniers », « prostituées » ou « migrants », en ne les voyant que sous l’étiquette publique homogénéisante de leur « problématisation », laquelle bloque la perception de multiples manières de vivre et de résister dans le groupe disqualifié (sauf E. Santelli, avec son approche remarquable des sous-groupes), les contributeurs participent au renforcement du stigmate et versent dans le misérabilisme auquel ils prétendaient échapper en restituant la soi-disant parole aux acteurs. Ils créent l’artefact d’acteur faible en écrasant chaque groupe étudié dans le label, chaque personne n’étant en fait que le label au singulier : la prostituée lambda, le jeune de cité machin, captifs de la désignation attendue par les pouvoirs pour en faire une matière sociale à traiter. D’ailleurs, on le voit bien, la seule forme d’action légitime des publics faibles est « l’accès aux droits » ou « l’intégration citoyenne ». En s’interdisant de mesurer les multiples façons de traverser la condition sociale de telle ou telle fraction du (sous-)prolétariat à partir de l’étude fine de parcours et, aussi, de l’examen ethnographique long des rapports contrastés aux situations, unique (mouvement social local) ou renouvelées (rapports aux policiers, aux enseignants, aux habitants, aux travailleurs sociaux), ils ne peuvent alors saisir ce qui est engagé dans la situation par chacune des personnes, avec les ressources héritées de pratiques antérieures et les points d’appui du moment. Le hustler, le combinard, l’escroc, le mawon, le héros atypique, le poète résilient, le righteous dopefiend, l’oniriste social, le routard escapiste momentanément revenu, le red neck, le squatteur dissident leur échappent totalement. N’apparaissent que les schémas standardisés du portrait rétréci de l’acteur faible pouvant, au mieux, entrer dans le boyau de la République maternelle. La sociologie de l’acteur faible n’est que la sociologie d’acteurs rendus faibles par le rétrécissement de la focale analytique, tant sur le plan scientifique que politique. Sur ce point, les interventionnistes tourainiens sont très proches des Bourdieusiens du bras gauche de l’Etat.

Une des attentes du lecteur réside dans la découverte de nouvelles manières de faire pour mieux gérer les dérapages incessants constatés dans le face à face entre enquêteur et enquêté. Or, il s’agit davantage d’un catalogue aveugle de coups reçus que d’une sociologie compréhensive des ripostes des acteurs disqualifiés. C’est notamment en n’objectivant pas les propriétés sociales de l’enquêteur et ce qu’il importe dans cette relation « authentique » que l’anticipation des réactions des fractions des classes populaires étudiées n’est pas possible.
En montant en généralité, M.N. Schurmans remonte aux sources de la science sociale et de ses dichotomies (fait et valeur, compréhension et explication, structure et individu…) (97, 102). En voulant remettre sur le tapis les fondamentaux de l’épistémologie, l’auteure nous invite surtout à prendre parti pour un cadre théorique. La subjectivité du chercheur est affirmée dans « la relation d’enquête », dans ce face à face évolutif qui plonge les auteurs dans un rapport micro-sociologique à leur terrain en défendant la sociologie compréhensive (Depuis Dilthey) et « en s’adossant à l’interactionnisme » (98) : « Innovations et incertitudes traversent ces démarches : la créativité méthodologique vient se heurter aux doutes que nourrit une socialisation professionnelle marquée initialement par les perspectives que la réaction critique n’a pas suffisamment permis de questionner » (98). On retrouve cette disjonction entre une sociologie critique aveugle sur ses coulisses et une « inventivité méthodologique inquiète » (99) qui transgresse les « normes de la recherche conformiste ». Tout l’enjeu du débat repose sur la prétention à l’inventivité dans ce modèle « post-ethnographique ». Or, les articles soulèvent davantage les limites du terrain (faisabilité à cause des refus, problèmes éthiques) qu’ils ne s’emploient à déployer un nouvel arsenal de manières de faire. Qu’est-ce qui, dans ces publications, se situe du côté de l’innovation ? En quoi M.N. Schurmans s’emploie à poser les jalons d’une nouvelle socialisation professionnelle ? On pourra soulever de nombreux doutes sur la performance empathique, non seulement parce qu’elle est déjà un élément disponible du répertoire méthodologique, mais aussi parce qu’elle suppose une mise à distance sociale qui est loin d’être opérée.
En effet, si M.N. Schurmans reprend les contributions de la première partie en soulignant « la gestion de la distance entre l’observateur et l’observé » et notamment la nécessaire prise en compte de « l’appartenance sociale du chercheur lui-même », les contributeurs insistent bien plus sur les effets de l’appartenance académique que sur ceux découlant de la trajectoire sociale du chercheur. Piège classique : en remettant en cause les structures de pouvoir et l’objectivisme des sociologues critiques et en se focalisant sur les effets de situation, les chercheurs perdent de vue leur propre ancrage social : l’origine sociale et l’incorporation de styles de vie bourgeois, petits bourgeois ou plus rarement populaires passent à la trappe, avec tout ce qu’ils dupliquent pourtant dans la procédure d’enquête (survalorisation du langage officiel, posture bureaucratique de face à face, rationalité occidentale, réflexivité [4]…) ; ce qui devient une position impossible à tenir compte tenu du fait que, lorsque l’on postule la compétence des « publics vulnérables » dans la construction de l’échange, il est indispensable d’aller au bout de son « auto-analyse » : les capacités de refus mais bien plus encore la force de provocation physique ou symbolique à l’encontre des élites à capital culturel, devient un matériau réactif impensé, externalisé comme « limite éthique ». Ne pas objectiver les méfiances, rituels liminaires, refus voire menaces des sous-prolétaires à l’égard de chercheurs qui ne proviennent que très rarement des classes populaires conduit alors ces mêmes professionnels de la réflexivité -devenus de ce point de vue aveugles et plus encore d’une naïveté déconcertante avec le postulat maintes fois réitérés de « l’authenticité »- à sombrer dans des questions éthiques ou vers d’autres approches révélatrices sur les « limites » du terrain. Si certaines violences manifestées par ces acteurs violentés par le social incitent plusieurs rédacteurs à fermer l’écoute, sous quelle forme la sociologie des camps ou de l’esclavage leurs serait-elle par exemple accessible ? Sans aller jusqu’à l’extrême, quels fondements scientifiques sont avancés pour décréter souverainement l’arrêt de l’entretien au motif que l’entrepreneur en vérité est « choqué » par les propos d’un détenu ? L’absence de dépassement des effets de l’habitus civilisé des classes supérieures en quête de terrain auprès des « faibles » n’implique t-il pas, avant tout, de s’interroger sur le manque de formation de ces chercheurs ? A-t-on le droit de fermer discrétionnairement les écoutilles, sans au moins s’interroger sur la sociologie de ses propres limites ? N’y a t-il pas un racisme de classe (selon la formule de C. Grignon) déguisé en « éthique » dans l’accusation visant « la violence verbale » de l’autre ? Pourtant, c’est bien tout l’apport de l’article de D. Bizeul que de réimporter le débat sur cette question des classes sociales -sociologue petit-bourgeois- et des capacités différenciées des chercheurs à aller sur des terrains « difficiles ». Postuler ensuite qu’il existe un « malaise » du chercheur, n’est-ce pas essentialiser une posture scientifique d’observateur à observé, laquelle sert de paravent à une incapacité sociale à entrer dans une démarche socio-analytique valable pour chaque chercheur ? L’accès aux populations dites « faibles » -ce qui est ici totalement faux puisqu’elles font fuir l’enquêteur- impose de connaître précisément les ressources sociales différenciées des enquêteurs, leur expérience (qui permet aussi de neutraliser l’effet d’origine de classe) de terrain au sens de pratique éprouvée dans la durée et, enfin, leur formation, laquelle nous concerne tous dans un système universitaire français où les écoles doctorales sont encore bien scolaires.

