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Livres choisis

Recueil Alexandries

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Sylvain Laurens
Choukri Hmed

L’invention de l’immigration

présentation de l'éditeur

AGONE L’invention de l’immigration , n°40, 2008, 230 pages.

Paru le : 3ème trimestre 2008 - Éditeur : Agone

A lire sur TERRA : Sommaire, résumés et l’article de Benoît Larbiou "Organiser l’immigration. Sociogenèse d’une politique publique (1910-1930)."

Mots clefs

"En nous rejoignant, vous rejoignez une longue histoire, une langue présente sur les cinq continents, de nombreuses pages de gloire et hélas quelques épisodes sombres.
Vous rejoignez un pays qui est né à l’ombre des grandes cathédrales – et je trouve particulièrement émouvant que cette maison, cette préfecture de police, soit dressée si près de Notre-Dame-de-Paris – mais qui respecte les autres croyances et philosophies.
Vous rejoignez un pays de mers et de montagnes, de villes et de campagnes, de monuments anciens et récents, qui disent sa gloire et sa grandeur.
Et désormais vous appartiennent – comme à nous – Chartres et Versailles, la tour Eiffel et Chambord, le mont Saint-Michel et le Louvre, Victor Hugo et Debussy, Delacroix et Rodin.
Soyez fiers d’être désormais français, comme nous sommes heureux de vous recevoir parmi nous."

(Extrait du discours de M. Builly, sous-directeur de la citoyenneté, lors d’une cérémonie de remise des décrets de naturalisations à la préfecture de police de Paris, 23 février 2006)

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SOMMAIRE :

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Éditorial en marge des sirènes du « post-post… » Un travail collectif sur la fabrique des catégories et l’invention de l’immigration, Choukri Hmed & Sylvain Laurens

L’immigration : naissance d’un « problème » (1881–1883) , Gérard Noiriel

Les discours sur le « problème » de l’immigration se répartissent en deux grands chapitres, constamment mis au centre de l’actualité. Le premier concerne l’entrée et le séjour des étrangers sur le territoire national. Le second touche à la question de l’intégration de ces étrangers (ou de leurs enfants) dans la société française. Je montrerai ici que le mot « immigration » s’est imposé brutalement dans le vocabulaire politique français, au début des années 1880, pour désigner d’emblée ces deux types de préoccupation. C’est à ce moment-là qu’a été inventée la matrice qui a produit et reproduit toutes les polémiques sur le sujet depuis cent vingt-cinq ans.

Organiser l’immigration. Sociogenèse d’une politique publique (1910–1930) , Benoît Larbiou

La crise économique qui se généralise en France vers 1934 bouleverse le système de régulation de l’immigration : d’essentiellement ouvrière elle va se diversifier. Face à la concurrence réelle ou supposée des étrangers, beaucoup de professions s’engagent dans une logique de réduction des professions et d’exclusion des personnes. La protection du travail national – ou, de façon moins euphémisée, la lutte contre les « métèques » – prend un tour nouveau. La régulation de l’immigration se négocie désormais par secteur d’activité. Mais les cadres de la problématique réformatrice demeurent à l’état latent jusque dans le contexte d’entre-deux-guerres.

La construction du problème de l’émigration. L’élite étatique & l’émigration portugaises vers la France (1957–1974) , Victor Pereira

Dans la société portugaise aux hiérarchies rigides, les hauts fonctionnaires et les hommes politiques les plus importants ne sont issus que de la moyenne et grande bourgeoisie agricole et des classes moyennes et supérieures urbaines. Certes fortement clivée, c’est tout de même cette minorité qui monopolise la définition de l’intérêt général. Nous décrirons ici comment les employeurs de main-d’œuvre construisirent le « problème de l’émigration », comment sa gestion fut subordonnée à l’intérêt de ces employeurs et, enfin, comment l’appréhension du phénomène migratoire par l’élite administrative et politique évolua durant les années 1960.

«  Sonacotra cédera ! » La construction collective d’une identité collective à l’occasion de la grève des loyers dans les foyers de travailleurs migrants (1973–1981) , Choukri Hmed

Au-delà de la mise en évidence d’un processus de construction identitaire, le retour sur une mobilisation aussi importante et aussi méconnue de l’histoire officielle (nationale) a permis de remettre en cause, s’il le fallait, la perception de l’immigration comme apolitique et dépolitisée. Surtout, l’analyse de la « grève des loyers » souligne à quel point l’élaboration des revendications d’un mouvement social est prisonnière du contexte historique et politique qui le voit émerger. Ainsi, d’une décennie à l’autre, comment le référent de classe fera place aux références religieuse, ethnique ou de genre.