L’impensé des relations de classe et de ce qu’elles génèrent en violences de toutes sortes dans les interactions ne peut que se retraduire sous la forme aseptisée des émotions. M.N. Schurmans aborde longuement la question des émotions, enjeu de la première partie de ce livre. L’émotion aurait une valeur heuristique : « C. Rostaing pose clairement la question : le contrôle intime de nos émotions ne compromet-il pas notre compréhension des situations de terrain ? » (103) Elle ajoute : « L’intérêt que manifestent les auteurs quant à cette émotion coupable va ainsi soutenir un point de vue consistant à s’inscrire tendanciellement dans un projet émancipatoire. Il ne s’agit plus de s’émanciper des émotions pour faire place à la rationalité scientifique. Mais il s’agit de s’engager, d’une manière militante, dans le projet de dévoilement : le sociologue y cherche à réduire les inégalités en construisant une connaissance utile aux publics défavorisés » (104). Or, c’est justement ce qui est dénoncé par J.P. Payet & F. Giuliani dans l’introduction, lorsqu’ils s’en prennent à la « sociologie dite critique (qui) favorise la posture défensive de la dénonciation, qu’elle pare des atours du dévoilement à des fins de libération » (8). On voit mal comment le projet militant pourrait ne pas être aussi de la « dénonciation ». Ces mélanges contradictoires sont inévitables chez des chercheurs qui prônent avec une entrée dans le monde de l’autre tout en légitimant aussi une posture de changement social. Faut-il se contenter d’entrer dans la « subjectivation » (relativisme absolu) ou bien faut-il aussi transformer les rapports d’inégalité et ainsi dépasser la multiplicité des points de vue des acteurs pour aller vers un projet « objectif » ? Le relativisme plaidé d’un côté est invalidé par l’imposition de normes de l’autre, soit par les valeurs socio-démocrates de la République sociale (Insertion, care, écoute, projet local) qui guident le militantisme d’entrisme dans les mondes des acteurs faibles (qui ne se mobilisent pas tout seul, ce qui est une offense faite aux individus à compétences !), soit par les valeurs actionnelles de co-production dans la relation d’enquête, cette dernière ayant des vertus magiques modifiant les comportements des acteurs (M. Sanchez-Mazas et al.).
Revenons à l’émotion. « Je proposerai au chercheur de s’appuyer sur tensions et malaises pour en faire l’une des informations majeures de l’observation, ainsi que d’insérer cette information dans une perspective théorique renouvelée » (104). En quoi consiste-t-elle ? Il s’agit de quitter les fausses oppositions « eux/nous, dominants/dominés », de « quitter la logique des frontières » (104) et de voir que « la situation de rencontre est expérimentale ». En s’appuyant sur les travaux de L. Boltanski et L. Thévenot, lesquels fondent parmi d’autres cette renonciation à l’analyse des déterminants sociaux, l’auteure défend « les compétences ordinaires des acteurs ». Le régime de justification de la prostituée inverse la légitimité des vêtements, dans le cas de M. Chimienti se sentant ridicule au milieu des travailleuses du sexe (105). Bref, les effets de pouvoir n’existe plus à partir du moment où le chercheur s’aligne sur les normes du monde étudié : « la critique des vêtements exprime que dans ce lieu la qualification de sociologue n’est pas un attribut de grandeur » (106). L’explication s’arrête là. Que faut-il en déduire ? Que la suspension situationnelle des capitaux du chercheur vaut pour une refonte de la sociologie des structures de pouvoir ? Que cette prostituée ne sera pas malmenée structuralement par son « protecteur » ou par la police une fois close l’invalidation situationnelle du chercheur dans un face à face qui ne dure que quelques heures ? Qu’elle ne sera pas disqualifiée par le regard public dans tous les temps forts de son existence ? Qu’elle pourra s’en sortir « professionnellement » alors que, non qualifiée, elle s’affrontera à pôle emploi et au marché paradoxal de l’insertion ? Qu’elle se libèrera de son passé de violences incorporées et du marquage corporel après la phase « authentique » de la relation d’enquête ? La portée de l’exemple est bien faible au regard des prétentions épistémologiques de M.N. Schurmans. En fait, en évoquant les différents cas d’inversion des valeurs, l’auteure ne fait que donner à voir l’inversion de rapports de force lorsque les dominés mettent à distance un agent isolé du pouvoir qui accepte pour la science et rien que pour elle, momentanément une « inversion sociale ». Ces registres de justification sont effectivement des « épreuves » (107) banalement posées par les « nous » pour résister contre un « eux » envahissant. Les relations de classe transpirent dans toutes ces interactions mais l’auteur fait comme si ces inversions situationnelles limitées de forces équivalaient à nous rendre tous identiques, « la plupart des jeunes sont tendus, comme nous » (104) appuie t’elle en soutenant G. Zoïa.

La dernière synthèse programmatique, celle de R. Raymond, pousse à l’extrême les présupposés des autres directeurs de l’ouvrage. Il faut se départir des « modèles normatifs qui ont prétention à opposer des forts et des faibles, des nantis et des démunis, des dominants et des dominés » (233). Le projet d’enquêter auprès « d’acteurs faibles » provient de cette dissolution des repères de la stratification sociale minimale. Et contre « l’ontologie » visant à naturaliser les « groupes disqualifiés », la « portée heuristique » du nouveau modèle s’affine dans la proposition suivante : « tout acteur est relativement faible et fort, passant souvent d’un état à un autre » (233). Afin de renforcer cette fluidité de « désubstantivation » (234), il est précisé que l’on peut « modifier éventuellement le sujet attributaire du qualificatif « faible » ; c’est notamment le cas des approches qui mobilisent la notion ‘d’agir faible’ et qui se focalisent non sur l’acteur mais sur la question des contextes et des marges de l’agir » (234). Désormais, face à un individu indéterminé socialement, le chercheur doit dépasser les qualifications publiques des acteurs ciblés et le « positivisme » (235) ; et traquer la faiblesse chez tous les acteurs sociaux, même chez ceux qui sont « illusoirement considérés comme dépourvus de faiblesses » : « les riches », « les bien portant », « les actifs », « les dotés de » (234). Si la contribution sur le care, comme celle sur le cancer peuvent légitimement indiquer que la science sociale de la souffrance peut avoir à aborder les souffrances rencontrées par tous les agents sociaux -et l’on pourrait même ajouter la dimension transclassiste de la mort et du deuil des proches- la généralisation fait entrer le propos dans l’idéologie sociale. Mettre au même niveau la souffrance des « riches », des « bien dotés », avec celle des parias sociaux relève de ces tendances nouvelles post-modernistes qui se contentent d’une sociologie facile (sans caractérisations sociales) tout en se prétendant aussi émancipatrice dans la mesure où elle élude aussi bien l’analyse des facteurs de l’écrasement des dominés que ceux des dominants. D’ailleurs, peut-on nous expliquer, à la lumière de cet « objet-piste » (234), pourquoi la quasi-totalité des contributions traitent toujours des populations ciblées, celles-là mêmes par rapport auxquelles il faudrait désamorcer le risque hypostasique ? Pourquoi ne bénéficions-nous pas de ce nouvel éclairage qui, mis à part les objets du corps souffrant transclassiste, n’aborde aucunement les souffrances d’un patron confronté à une grève, celles d’un financier besogneux de la spéculation hasardeuse, d’un homme politique en butte à son cabinet ministériel, d’un avocat du droit international submergé de dossiers avec les multinationales du pétrole, d’un dictateur pourvu de comptes en Suisse ou à Monaco traqué par les rebelles ? Très sérieusement, réduire la sociologie à la sociologie de la faiblesse généralisée est déjà peu sérieux. Prétendre que toutes les faiblesses se valent conduit vers un subjectivisme radical que seule la lecture des vrais travaux ethnographiques suffit à invalider.

Cette réduction de la science sociale à un théâtre de positionnements sartriens indique que la (socio-)analyse proposée fait tomber en fait le projet sociologique, la « liberté » [5] de l’acteur à dire sa vérité auto-suffisante rendant vaine une analyse qui est d’autant plus confinée à l’impuissance que le chercheur est bien plus faible que l’acteur faible. La « relation d’enquête » devient une sorte de découverte inaugurale -une « relation configurationnelle » (235) ou tout est possible. L’espace des possibles s’abolit dans la considération selon laquelle « les acteurs visés en tant que ‘faibles’ ne peuvent plus être mécaniquement considérés en lieu et place de ce qu’il est imaginé convenu qu’ils soient d’un point de vue politique ou positiviste. Ils sont précisément dans une position in-forme qui est précisément celle d’une modification continue du rapport entre force et faiblesse » (234/235). « L’objet d’enquête est celui qui in fine se précise dans la durée de cette relation » (235). Immergé dans un subjectivisme et constructivisme absolu -que sans doute nombre de contributeurs de cet ouvrage (dont E. Santelli qui parle de « prolétaires invisibles » (62)) auraient dénoncé s’ils avaient découvert préalablement ce positionnement- l’auteur postule qu’il n’existe aucune sociologie autre que celle qui se découvre dans les produits sociaux générés par la relation d’enquête. Fi des structures sociales, de ce langage et des architectures déjà là qui rassuraient Durkheim quant à sa définition des faits sociaux, des entreprises et des Etats, du droit et des institutions, des codes goffmaniens et des socialisations culturelles. Tout le social « morphologique » est remisé dans les « présupposés normatifs scientistes ». « Toute situation d’enquête devient une énigme » (235) et la recherche devient une « expérimentation » (236). Bien sûr, on ne peut qu’être d’accord avec l’idée que les enquêtés ne sont pas des « cas » ou des « specimens catégoriels » (237) qui corroborent incessamment l’analyse structurale préalable. Mais il y a un monde entre rendre compte des marges de manœuvres des acteurs -là réside toute la complexité de la recherche- et rayer d’un coup de plume magique les structures sociales, ce qui signifie avant tout, dans la relation d’enquête, leur incorporation dans l’habitus. Et croire, parce que le sociologue ou l’intellectuel peuvent « s’auto-positionner » -et encore qu’avons-nous sous la main en matière de sociologie du monde des sociologues et surtout de leurs coulisses ?-, que les acteurs sociaux se situent dans le même processus d’autonomisation dans le social (même si les espaces d’autonomisation sont encore à penser, y compris chez les Bourdieusiens) c’est procéder encore à cet ethnocentrisme de classe qui projette sur les autres les identités d’objectivation conquises sur les contraintes sociales. Identités apaisées et fonctionnarisées des Etats pluralistes pacifiés qui sont emmagasinées dans ces tiroirs universitaires scholastiques et qui, à leur gré, bouillonnent dans leur tout petit monde de réflexivité hermétique aux violences des mondes de domination -y compris le leur si peu étudié- ou s’ouvrent ponctuellement pour rencontrer les urgences sociales. La misère de cette « sociologie », c’est qu’elle n’est même pas capable de tenir compte de la connaissance de ses propres pouvoirs avant de prétendre enfermer celle des autres dans l’unique monde de la faiblesse.