« Les Maliens à l’Élysée ». Chronique d’une visite forcée , Sylvain Laurens

Ce coup médiatique qui tombe « à côté » nous renseigne sur la force des normes politiques, étatiques et protocolaires, sur ce qui est dicible et faisable par un homme politique lorsqu’il est question d’immigration. Jamais répétée, cette initiative ne pouvait, en effet, intégrer le répertoire d’actions légitime susceptibles d’être mobilisée par un chef d’État – ne serait-ce que pour s’attirer les faveurs des commentateurs politiques. Elle ne révèle que trop dans quelle mesure l’« immigré » – assigné à résidence – peut être « visité », ou « sollicité », mais difficilement et solennellement « invité »

La mise en image du « problème des banlieues » au prisme de la division du travail journalistique , Jérôme Berthaut

Cet article veut restituer le processus de fabrication des images et des discours sur « les banlieues » à travers l’élaboration d’un reportage que nous avons suivie lors d’observations menées dans une rédaction de télévision nationale en 2003. La restitution des différentes phases de production permet d’appréhender simultanément l’impact de la division du travail entre responsables de la rédaction et journalistes « dévolus » aux banlieues, et les opérations de catégorisation successives qui sont appliquées aux « jeunes » interviewés et à leurs discours afin d’incarner un « point de vue de banlieue ».

« Mériter d’être français ». Pensée d’État & expérience de naturalisation , Sarah Mazouz

L’usage administratif de la notion de « mérite » se fonde sur la « naturalisation », entendue au sens juridique, comme faveur et non comme droit. En revanche, la manière dont les naturalisés se réfèrent au mérite leur permet de présenter leur naturalisation comme une décision justifiée et fondée sur leurs qualités personnelles. Cet usage révèle des formes de réappropriation par les naturalisés du discours de l’administration. Il met aussi en évidence que, tout en se pensant comme les représentants exemplaires de l’immigration, ils conservent un sentiment persistant d’illégitimité par rapport à ceux qui sont nés français.

Les immigrés du BTP à l’ombre de la « pénurie de main-d’œuvre » , Nicolas Jounin

Si la pénurie de main-d’œuvre, ni vraie ni fausse, était recréée périodiquement par un système de dévalorisation de la main-d’œuvre dont elle est l’argument ? Son invocation serait un moyen de redoubler symboliquement la précarité du séjour et de l’emploi des immigrés utilisés par le bâtiment : s’il n’est pas à l’ordre du jour de stabiliser et sécuriser ces travailleurs-là, c’est parce qu’ils sont présentés comme des bouche-trous appelés à disparaître avec la résolution, enfin, de la pénurie. Pendant ce temps, un effectif nombreux et constamment renouvelé de travailleurs immigrés contribue à la construction des bâtiments.

LA LEÇON DES CHOSES

« Un monument unique ». Introduction à la tétralogie d’Alfred Döblin Novembre 1918. Une révolution allemande , Michel Vanoosthuyse

« Au commencement était la presse… » Le pouvoir des médias & la rébellion de Karl Kraus : une leçon de résistance pour notre temps ? , Jacques Bouveresse

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Organiser l’immigration. Sociogenèse d’une politique publique (1910–1930), Benoît Larbiou

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Pendant la plus grande partie du XIXe siècle, les politiques publiques en matière d’immigration sont dominées par le « paradigme de la trace 1 », l’« administration [consacrant] tous ses efforts à suivre l’étranger, [à] ne pas le perdre de vue 2 ». Dans les dernières années du siècle se construit un nouveau projet en fonction d’une nouvelle problématique : réguler une immigration selon un double impératif, la protection légale des travailleurs et la productionreproduction nationale. Sa construction, au sein des « laboratoires de la réforme 3 », résulte d’un processus d’intégration des différents points de vue par des agents réformateurs en relation. Cette intégration est l’œuvre d’universitaires spécialisés en économie politique, qui s’arrogent peu à peu un monopole de l’expertise des questions migratoires. Il s’agit pour eux de comprendre les lois de l’immigration, de mesurer ses effets, d’affirmer son inéluctabilité, et de dessiner les contours d’une action possible de « canalisation » des flux pour transformer une immigration « anarchique » en immigration « désirable ». La prise en compte de cette désirabilité, tant d’un point de vue social, économique que national forme le socle de négociation à partir duquel pourra être recherchée la matrice d’un consensus social, au prix de transactions sans cesse renouvelées. Ces universitaires, à l’intersection des champs intellectuel et politique, campent une posture entre celle du « roi philosophe » et du conseiller du prince, celle d’un « tiers parti ». Agents médiateurs, ils démontrent une propension certaine à construire de la cohérence. Faire le récit de cette construction d’une politique migratoire par les élites réformatrices, depuis sa modélisation au début du XXe siècle jusqu’à son institutionnalisation pendant la Première Guerre mondiale et au-delà jusqu’aux années 1930, revient à écrire l’histoire d’un travail d’intégration d’impératifs sociaux différents ainsi que la façon dont un groupe fait tenir ensemble des pratiques hétéroclites et maintient dans un cadre cohérent les évolutions de ce projet.