Le refus de penser les déterminants sociaux de la violence qui affecte les relations d’enquête conduit les contributeurs à soulever des problèmes éthiques. Presque tous les articles font mention de problèmes « éthiques », de limites dans la capacité de poursuivre un entretien ou une observation. Cependant, ce type d’obstacle découlant de la confrontation de normes différentes ne provient pas du même camp à tous les coups. Dans le cas des prisonniers ou des prostituées, les limites proviennent des capacités des acteurs à mettre en malaise ou en danger le chercheur (risque de viol ou de maltraitance, informations de « criminel » endurci, récits de scènes de prostitution avec des clients « spéciaux »…). En revanche, d’autres situations (fouilles de prisonniers, malades du cancer, déboutés du droit d’asile) manifestent un avilissement de la personne face auquel le chercheur prend acte de sa puissance, de sa bonne forme, de ses protections et en restitue une sensation de « voyeur ». Il aurait été souhaitable de mieux différencier ces postures éthiques contraires qui invalident aussi l’idée d’une sociologie des acteurs faibles univoques. Bien que disqualifiés, des prisonniers peuvent terroriser des jeunes filles bien éduquées entrant dans l’enceinte de la prison. Comme dans les cités, des jeunes peuvent aussi mettre la pression et clore une réunion ou bien la faire capoter. L’absence de sociologie du pouvoir ne permet pas de penser le capital physique ou « le capital guerrier » (T. Sauvadet) des acteurs dominés qui ne sont pas pour autant (toujours) faibles. Les modes d’ajustement ou les répliques à l’assujettissement soulèvent parfois des questions éthiques qui ne sont au fond que la forme morale de problèmes politiques : celui de la domination sur le corps des femmes, celui du droit d’auto-défense des dominés à l’encontre du « corps social ». Paradoxalement, cette sociologie des « faibles » invalide ceux qu’elle prétend réhabiliter alors que la sociologie structurale, celle d’un P. Bourgois par exemple, va articuler l’écrasement des dominés avec l’examen attentif des niches de réactivité (notamment dans des lieux pour initiés, inconnus de ceux qui se contentent des entretiens semi-directifs) ouvrant parfois sur des mondes de la dissidence, comme celui des Righteous dopefiend. Par ailleurs, mettre dans le même ensemble des sous-prolétaires rebelles et des malades fortement diminués physiquement, c’est à la fois ignorer superbement les classes sociales (les malades sont transclassistes) mais aussi, dans la même classe sociale, ne pas voir que les uns peuvent être largement sans ressources (vagabond isolé et addictif, prostituée droguée et sous le régime d’un « mac ») alors que d’autres seront vigoureux, dans le passage à l’acte et le prélèvement de biens, quand ce ne sont pas des agressions sur le corps de petits-bourgeois (vols à l’arraché de portables, rackets dans les écoles, possibilité de refaire le portrait au sociologue). Dans ce dernier cas, les capitaux des chercheurs peuvent être largement inopérants et soit les entretiens ne se feront pas, soit ils dépendront de la capacité de l’enquêteur à négocier sa présence sur le territoire contrôlé par les dominés (Wax, Bourgois, Dohan, Liebow, Anderson…). La question éthique ne devient alors que celle de la capacité des investigants à supporter ce monde de résistances, résistances définies en fonction des critères des sous-prolétaires, non de ceux de l’interventionniste ou du travailleur social expert. Il n’y a pas à proprement parler de question éthique ici, uniquement de compétence du chercheur à se faire accepter.
A l’opposé, la question éthique se pose totalement lorsqu’il est question de la puissance du chercheur face à des êtres qui déploient de faibles défenses. De quelle éthique se prévaloir lorsqu’il s’agit de se rendre sur le lieu de sommeil d’un SDF ou d’ennuyer des détenus qui se morfondent dans leur cellule ? De quelle éthique se prévaloir pour suivre un malade en fin de vie jusqu’à sa mort ou pour accepter de côtoyer des caïds qui légitiment le viol (dilemme de P. Bourgois dans East Harlem) ? Pourquoi, d’ailleurs, les chercheurs renoncent-ils à ethnographier des scènes de torture ? Mais cette éthique là n’a rien à voir avec celle de R. Roland qui accuse le chercheur de « dévitalisation » (238) dès qu’il objective l’autre comme « faible ». L’éthique de ce pourfendeur des chercheurs du pouvoir est un faux populisme puisque, on l’a vu, ce sont ces sociologues là qui construisent le prétendu faible comme uniquement « acteur faible ».

Finalement, au-delà de la contradiction qui renvoie à la tentative de réhabilitation de populations faibles typifiées comme telles par la réduction qu’impose la vérité du face à face immergée dans la situation labellisée, la prétention à fonder une « sociologie des acteurs faibles » n’a tout simplement aucune pertinence sociologique. Parce que, on vient de le dire, ce sont ces sociologues qui dramatisent, par leur focale, la faiblesse de l’acteur. Ensuite parce que « la faiblesse » ne peut servir à penser tout le monde comme ils le prétendent : comment rassembler des analyses qui concernent soit des sous-prolétaires (une large partie des prisonniers et des migrants, l’immense majorité des prostituées et des jeunes des cités) soit toute la population de manière transclassiste (les malades du cancer, les personnes âgées, les migrants de toute condition fuyant un pays ravagé) ? Encore parce que la prétention de rompre avec le ciblage n’est pas du tout opérée concrètement. On le découvre tout au long de cet ouvrage, la prédominance de termes institutionnels (« prisonnier, prostitué, immigré, jeune de cité, usager ») prédomine. Enfin, parce que le dessein « théorique » visant à réduire la sociologie à la sociologie de la relation d’enquête et des effets de situation mutile le territoire de la science sociale. D’où une double limite qui affecte la plupart des articles : les auteurs, dans l’ensemble, ne rapportent jamais les populations sérialisées rencontrées aux groupes dont elles sont issues et aux déterminations qui les traversent, ce qui renvoie à de multiples univers sociaux antérieurs. Bien plus, ils reprennent les étiquettes sociales et essentialisent les groupes, sans se donner les moyens de différencier les « prisonniers », les « prostituées » ou les « jeunes », lesquels, bien souvent, ont endossé toutes ces étiquettes dans leurs parcours sociaux en lignes brisées [6].

2/ Les contributions des chercheurs de terrain : de la négation des caractérisations sociales des « individus » à l’illusion d’authenticité

Les pilotes de cet ouvrage collectif ont alors pour ambition de se servir de différentes contributions de jeunes chercheurs -et quelques moins jeunes- afin d’étayer leur point de vue post-moderne. Ils se proposent de construire épistémologiquement « une nouvelle relation d’enquête » en poursuivant trois objectifs : ouvrir le monde interne des émotions du chercheur en abordant « l’expérience du contact » (17) ; rendre l’enquêté acteur de l’enquête en défendant l’idée d’une « co-production » « performative » (18) de l’information ; enfin, positionner le chercheur en tiers dans un accompagnement de l’enquêté « dans les cadres institutionnels du travail avec autrui » (18). On va présenter les textes des contributeurs en respectant ce plan. Néanmoins,
La première partie, d’une grande richesse descriptive, réunit cinq contributions de chercheuses (est-ce un hasard ?) qui travaillent sur la prison, la prostitution, les migrant(e)s et descendant(e)s des migrants confiné(e)s dans les cités. Une même approche oriente ces analyses, organisée autour d’un nombre de cadres similaires : un processus de recherche comportant une grande part d’inconnue et de nécessaires adaptations ; des agressions intentionnelles ou involontaires des enquêtés, depuis les rites liminaires d’entrée jusqu’aux multiples formes de refus de la présence de l’intrus, en passant par les agressions sexistes ; la croyance en une humanité opératoire et attendue dans un échange de personne à personne qui rendrait la relation d’enquête « authentique » ; l’endossement de rôles multiples venant de soi (rôles proprement dits dont une certaine soumission) ou des autres (indigénat) et visant à réduire l’écart entre les deux parties ; les limites du terrain (violences, dégoûts, peurs, problèmes éthiques) ; l’identification d’un acteur doté de compétences avec qui s’engage une négociation continue du travail. On reviendra sur tous ces principes dans le cours du texte.
C. Rostaing restitue des scènes précises du « malaise du chercheur en milieu carcéral » : être libre quand les autres sont en détention et expriment cette souffrance, ne pas pouvoir mener l’entretien auprès d’ individus cassés, devenir vulnérable dans une enceinte où certains gardiens n’ont pas tant de pouvoir que l’institution leur prête sur certains détenus, devoir gérer des situations imprévisibles pendant lesquelles, isolée, il s’agit de faire face à des détenus dans un lieu sans gardien, être « témoin » d’une fouille au corps, devoir écouter des récits d’horreur délivrés avec délectation, subir le machisme laïque ou religieux.
Son propos, courageux, détaille sans fard les menaces imaginées ou réelles qui pèsent sur une femme isolée au milieu de détenus en manque sexuel. Pour autant, on ne peut que soulever de fortes réserves sur ce qu’elle qualifie de « violences » des hommes à son égard, ainsi que sur ce qu’elle appelle les « limites éthiques » de la recherche. Outre que ici comme ailleurs, les hommes détenteurs de capital physique et du sens du passage à l’acte ne sont aucunement faibles (un caïd semble même détenir de l’ascendant sur un gardien au point de terroriser l’enquêtrice), l’auteur ne peut qualifier de « violences » des discours ordinaires de sous-prolétaires face auxquels c’est au chercheur de savoir encaisser et de savoir rebondir vers ce qu’il estime être son objet. Encore une fois, ce n’est pas en une ou deux heures d’enquêtes que l’on parvient à dépasser l’image que la personne démunie (mais ici uniquement au sens structural de sous-prolétaire professionnel du prélèvement direct et captif du pouvoir dominant) donne d’elle-même face à une inconnue, qui plus est une femme désirable quand on est en détention. Bien au contraire, la logique veut que l’interlocuteur accentue ce qu’il sait faire le mieux, l’Homme dur qui fait face à son destin. De même que le passage en prison est pour nombre de « jeunes de cité » un élément favorable à l’accumulation du capital symbolique articulé au capital guerrier, faire « face », en prison, participe aussi à la réputation de la personne. Que ce soit les parcours antérieurs, les jeux de pouvoir et de réputation à l’intérieur de la prison, la « place » du prisonnier est à penser dans une complexité qui déborde forcément dans le cadre de l’échange. Tout se passe comme si l’auteur était bombardée par ces effets de cadre sans jamais tenter de les rapporter aux propriétés spécifiques de ses « locuteurs ».
M. Chimienti, face au « stigmate de putain », détaille son rapport au terrain centré sur « l’agir au travers des contextes » (40). Elle cherche non seulement à rendre compte de ses émotions mais aussi de la manière « d’utiliser ces émotions dans la production de connaissance », « sociologie réflexive » qui donne les moyens de passer d’une posture à une autre et, ce faisant, « d’opérationnaliser cette perspective » (41). Cette vision dynamique des faiblesses se retrouve aussi dans l’article de C. Rostaing qui montre comment il est possible parfois de convertir une situation éprouvée en épreuve de validation de la présence. Dans la lignée de la contribution précédente, l’auteure, chercheuse et travailleuse social, égrène pourtant les variables de « l’irréductible distance » (43) qui s’opposent à la quête d’authenticité revendiquée par elles. Elles associent des épreuves inaugurales (parler « crûment » de l’activité), « l’asymétrie du pouvoir », notamment dans une enquête où le chercheur financé est renvoyé à son instrumentalisation (« Vous vivez sur notre dos » (47), les barrières linguistiques avec des prostituées migrantes ainsi que leur invisibilité partielle en tant que travailleuses du sexe en clandestinité, la multiplicité des « identités » (50) que le chercheur mobilise (enquêteur, ami, militant…). Ces variables introduisent « aux limites du cadre de la recherche » quand il s’agit en particulier de parler de soi, ce « trop d’empathie » qui peut générer une auto-censure (51). Néanmoins, la philosophie de commune humanité la pousse aussi à créer une « relation de réciprocité, d’authenticité et d’empathie » (53) qui, mixée avec la « réflexivité », lui permet de faire son travail dans les établissements prostitutionnels. Il faut saluer le travail harassant de cette chercheuse qui doit à la fois changer de site (multiplicité des terrains) et d’informateures (rencontrer des femmes nouvelles sur des sites différents). On reviendra à la fin de l’exposé sur une comparaison plus systématiques des cadres d’enquêtes combinant la structure relationnelle (un informateur ou plusieurs) et la structure du site (aucun, un site ethnographique principal, plusieurs sites à renouveler). Cependant, notons dès à présent la contradiction entre les tests subis, les hontes vécues (l’accoutrement inapproprié sur site quand la prostituée travaille) et l’illusion de « l’authenticité ».
E. Santelli, étudiant les parcours d’insertion professionnelle des jeunes de cité d’un quartier de l’agglomération lyonnaise, parle de « travail de terrain éprouvant » (59), sans s’appesantir autant que ses prédécesseurs, sur les dimensions intimes de la subjectivité atteinte. Son grand mérite, au travers de l’analyse d’une cohorte de jeunes observée, consiste à révéler une différenciation significative des trajectoires de sous-groupes de sous-prolétaires. Celle-ci enseigne que ce sont les plus précarisés qui ont aussi été les plus éloignés de la « participation » à la recherche, ce qui est somme toute logique et classique dans une analyse structurale, mais bien étrange dans la logique de cet ouvrage. Cette dissonance théorique manifeste, en contre-perspective, une clairvoyance aigue des facteurs de « méfiance » et de « violence ». On se situe bien loin des seuls effets de la « relation d’enquête » dans ce binôme abstrait de l’enquêteur et de l’enquêté.
Bien qu’ayant aussi endossé un rôle d’indigénat (animatrice), E. Santelli ne peut pour autant se faire accepter puisque, marquée socialement comme femme « blanche et féministe » (69) dans un milieu « d’interconnexion très forte entre les rapports de domination racistes et sexistes » (66), elle essuie de nombreux rejets. Bien « qu’exaspérée » (69) et « éprouvée au regard de (ses) normes morales » (70), l’auteure a affiché une « attitude plus discrète, plus soumise ». En dépit de ses rôles qui révèlent en creux le leurre de « l’authenticité » naturelle, la chercheuse n’est pas parvenue à se rapprocher de jeunes désaffiliés pour qui l’échec scolaire prédispose à rejeter tout ce qui rappelle le « prof » ou « l’éduc », sans parler de la dictature du projet [7].
Les tentatives d’alignement sur les normes du monde observé traversent les quatre contributions, enseignant, une fois de plus, la contradiction majeure entre la visibilité des rôles construits et la prétention vaine à l’authenticité. Dans cette optique, le texte de S. Tersigni insiste sur le processus de la recherche et les « déplacements d’assignations » (76) qui découlent des malentendus et surtout des différences culturelles dans la conception et l’hexis corporel de la féminité. En étudiant la religion des migrantes nord-africaines, population « minorisée » par rapport aux « descendantes des migrantes », l’auteure a accompagné ses interlocutrices sur leurs « espaces-enjeux » (78), se confrontant dès lors aux « prescriptions et interdits » les affectant, en distinguant le mimétisme situationnel (« jeune fille serviable » (82), pratiques alimentaires) et « le mimétisme de l’intérieur » lié à l’islamisation au quotidien (79) qu’elle rejette. Pour la première fois dans l’ouvrage, une chercheuse se sent habitée par des effets de socialisation découlant des pratiques sociales du terrain. On se trouve ici à l’opposé des émotions « négatives » liées à la disqualification des « faibles » et aux violences subies par l’enquêteur ; ressenti renforcé par la proximité induite par l’accent italien et par l’effet d’homologie entre deux positions « ethniquement minoritaires » (le fait de venir d’une région d’Italie « stigmatisée » (80)). L’image confuse de « jeune fille méditerranéenne » (91) facilite un rapprochement identitaire au cœur d’un jeu stratégique autour de cadrages flous. Du côté des enquêtées, la proximité est travaillée par l’imposition de rôles indigènes (81) et la volonté de convertir. Le malaise surgit régulièrement dans cette gestion de crise des limites acceptables dans la plupart des « sites-enjeux » traversés. Par ailleurs, ces adaptations/assignations ne peuvent éviter les événements inattendus dans des situations où des intrus -notamment des hommes- peuvent intervenir. La gestion relationnelle en face à face subit un débordement de cadres (86 et s), notamment de la part des jeunes hommes du quartier ou à la suite d’informations erronées émanant d’un journal municipal, lequel ébranle le lent travail de confiance tissé dans la durée (89 et s). Eléments accidentels qui confortent la thèse d’un jeu comportemental évolutif propre au processus de la recherche, nous plaçant bien loin des manuels rigides tout autant que des préceptes des pilotes de l’ouvrage. Les enquêtés n’ont que faire de la « reconnaissance » de l’enquêteur et tout au contraire, ne cessent de vouloir le plier aux normes du micro-groupe. C’est ce qu’on appelle une violence symbolique. Encore une fois, les contributions entrent en décalage avec l’enjeu du livre qui serait de favoriser une écoute des acteurs faibles dans un face à face où se joue la construction de la vérité sociologique. Dans ces quatre contributions, ce sont les sociologues qui sont malmenées et ballotées d’une imposition de comportement à une agression verbale, le cadre de la relation d’enquête étant tout à fait mineur. A tel point que, la plupart du temps, c’est même l’identité formelle du chercheur qui est mise au rencart (être présenté comme une amie ou une cousine). Autrement dit, la substance même de la « relation d’enquête » se vide d’entrée de jeu dans un face à face vide de sens. L’entretien semi-directif, imposition de sens de l’enquêteur, dérange l’enquêté qui tente, de son côté, d’imposer les normes de son monde. C’est seulement par la composition de rôles, le déploiement d’une trame négociée dans une relation ethnographique inscrite dans la durée que ces frictions de classe, transfigurées par le cadrage académique mais non abolies, peuvent en partie être dépassées.
Hors, contre toute attente, les enquêtrices soutiennent, au-delà de leurs malaises et de leurs limites, qu’il est possible de créer une relation « authentique » avec les enquêtés. On retrouvera ce postulat de commune humanité, de respect, d’écoute dans les autres contributions. Tout se passe comme si la vérité sociologique se dégageait en fait des paroles « vraies » induites d’une « relation d’enquête », sans devoir passer par l’objectivation (devenue un gros mot dans ce livre) des propriétés sociales et des parcours antérieurs ni aux coulisses des situations avec ce qu’elles comportent de manipulations et d’attentes plurielles opposées aux effets attendus de l’entretien par l’enquêteur. Une sorte de toute puissance du face à face se dégage paradoxalement d’une relation d’enquête dont on tient quand même à identifier les duretés et les impasses. « L’émotion » ne contrarie pas le projet d’extraire de la situation bien vécue avec la personne le substrat de la vérité sociologique.

La seconde partie a pour ambition de nous faire entrer de manière plus intime encore dans le processus de fabrication du matériau scientifique, lequel, insistons encore, découle de la « relation d’enquête » en face à face et d’elle seule. L’article de G. Zoïa a déjà été évoqué dans la première partie, sorte de contribution idéale pour justifier la création ex nihilo d’une parole « vraie » des jeunes et pour sanctifier aussi l’enjeu d’utilité sociale défendu par les responsables de cette publication. Signalons uniquement que, dans la mouvance de l’interventionnisme, l’enquêteur académique se dissout dans une expertise sociale appliquée, faisant venir quelques jeunes pour parler de leurs représentations des institutions locales. La méthodologie scientifique laisse place à l’expertise sur commande, imposée par les élus locaux. Parler de co-production est dès lors une erreur puisque la tripartition de la relation se joue au bénéfice du pouvoir local, les présupposés « théoriques » sur l’autonomie de l’acteur constituent le vernis nécessaire pour légitimer l’opération du « contrat de ville ». Il ne s’agit pas d’invalider les réflexions nécessaires sur les marges de manœuvres dans un monde d’inégalités. La critique est fort utile, surtout à l’égard de nombreux Bourdieusiens ensevelis sous les « contraintes structurales » et qui répugnent à identifier les cultures des dominés. Il s’agit de récuser une réflexion prétendument méthodologique qui équivaut à imposer un théâtre collectif à la place d’un travail scientifique. Figuration de la citoyenneté suscitée et aiguillée par une sociologue appliquée. Tout l’appareillage lourd de l’interventionnisme sociologique est pourtant dénié puisque l’auteure parle tout de même de « co-production » avec des jeunes « maîtres de leur propre qualification identitaire » (128). La posture méthodologique ne renvoie ni aux entretiens classiques, ni à l’ethnographie. Il est donc impossible d’en parler d’un point de vue académique.
La contribution de C. Delcroix tranche avec le papier précédent sans toutefois s’éloigner de cette prétention à « l’authenticité ». Avec simplicité, l’auteure nous convie dans le processus de co-production de sa recherche dont la force aveuglante réside dans sa longévité. En effet, ce qui distingue ce type d’ethnographie de celles présentées dans la première partie, c’est indiscutablement le degré d’interdépendance entre les acteurs dans la durée (6 ans). Il ne s’agit pas de croire, avec quelques artifices émotionnels en situation momentanée (« empathie », « authenticité », « écoute ») qu’il est possible de réinstaurer une parole « vraie » de l’acteur faible. Ce que donne à voir cet article, c’est, en contre champ, la faible importance d’artifices psychologiques dans la durée dérisoire d’un entretien.
Les dominés ne sont pas dupes, ils éloignent ou s’éloignent de l’étranger et la rémanence avec laquelle, d’article en article, ils contreviennent au dispositif « humaniste » devrait susciter tout de même plus d’interrogations. La psychanalyse et l’ethnographie l’enseignent, les relations sociales intellectuelles opèrent dans un temps long d’expériences partagées. Ici, l’ethnographie est un appareillage lent, long et progressif, et la construction de la relation opère dans une série de négociations (133) et de comportements accentuant la « commune humanité » dans un temps long. C. Delcroix ajoute que ce temps social d’acclimatation peut aller plus vite. Selon elle, l’interaction gère non pas mécaniquement les positions de classe mais « la façon dont (les personnes) choisissent ou non de signifier leur place de classe dans les interactions…la façon dont on la souligne ou au contraire, dont on la laisse de côté en mettant l’accent sur ce que l’on peut avoir en commun avec l’interlocuteur…la façon de se présenter dans la vie quotidienne » (134). Cependant, l’auteure devrait reconnaître que, en dépit de sa volonté d’engager « tout son être » comme elle dit, elle ne peut échapper à des définitions sociales (femme, Belge, âge, universitaire). De la même manière qu’un Brésilien étudiant les « SDF » peut profiter de la bonne image du football brésilien [8] et comme S. Tersigni de son accent « d’étranger », C. Delcroix a l’honnêteté de reconnaître l’efficacité de sa nationalité, la plaçant d’emblée hors de l’assignation au rôle discrédité de la Blanche française colonialiste (135) [9] et pouvant plus facilement, en tant que femme, entrer dans le foyer domestique. Elle décrit certaines techniques permettant d’affaiblir « le rapport objectif de domination » (135). Le « halo de l’attitude politique générale » doit permettre de rassurer l’enquêté sur le sens de l’intrusion du chercheur. Cette période liminaire gagnée, la relation s’inscrit entre deux « personnes singulières » (136). On peut regretter que C. Delcroix n’ait pas davantage développé ce cadrage spécifique puisque, interférant avec lui, de nombreux facteurs agissent en arrière plan : d’abord l’objet, légitime, insistant sur les résistances ; ensuite ce profilage élimant l’identité sociale, détaillé plus loin par D. Bizeul (178) [10] ce qui impose de composer une équation scientifique mixant entretiens informels et entretiens formels ; l’accord de la mère, entraînant les autres membres de la maisonnée (dont le père « violent » 137), enfin la mobilisation de ressources afin de soutenir la famille dans les prises en charge sanitaire, l’engagement d’écrire un livre, lequel croise l’attente de la mère, le maintien des liens autour de l’enquête et le partage des droits d’auteur.
L’article de M. Sanchez-Mazas, J. Maggi et M. Roca I Escoda sur les « exclus du droit d’asile » est centré sur la production d’une parole oblitérée par les exigences administratives de l’interrogatoire visant à « débusquer le mensonge » (144), et d’un contrôle tâtillon de l’aide d’urgence utilisée dans une « visée dissuasive » (145). A l’opposé, les contributeurs tentent de fonder une argumentation autour des « conditions d’émergence de la voix d’acteurs sans droits » (146). Ils croient que le « dispositif méthodologique de l’entretien » va permettre au chercheur de « jouer un rôle émancipateur » (146). La co-construction s’épuise ici au rapport dialogique classique, et l’on voit mal pourquoi les articles de la première partie n’entreraient pas dans ce cadre. L’entretien compréhensif serait vecteur de « remaniement identitaire » (147) et d’une parole « authentique » dans un cadre « interactionnel et contextuel » approprié. Autant de présupposés que ne seront pas démontrés. L’empathie est censée avoir des vertus magiques, induisant une « réciprocité des perspectives » (149). Tout se passe comme si il en découlait une sorte d’entretien paradisiaque spontanément bien vécu et débouchant sur du « réconfort », « un capital de reconnaissance ». Effets psychologiques qui se doublent d’effets sociaux, l’entretien se posant comme « producteur/régulateur d’une socialité » (sic !). Mais, bien sûr -co-production oblige- cette démarche ne suscite « l’émergence de la voix de l’acteur » que si elle est capable « d’interagir avec le type de posture manifesté par l’acteur ». Or cette posture dépend de son parcours institutionnel ! Si la personne n’a fait l’expérience que de centres administratifs, elle ne parlera pas, « voix inaudible » (151). Autrement dit, toutes les gentillesses discursives tombent à l’eau, a fortiori la capacité magique à changer l’acteur social « régulé ». En revanche, si l’acteur est passé par des « entités associatives d’entraides » ayant permis « une libération de la voix », alors le témoignage peut opérer. Si le requérant bénéficie d’une longue expérience « de récolte de sa voix dans le milieu associatif », alors on passe du témoignage à la « co-production d’un discours politique » (152). La méthodologie d’enquête disparaît et, comme dans l’interventionnisme sociologique, c’est le projet social qui fabrique « l’acteur » avec une voix audible ; sauf qu’ici le projet social est antérieur et fonctionne comme boîte noire dont on recueille les bienfaits. Ce n’est donc pas l’entretien compréhensif de l’enquêteur qui est étudié dans sa performance suggérée mais les effets sociaux des entretiens des acteurs associatifs ! Le chercheur récolte dans son entretien l’effet différencié des actions des autres qu’il n’a pas étudiées. Outre l’effet boite noire du parcours institutionnel, les auteurs passent à la trappe les autres parcours des individus, celui de la migration, de la scolarisation, du cadre professionnel, du monde matrimonial, des statuts sociaux, des événements biographiques particuliers. L’individu, lissé pour les besoins de la cause sociale, n’est plus défini que dans sa relation déterminante au passé de prise en charge.
B. Eyraud et P.A. Vidal-Naquet prennent le parti de rendre compte d’un échec, autrement dit d’une co-production ratée. Echec qui enseigne que « le silence, la discrétion, la pudeur sont peut-être parfois la force des acteurs faibles » (161). Sur la base d’une commande sociale sur le cancer, les auteurs s’intéressent aux séquelles d’une maladie létale sur la vie sociale ordinaire en rendant compte des « ressources des personnes » et en repérant « les facteurs qui empêchent ou limitent la mobilisation de ces ressources ». Ils précisent que la question éthique les a retenus de procéder à l’observation ainsi que des entretiens dans l’entourage (164). L’entretien suffit à « faire entendre la voix des acteurs en situation difficile ». Le cas de Julie est ensuite détaillé. A priori, c’est l’informateur idéal, projetant elle-même d’écrire, notamment sur ses difficultés professionnelles. Cependant, elle fait machine arrière dès réception de son récit mis en forme graphique. Le rapport oral empathique laisse la place à un support écrit qui exerce des effets négatifs (effet de réflexivité, précisions des détails, risque d’être reconnue, questions que se pose la victime non traitées dans l’entretien) (167 et s.). Le mérite de cette contribution est de montrer, dans la spirale des arguments parfois contradictoires de l’enquêté (169), que les questionnements de l’enquêteur constituent un point de vue et que ce cadre ne permet jamais de trouver une soi-disant « authenticité » de la parole, comme le prétendent si naïvement plusieurs articles dans cet ouvrage. Outre l’objet d’enquête qui définit le sens de l’entretien, le matériau construit est empesé par la « manipulation des données » et les « perspectives normatives » ; ce qui, au bout du compte, provoque « une épreuve de consistance dans la mesure où les données empiriquement observées peuvent venir conforter ou au contraire mettre à mal le modèle de description du monde social discuté » (173). Les auteurs, en opposition aux coordonnateurs, soulignent cette position « en surplomb », le sens savant suivant une voie qui n’est pas celle du sens commun. Par ailleurs, l’aspect cognitif de la recherche se voit peut-être dépassé par cette « asymétrie » qui, avec des malades, crée une « certaine forme d’indécence rémanente dans l’observation sociologique surtout quand elle devient clinique ». On retrouve la question des limites éthiques, la violence symbolique du chercheur venant s’articuler à celle des enquêtés. La lucidité sur les causes de l’échec met en perspective tout ce que les contributions de la première partie auraient dû traiter (à part E. Santelli qui évoque plus clairement les raisons sociologiques des refus des plus sous-prolétaires) : la part plus importante des acteurs sociaux qui disent « non » plutôt que la part de ceux qui acceptent d’entrer dans la machinerie sociologique.
La contribution de D. Bizeul se rapproche de celle de C. Delcroix. Dans les deux cas, les entretiens ne se départissent pas d’un engagement dans la durée. De ce fait, une part substantielle d’entretiens informels cohabite avec l’observation. La richesse du matériau est inégalable comparé aux parenthèses formelles que représentent les entretiens d’une heure ou deux. En revanche, l’auteur doit reconnaître que dans la lutte des classes qui l’oppose au sous-prolétaire amant puis assisté, il n’a jamais pu opérer d’entretien formel. La spécificité de l’approche de l’auteur réside dans l’absence d’entretiens formels du fait de la connaissance intime d’une personne rebelle. A l’opposé de toutes les autres contributions, il n’y a pas de passage liminaire dans la zone proximale d’un inconnu, avec ce que cela implique de justification dans l’approche. L’enquête se greffe sur une vie sociale déjà là. De fait, le chercheur n’apparaît plus dans ce blindage externe de tous ses capitaux qui autorisent à jouer le proche en situation, se sachant inébranlable une fois sorti de leur monde. Il libère à son corps défendant des vérités intimes sur lui et laisse venir à lui ces remises en cause typiques de la vie ordinaire immergée dans la plainte, la dénonciation et les critiques, surdéterminées par la haine de classe : « C’est pour avoir été abruptement et continûment remis à ma place, en quelque sorte destitué de mon titre à pouvoir énoncer en toute quiétude ce qu’il en est de la vie d’autrui, lors d’une enquête centrée sur un homme avec lequel se sont développés des liens étroits sur une longue période, que j’ai pris la mesure du mensonge protecteur présent dans la plupart de nos textes » (178). Dans les recherches classiques, « une fois écoutés, tous les individus croisés restaient à la porte, hors de ma vie, dès que je le décidais » (182). Quand « les actions mutuelles ne cessent de s’enchevêtrer » (179), avec un amant sous-prolétaire (violences familiales, placement en foyer, SDF, prison…), les informations « sociologiques » s’offrent dans le tissu de la vie personnelle, au carrefour de l’échange domestique et des soutiens (accompagnement « social »). De fait, le chercheur/amant aidant fait l’expérience de la haine (181) de la dépendance (il est totalement assisté, et par l’aide sociale et par le chercheur qui lui fournit un logement et de l’argent) et des institutions du côté de ceux qui en pâtissent depuis la prime enfance (thème étrangement absent dans un livre qui ne cesse de parler des institutions). « Rage », « fureurs » n’ont pas épargné « l’amant », « père » et « quasi-tuteur » qui prélève des informations en continu tout en étant aussi assigné au rôle de « salaud de bourgeois » (182). Outre une vingtaine d’années d’observations directes de tous les plans d’activité de cette personne aujourd’hui décédée, l’ethnographe dispose de « cahiers », « blogs » et « mails », matériaux insolites liés à une objectivation atypique. Cependant, comme pour la mère de la famille Nour, ou Julie, le lien sociologique s’adosse officiellement à la « promesse d’écrire un livre sur lui ». De sous-prolétaire déchu, l’agent devient, par l’intermédiaire de ce support, un être adoubé, transcendantalement changé [11]. Cette posture officielle, seul lien d’enquêteur à enquêté, ouvre la porte à des rapports de domination et de détestation contre « dieu le père » (183), sorte de contre offensive à l’unilatéralité des aides. L’absence de don-contre don, une fois le lien sexuel terminé, est gérée dans l’offre sociologique d’un ouvrage biographique. Mais, dans cette situation démesurée, la publication d’un livre n’obéit pas à un schéma de co-production. L’enquêté refuse d’être un « cobaye », trop pris dans la souffrance de survivre dans son propre monde, avec le sida en plus. En s’offrant comme aidant mais aussi comme sociologue, l’enquêteur démultiplie ses rôles de « gestionnaire » de sa vie. La recherche est aspirée dans des liens affectifs dramatisés par le choc des positions sociales : « Il m’oblige à éprouver son sentiment d’humiliation qui n’en finit pas et à voir en moi un auteur inévitable de cette humiliation du simple fait de nos positions mutuelles » (184). Par la violence de ses ripostes, par la violence de son refus de soin, le sous-prolétaire enferme le chercheur dominant dans une dette sans fin. La seule ouverture du dominé en résistance procède de ses créations personnelles (cahiers, blog, musique), éléments sur lesquels le sociologue n’est qu’un spectateur. La co-production s’épuise à un ballet sans fin de dérapages dans une guerre civile relationnelle.

La troisième partie, « S’affranchir. Le déplacement de l’enquête », propose une sociologie à trois acteurs : le sociologue, l’institution sanitaire/sociale et l’enquêté. Implicitement, les coordonnateurs ouvrent une tribune à cette trilogie en présumant du fait, dans la logique simellienne/paugamienne, que la question sociale ne peut être pensée indépendamment des prises en charges publiques. L’intention est d’ancrer plus fortement encore cette reconnaissance de « l’acteur faible » « aidé institutionnellement » en faisant du sociologue un observateur nouveau « comprenant » (dans le sens de saisir et d’intégrer) l’accompagnement.
F. Giuliani et D. Laforgue entendent dépasser les conceptions dominantes du travail social qui reposent selon eux sur des « présupposés idéologiques » (196). Pour ce faire, les enquêteurs prennent appui sur deux modalités « d’accompagnement », « l’insertion des jeunes » et les « dispositifs du bien vieillir » (sans justifier scientifiquement cette comparaison…), ce qui les positionne d’emblée dans la reprise des catégories d’action publique (sans oublier l’expression « d’usager »). Leur pari de dépasser « l’idéologie » s’apparente à une tentative avortée. Ces chercheurs prétendent que les « phases de la relation » entre les deux parties « ne sont pas institutionnellement prescrites » (196). C’est faire comme si les travailleurs sociaux n’avaient pas un mandat social et des formations, des postes professionnels avec des missions déterminées et des habitus associés à des représentations du métier. Une fois de plus, la réduction à l’interactionnisme est un prétexte commode pour se désencastrer de la sociologie des pouvoirs : « le sens de la relation est co-produit par les acteurs en situation plus qu’il ne s’impose à eux ». Hors de toute construction théorique, « l’enquêteur s’astreint à considérer la situation telle que les acteurs la définissent et l’interprètent » (197). Or, un sociologue ne peut ignorer que le suivi des cadres des acteurs suppose une compréhension préalable de ces cadres parfaitement incompréhensibles à tout agent social issu d’une société totalement différente [12] (et la réciproque est vraie). Autrement dit, en l’absence d’un cadre théorique, c’est leur propre sens commun d’acteur social partageant une partie du sens commun des acteurs sociaux étudiés qui fait office de cadre interprétatif. Par ailleurs, ayant identifié le démantèlement des institutions sociales et leur impuissance, les enquêteurs s’imaginent que les acteurs des missions locales disposent encore de marges de manœuvres avec leur public. Ainsi, prendre en compte la consommation de drogue dans la définition du budget de tel jeune constitue une infraction qui révèle cette autonomie de la situation du fait de l’entente entre les deux parties (198). On peut se demander en quoi cette minuscule tolérance, appelée « ordre pactisé » (198) ou « espèces d’association » (196/1999) est de nature à favoriser l’insertion de cette personne. On passe rapidement à la situation des « personnes âgées » qui n’ajoute rien au propos. Le discours étrange autour de « l’hypertrophie de l’œil », le discours idéologique de « l’attachement », servent un discours autour d’un monde « accordé » (201). On peut légitimement se demander comment le dominé recueille ce délicat ajustement avec son partenaire alors que ce dernier ne lui offre presque jamais l’accès à un emploi. Aucune frustration, aucun écoeurement ne transpirent à l’encontre des « stages bidons » ou du circuit entre parcours d’insertion, emplois occupés précaires (pour les Missions locales, devraient nous dire ces enquêteurs, un « emploi durable » correspond à 6 mois de temps de travail) et assistance. Les apports de la sociologie de l’insertion sont oubliés.
La contribution d’A. Damamme et de P. Paperman poursuit cette « sociologie » de l’individu abstrait : « la perspective du care comporte une visée éthique et politique par la place centrale qu’elle accorde à la vulnérabilité des personnes, de toutes les personnes. La vulnérabilité n’est pas réservée à certaines catégories de personnes ni à des groupes particuliers » (209). Mieux encore : « le care domestique est le travail ordinaire qui entretient la vie de tous les jours ». Certes, les auteures, en identifiant le « care domestique » mettent à distance le travail d’imposition institutionnel de classification des récipiendaires légitimes qu’elles aspirent à « déconstruire » (210). De même, elles insistent sur la disqualification des professions du care. Mais l’essentiel du propos est centré sur le fait de « faire advenir la voix des personnes » (210) qui s’investissent dans le soin privé, ce qui réunit ces analystes avec les précédents : l’impensé du cadre qui leur permet de saisir le sens des paroles des autres est ce qui fonde une « enquête (qui) se comprend alors comme un travail d’élaboration conjointe de ce que savent les acteurs » (211). Un même aveuglement sur les catégories à construire pour fonder un point de vue scientifique, un même renoncement à une objectivation externe à la logique de situation émaille le propos (laquelle n’explique jamais tout, n’en déplaise à Goffman [13]). Le suivi des agents qui, dans les familles, ont pris en charge tel ou tel parent, est rapporté au travers de récits qui ne sont en fait qu’une caisse d’enregistrement de la « subjectivité comme outil de l’enquête » (213) de « sujets détenteurs d’expériences et de connaissances ». On ne saurait mieux dire qu’à ce stade, la sociologie s’épuise à un compte-rendu d’un compte-rendu, dans la veine des ethnométhodologues. Le pont entre un compte-rendu et un autre s’établit par le partage non pensé du sens commun d’une même société. Même l’effet genré du travail du care que les chercheuses actent, lequel explique une division du travail de prise en charge largement « naturalisée sous les formes de don de soi des femmes » (218), ne leur servent pas de point d’appui pour mieux décrire l’inégalité des rapports sociaux de sexe dans le care. Cherchant à penser les relations entre le care domestique et le care institutionnel, les auteurs récusent toute idée de domination mais peinent à identifier les motivations sociales qui compensent ce qu’elles appellent « le sale boulot », ainsi que le temps social dépensé en care. Détailler l’organisation du soin (219) n’explique pas les raisons de cette assignation de rôle. Bizarrement, à la fin de l’article, on voit réapparaître « l’appartenance de classe » et les « inégalités sociales » (220) dans les capacités différenciées des femmes caregivers dans la relation aux institutions. Comme si tout leur propos, refusant la « domination » avec persévérance, s’auto-infirmait dans le dernier paragraphe…
La dernière contribution de recherche est celle de J.F. Laé qui se penche sur les « écritures ordinaires conservées dans les institutions » (223). Son interrogation porte sur l’usage de l’écriture dans une gestion des « publics affaiblis » et ses empreintes tant dans les actions que dans le dispositif. C’est penser le contemporain avec les lunettes d’un sociologue sur un support d’historien. « Le déplacement de l’enquête » ne dérive plus d’un subjectivisme où le chercheur se déguise pour aider le social à se réguler mais provient d’une réorientation épistémologique. La graphie institutionnelle est une écriture du pouvoir (l’auteur convoque Foucault et Deleuze (225)) et à ce titre, s’autonomise comme matériau propre qui se situe « à côté de l’interaction » (224). Et J.F Laé semble apporter la réponse au trouble de Julie lorsqu’il précise que lire l’écrit suscite une « réflexivité » qui n’est pas du même ordre que celle qui jalonne l’oralité de l’interaction. L’écrit est ramassé et dans sa mise en ordre des événements, il y a une « économie incroyable ». L’écrit, c’est pourtant, avant tout, la distance de celui qui fixe l’autre : « la réalité est inséparable de la prise qui l’établit » (226). Revenu pour l’essentiel des analyses se référant aux agencements du Pouvoir pour s’intéresser désormais aux performances cognitives, J.F. Laé entame une réflexion sur les « écritures mineures » et « l’excavation du réel » (226) qu’elles rendent possible. En se penchant sur les mains courantes des « métiers d’accueil et d’orientation », le chercheur tente de retrouver la construction symbolique du quotidien du travail sans toutefois oublier les « techniques de contrôle » (228). Le ton tranche avec les contributions précédentes qui évacuaient totalement le rapport de sujétion (au sens de subjectivation et de suivi) entre le « faible » et l’institution. Ces écrits délaissés, illégitimes, livrent pourtant le menu ordinaire du « contrôle fugitif de la réalité » (229).
De la même manière qu’interroger les pratiques d’observation à partir du regard archéologique des spécialistes des « restes » suffirait à révéler aux sociologues l’extrême richesse du matériau qui se profile sous leurs yeux, J.F. Laé. tente d’extraire le maximum d’informations d’un matériau pauvre, les mains courantes. Ce que l’on perd en traçabilité sociale (définitions sociales des producteurs des écrits, décalages avec le réel : ce qu’ils n’écrivent pas de leur fonctionnement, compromis intentionnels pour ne pas froisser d’autres collègues, censures négociées avec les « clients », lissage du sens pour calmer la hiérarchie sur le désordre du quotidien à gérer, etc), on doit le conquérir sur des textes découpés et lapidaires. En s’armant de la compétence des historiens, il donne à voir aux sociologues le bénéfice à tirer d’une importation de savoir-faire. Il demeure que l’on ne devrait pas sectionner le matériau disponible (archives et observation/entretiens) quand on a les moyens de les rapporter à leurs producteurs. Il faut nécessairement coupler les deux registres épistémologiques et réinterroger les acteurs sur les deux versants. S’appuyer sur les mains courantes et ce qu’elles offrent d’inédit ou de spécifique pour questionner les acteurs en chair et en os. Et réciproquement, saisir à partir du travail socio-graphique ce qui se gagne et ce qui s’efface avec le support écrit des mains courantes. Les historiens n’ont pas le choix bien souvent (on met évidemment à part l’histoire orale) tandis que les sociologues peuvent justement mieux réinterroger les différents types d’archives en fonction de ce qu’ils saisissent du fonctionnement concret des acteurs, à côté des archives ou dans leur manière de les utiliser. C’est sans doute dans ce va et vient que les sociologues pourront aussi apprendre aux historiens à mieux percevoir les échelles de construction des archives (archives légitimant une « mémoire » de l’Etat versus traces involontaires sur des groupes disqualifiés, archives exogènes ou endogènes -observation du rapporteur ou notes à partir d’informateurs-, archives secrètes versus publiques, etc…), même si, et ce sera là une de leurs résistances, ils argueront des spécificités de leur « période » l’impossibilité d’opérer mécaniquement des comparaisons à partir des définitions sociales contemporaines de cadrage, découpage et usage des archives.

3/ Quelques réflexions transversales

Par la juxtaposition des analyses empiriques -et uniquement celles-ci-, ce livre recèle indéniablement une richesse à exploiter. Tout d’abord, on ne peut que se féliciter de voir enfin les coulisses de la recherche. Les pièges, refus, épreuves, assignations, agressions, menaces, sont exprimés avec un réel souci du détail et de la contextualisation. Pour les chercheurs débutants, cet ouvrage est rassurant et permet aussi de déjouer quelques trappes dans lesquelles les publics dominés tentent de verrouiller ou de désamorcer l’entretien ou le travail de terrain. Un grand bravo en conséquences pour les contributeurs qui perfectionnent le regard sur le processus de la recherche. Si on laisse de côté les synthèses « théorico-méthodologiques », il y a de belles intentions d’auto-analyses qui devraient tous nous enrichir, quelles que soient les orientations théoriques.

Ensuite, ces recherches soulèvent l’épineuse question de la construction de l’objet et de ses implications dans la relation empirique entre l’enquêteur et l’enquêté. Chacun, en définissant son objet, s’introduit dans un système d’intégration et d’exclusion de la population jugée pertinente. Ainsi, tout jeune chercheur enquêtant dans les milieux populaire doit savoir que la raison graphique marque l’enquêteur dont le statut social et son altérité menaçante sont redoublés par l’imposition d’un support très scolaire. Par exemple, très significativement, E. Santelli parvient difficilement à récolter des questionnaires parmi les plus sous-prolétarisés des sous-prolétaires des cités. La construction de l’objet ferme ou ouvre l’éventail des cibles. C’est au chercheur que revient le choix de multiplier les rencontres et les sites. Il en découle que, sans que cela soit forcément intentionnel au début de la recherche, le chercheur se trouve affronté à l’unicité/multiplicité des acteurs et des sites. Les déclinaisons varient à l’infini, ce qui rend encore plus complexe la formalisation de grilles opératoires pour « assurer » sur le terrain. On peut se trouver en présence d’un site et d’un groupe ciblé d’acteurs (Zoïa), d’un site mais de plusieurs acteurs renouvelés recherchés (Rostaing) mais parfois non voulus (Santelli, Tersigni), d’acteurs sans site (mais des tentatives de « localisation » (59) Santelli), d’un acteur sur une infinité de sites privés et publics (Bizeul), de quelques acteurs sur un site domestique et, à la marge, quelques fragments de sites public (Delcroix), d’un acteur sur site domestique avec refus d’ouverture sur d’autres sites (Eyraud & Vidal-Naquet), de plusieurs sites à observer et de plusieurs acteurs renouvelés (Chiementi). Tout dépend en fait du découpage de l’objet.
La construction de l’objet dépend enfin de la nature du site. Un quartier n’est pas une institution cloisonnée comme une prison ou même un espace domestique. En ce cas, l’accès au site ne devient que partiel selon les conditions imposées ou posées : imposées lorsqu’il s’agit d’un espace dépendant d’une autorisation d’entrée, posées lorsqu’il s’agit de sélectionner un public dans l’enceinte (gardiens ou détenus, type de détenus). Même dans l’espace public, certaines zones sont réservées (caches de drogues, lieux d’intimisation). L’ethnographe ne peut se rendre où bon lui semble. Dès lors, de multiples perturbations se manifestent. On peut suivre un site de prostitution et les mêmes femmes qui y travaillent mais cela signifie reproduire les mêmes épreuves d’entrée, sauf si l’informateur aide à percer le blindage d’autres sites. Ainsi, M. Chiementi (43) complexifie sa recherche en démultipliant les lieux d’observation, ce qui conduit d’une certaine manière à mener plusieurs enquêtes dans une même enquête. S. Tersigni se donne un objet complexe du fait qu’elle étudie à la fois des mères et des jeunes filles, parfois dans une même famille. Toute proportion gardée, elle provoque un conflit de légitimité de même nature que celui qui aspire à rencontrer les jeunes et les policiers ou, à tout le moins, les jeunes et les éducateurs. A l’opposé, C. Delcroix (133) (mais aussi D. Bizeul) homogénéisent fortement leur objet en privilégiant l’étude d’une famille ou d’un individu dans le temps : le lieu comme les personnages sont « purifiés » de toute interférence (espace privatif, population circonscrite), alors que, à l’opposé, en zone populaire publique contrôlée par les hommes, les enquêtrices ne peuvent pas ne pas gérer le sexisme. La multiplicité des sites conduit à multiplier les temps et conditions d’entrée, à l’opposé de l’ethnographe classique qui s’inscrit dans un groupe, unité de temps et de lieu où la remise en cause du cadre de travail voire les épreuves de justification sont rares une fois le lien de confiance établi.

En troisième lieu, cet ouvrage portant sur la « relation d’enquête » interroge le couplage entre entretiens et observations. Plus exactement entre entretiens formels, entretiens informels, observations intentionnelles et observations de crise. Dans ce livre, sans que cela ne soit vraiment distingué, les auteurs ont tous recouru au mode conversationnel. D’abord pour se présenter, ensuite pour proposer un entretien formel, enfin pour assumer les à-côtés de l’enquête dans un site donné. Cette fluidité se retrouve dans la procédure de l’observation. L’enquêteur choisit sans doute le site à observer, il ne choisit jamais d’observer les événements qu’il déclenche. L’aspect constructiviste de la recherche se dédouble : il y a l’histoire du ou des positionnement(s) de l’ethnographe, et il y a aussi les « histoires » qui surviennent dans cette histoire provoquée par la présence du chercheur. Ces effets de situations (ruptures, crises, accusations, démissions, effets de changement de posture, par exemple lorsque l’ethnographe se prostitue) deviennent autant de cadres d’observation spécifiques qui, en retour, modifient aussi les discours de l’enquêteur sommé de se justifier ou de déguerpir. Les conversations défensives ne procèdent pas de la méthode de l’entretien rigide dans une parenthèse négociée. Mais elles s’intègrent dans la catégorie des entretiens informels. Les contributeurs auraient pu davantage spécifier les registres discursifs utilisés. Mais ce que tout cet ouvrage enseigne, c’est finalement la fragilité de la relation d’enquête et les effets de réversibilité qui attende un enquêteur toujours soupçonné d’être un traître, un indic, un flic, un profiteur ou un voyeur, bref tout sauf un sociologue dont le nom et la fonction sont inconnus et gros d’altérité non bienvenue.

En quatrième lieu, ce livre traite la question du processus de la recherche. A ce titre, il dévoile deux portes d’entrées fondamentales : la connaissance préalable de la population ou l’intrusion comme inconnu.
La connaissance préalable dérive à son tour de deux logiques sociales : une vie partagée ou une construction pré-scientifique convertible en ressources ethnographiques.
La vie partagée est illustrée par l’article de D. Bizeul. C’est un cas rare en science sociale que d’objectiver son propre monde, surtout dans les zones intimes des relations affectives.
La construction pré-scientifique signifie, la plupart du temps, que le chercheur a endossé un rôle qui fait sens dans la population étudiée (animateur, travailleurs social, bénévole, militant politique, etc). Situation que l’on décèle pour une grande majorité des contributions. Le rôle significatif d’indigénat provoqué (s’opposant aux rôles assignés, par exemple ceux de Florence Weber dans Le travail à-côté) peut être associé à une territorialisation (animateur dans le club de prévention où a lieu l’enquête) où provenir d’un transfert sur de multiples zones d’actions changeantes (militant ou travailleur social).
L’intrusion comme inconnu suppose tout un travail de « découverte » et d’acclimatation dans le temps. Même si les chercheurs socialement pré-positionnés doivent aussi créer leur position scientifique dans le temps, il s’avère que la tâche des impétrants est plus ardue et ce d’autant plus que le milieu étudié est d’une violence extrême. Il faut partir de zéro, dénicher les premiers informateurs, les passeurs, les leaders, puis assumer les épreuves d’identification (rites de passage qui sont soulevés dans le livre) qui font passer du « eux » au « nous » (pour aller vite car tout le propos accentue l’irréductible distance entre les mondes). Le travail scientifique constitue alors un temps social d’échange, de co-construction des rôles. Surtout dans la première et seconde partie, les contributeurs mettent en lumière la séquentialité du travail, rythmée par quatre flux d’interactions :

1/ les périodes liminaires plus ou moins réussies (émotion, éthique et limites sont convoquées). Dans l’ouvrage, on découvre une sorte de violence rituelle, les acteurs « faibles » déversant sur le nouvel arrivant un monde à charges au travers d’un discours de décharges : récits de crimes ou de pratiques sexuelles hard de certains clients, dénonciation contre la femme blanche trop libre qui fragilise la mainmise sur les femmes du groupe, dénonciation de l’instrumentalisation du chercheur.

2/ Les relations stabilisées de terrain. Les manuels ne peuvent transmettre cette émotion de l’historicité spécifique propre au terrain. Le chercheur entre dans la tête de ses enquêtés sous la forme d’un personnage qui prend forme, qui endosse une histoire composée de moments partagés, de discours, de digressions, de bons et mauvais moments, de pratiques sociales partagées, d’éventuels plans réalisés ensemble. La recherche -d’où le journal- est justiciable d’une narration qui doit restituer les points de vue imbriqués des uns et des autres dans le sillon social tracé par la présence active, « constructiviste » du chercheur.

3/ Les crises et ruptures. Celles-ci sont provoquées par des interpellations et des injonctions à se justifier dans des moments de crise. Les contributeurs, en tant qu’étrangers envers qui le soupçon de traîtrise se maintient en filigrane, peuvent être démasqués pour « ce qu’ils sont » : des « Blancs », « petits-bourgeois », « intello », « européens avec la raison occidentale », « filles trop libres ». En ce cas, les acteurs « faibles » font montre d’un sens pratique sociologique qui, malgré tout, n’est pas dissociable d’une certaine paranoïa sociale ancrée dans le réel. Le sociologue va être catégorisé comme agent de la mairie ou de la police ou réduit à son intérêt personnel derrière les grands discours sur l’utilité de la science sociale. Il suffit souvent de bien peu de choses pour tout faire basculer. Ce qui en dit long sur la tension interne qui accompagne l’ethnographe sur son terrain auprès des publics stigmatisés qui, en retour, fonctionnent eux-mêmes à l’accusation sociale.

4/ Les pratiques de socialisation ou effets à long terme. Ce sont les matériaux de la socialité scientifique les plus difficilement perceptibles. Les deux premiers flux relationnels renvoient au processus de « mise en confiance », autrement dit à ce qui est importé dans la relation comme « mise » destinée à naturaliser le lien (avec en arrière-plan la représentation du chercheur comme monstre inassimilable dont on ne peut dissoudre l’hétéronomie qu’en lui attribuant une autre étiquette et en l’enjoignant à se comporter autrement (80/81). Ce dernier cadre relationnel ouvre sur l’immersion engagée du chercheur dans le monde social étudié. Non sous la forme externe de l’aide (bénévole, militant, travailleur social), mais dans l’appropriation d’une partie de la culture étudiée. On sait que des anthropologues se sont mis en couple avec un membre de la communauté étudiée, quand d’autres s’immergent dans certaines croyances ou développent des compétences locales. Pour S. Tersigni, la socialisation découle d’une révélation autour de l’hygiène de vie des femmes migrantes, « manières de faire inscrites dans mon corps » (79). Sur ce thème, force est de constater que les chercheurs parlent très peu d’eux-mêmes, de ce qui les a marqués durablement. Or, il est clair que, si l’on écarte les entretiens situationnels, une longue « expérience » de terrain change aussi le chercheur. C’est sans doute le point aveugle de cet ouvrage centré sur « la relation d’enquête ». Mais, sur ce point, il serait malaisé de produire encore des critiques. Car c’est l’ensemble de la communauté scientifique qui est concernée.

NOTES

[1] P. Bruneteaux, C. Lanzarini, « Les entretiens informels », Sociétés Contemporaines, n°30, 1998.

[2] E. Liebow, Tally’s Corner, (trad) PUR, 2010 ; E. Anderson, A Place on the Corner, Chicago, University Press of Chicago, 1976.

[3] A tel point que même l’administration de questionnaires par des jeunes « pairs » a été systématiquement un échec. Lire notamment les rapports de la mission prévention toxicomanie du département de Seine Saint Denis.

[4] Ce que critiquent justement les intellectuels de la créolité. D. Chancé, Patrick Chamoiseau, écrivain post-colonial et baroque, Paris, Honoré Champion, 2010.

[5] La science sociale post-moderne, aiguisée d’auteurs subjectivistes (Latour, Dubet, Martuccelli, Boltanski, Honneth…), cadre plus largement les propos de cet ouvrage.

[6] Lire P. Bruneteaux, D. Terrolle, L’arrière cour de la mondialisation. Ethnographie des paupérisés, Editions Le Croquant, 2010.

[7] P. Bruneteaux, C. Lanzarini, Nouvelles figures du sous-prolétariat, Paris, L’Harmattan, 1999.

[8] Thèse de Lucas Graeff, De la survie à la reconnaissance. Ethnographie de sans-logis à Paris, Université Paris V, 2010.

[9] Ce que décrit aussi Ulrike Zander, de nationalité allemande, dans sa thèse effectuée sur un terrain à la Martinique.

[10] « Ils s’efforcent du même coup de faire oublier qu’ils sont d’un milieu social défini avec leurs goûts, leurs principes, leurs soucis de confort et de réussites, leurs salaires, leurs relations, tout ce qui contribue à leur octroyer une existence relativement privilégiée ». Papoter sur tout et rien, sur les sujets d’actualité politique ou sportive (Bruneteaux 1996), participer à la cuisine en variant les sujets de discussion de la vie ordinaire (Tersigni), parler dans la rue en accompagnant les enfants à l’école ou sur leurs lieux de détente, rencontrer des amis de l’enquêté, constituent des entretiens informels si le chercheur utilise ces cadres à cette fin. A minima, ils permettent aussi de présenter un être social ordinaire et non un chercheur planté au milieu de ses cadres de travail. Il serait naïf de croire que c’est uniquement « tout l’être » qui s’engage dans ces procédures, comme le soutient C. Delcroix. Ce sont aussi des rôles qui apaisent la tension liée aux différences comportementales socialement classées (la pose professorale face aux étudiants ou lors d’un colloque, la haute image de soi de l’intellectuelle lue dans les media). L’authenticité est sans doute davantage située dans la vie réelle du chercheur que dans ces variations théâtrales où, à moins d’être hypocrite sur soi ou baigné dans la mauvaise conscience, transpire la composition de rôles pour la cause sociologique. Expérimentalement, rien n’est plus juste, comme le souligne D. Bizeul en critiquant la « vision pseudo-naturelle du milieu étudié » (178), que le fait que l’enquêteur vit de manière fondamentalement différente de ses enquêtés et, plus symptomatiquement encore, n’invite jamais des agents de la classe « faible » chez lui dans sa vie ordinaire « de façon à éviter de telles impropriétés de style » (178). Dès lors, que signifie réellement cette « fraternité à toute épreuve » qui inspire tous les chercheurs de cet ouvrage ? On observe que l’engagement de « tout l’être » est une idéologie personnelle, même si la longue durée autorise une neutralisation partielle des dégoûts sociaux et la fabrication de liens particuliers, lesquels n’excluent pas la domination (aide sanitaire, don d’argent, création de capital symbolique et d’estime de soi au moyen de la publication d’un livre, etc). Il est facile de se croire « frère » ou « sœur » de « l’acteur faible » quand aucune réversibilité n’opère, quand le chercheur, toujours, demeure du bon côté et assume le rôle de dame patronnesse, de la part de « chercheurs qui n’ont pas et qui n’auront jamais l’expérience de l’enfermement dans un destin d’individu fragile et méprisé » (178). Il suffit de dresser une comptabilité de ce que les enquêteurs donnent et de ce que les enquêtés donnent à leur tour pour constater cette unilatéralité pesante du bienfaiteur.

[11] P. Bruneteaux, Devenir un dieu. La religion politique du nazisme. Elément pour une théorie du dédoublement, Paris, Publibook, 2004.

[12] Il suffit d’évoquer, pour briser l’illusion de l’authenticité, l’altérité radicale de l’ethnologue débarqué dans une tribu quelconque, son sens social ne servant plus à rien. A l’opposé, dans son monde social, il peut croire à la transparence de la relation dialogique du fait qu’il partage la même langue et quelques repères communs. Un double filtre opère : celui de sa propre culture que, à défaut d’objectiver, il mobilise en pratique pour faire fonctionner la relation de face à face dans un « à peu près » qui l’autorise à faire l’économie de savoir ce qui marche et ce qui ne marche pas ; celui de ses différences sociales (classe sociale, région, âge, genre) qui interfèrent aussi plus ou moins avec des effets « sauvages » difficilement contrôlables tant que le règne de l’authenticité immédiate prévaut.

[13] Pour une critique d’E. Goffman et son incapacité à identifier les effets des relations raciales aux USA dans ses analyses interactionnistes, P. Ndiaye, La condition noire. Essai sur une minorité française, Paris, Gallimard, Folio, 2009.