LA GENESE D’UNE ENTREPRISE DE REFORMATION DES POLITIQUES MIGRATOIRES

Appréciée par différents prismes, l’immigration est intégrée, à la fin du XIXe siècle, à des problématiques portées par des acteurs relevant de différents espaces sociaux. Mais le fait que certaines de ses problématiques aient été construites et diffusées par des réseaux participant d’une même « nébuleuse réformatrice », qui rassemble en son sein des agents positionnés entre instances patronales, syndicales, étatiques et académiques va faciliter leur circulation au-delà des groupes sociaux qui les portent, d’autant que leurs représentants sont liés par des liens interpersonnels et disposés à accepter leur interdépendance. Partant, la construction d’une problématique commune devient possible.

Les problématiques sectorielles de l’immigration

Cinq problématiques polarisent alors le champ des prises de position des réseaux réformateurs en matière d’immigration. La première, productiviste, est portée par les secteurs patronaux. Face au tarissement de la reproduction naturelle des classes populaires, à leur mobilité professionnelle et géographique et à leur refus de se fixer, alors même que la demande industrielle augmente, la production nécessiterait d’urgence des « bras fidèles » qu’il est nécessaire de « stabiliser » 4. La deuxième, de reproduction, est promue par les réseaux de l’Alliance nationale pour l’accroissement de la population (ANAP). Elle englobe dans un ensemble plus vaste la problématique productiviste. Pour ces réseaux, dits « populationnistes », la force d’une nation se mesure à son capital productif mais surtout à sa force numérique, car la population est un signe en soi de la « vitalité de la race 5 ». Ceux-ci insistent sur la nécessaire conciliation entre qualité et quantité de la population. Ils souhaitent imposer pour l’immigration un contrôle ethnique, seul à même d’éviter la « colonisation » du pays. Quoique ces positions ne s’alignent pas exactement sur la troisième problématique racialiste et eugéniste, pour laquelle seule s’impose le choix d’une population de « qualité », ethniquement homogène, ces deux approches sont poreuses tant les milieux s’interpénètrent 6.

Faisant le pendant de ces trois problématiques portées par les notables surgit une quatrième : la lutte contre les « sous-concurrences ouvrières », promue par les milieux syndicalistes modérés, les réformateurs de l’office (puis du ministère) du Travail et, au sein du Musée social, les universitaires de l’Association française pour la protection légale des travailleurs (APLT) et de l’Association pour la lutte contre le chômage (ALC) 7.

Enfin, pour les secteurs administratifs et ministériels l’immigration relève d’un problème de gestion des flux migratoires principalement déterminé par le paradigme de la trace.

Ces cinq problématiques ont en commun de devoir se positionner par rapport à une double politisation de l’immigration : internationaliste d’abord, portée par les fractions révolutionnaires du syndicalisme, qui proclament l’union des travailleurs par-delà les divisions nationales ; protectionniste ensuite, fondée sur la « protection du travail national 8 » et une radicalisation xénophobe 9. Pour dépasser cette polarisation qui enferme le débat dans des termes impropres à faire avancer les intérêts de chacun, les réformateurs tentent, face à certaines prises de position journalistiques, d’asseoir et de justifier leur problématique par le recours à un corps d’experts destiné à mesurer et à évaluer chaque problème.

Les entrepreneurs de la reforme des politiques migratoires

Une série d’agents interviennent de façon récurrente au sein des instances patronales. À l’instar de Henry de Peyerimhoff de Fontenelle, Adolphe Pichon et Robert Pinot, ceux-ci ont été socialisés à l’action étatique. Participant de syndicats patronaux, respectivement le Comité central des houillères, l’Union des industries métallurgiques et minières (UIMM) et le Comité des houillères, ils opposent à une conception patrimoniale de l’entreprise une perception socialisée de l’action entrepreneuriale. Leur long cursus scolaire et leur fréquentation des milieux intellectuels leur font croire au bien-fondé de la « cité savante ». Cette socialisation et les habitudes de travail qui en découlent sont réactualisées par une participation sur le long terme aux laboratoires de la réforme.

Les syndicalistes réformateurs, à l’instar d’Auguste Keufer et François Fagnot, développent des stratégies de distinction à l’endroit des milieux syndicalistes révolutionnaires et internationalistes. Refusant toute stratégie de classe contre classe, ils promeuvent une conception réformatrice des relations sociales et investissent aux côtés des employeurs le réseau réformateur et les instances de régulation de l’immigration.

Les laboratoires réformateurs mobilisent des universitaires, issus des facultés de droit et spécialisés en économie politique. Positionnés dans des disciplines académiques dominées et en voie de structuration, ceux-ci trouvent dans la participation aux réseaux réformateurs des ressources sociales qui leur assurent un crédit, une position sociale et des territoires légitimes d’expertise comme l’immigration. Amenés bientôt à occuper les positions de patron de cette science devenue normale, ils structureront le champ des expertises et en constitueront le centre épistémique. En retour, leur crédit universitaire justifie leur positionnement et leurs expertises dans les « laboratoires de la réforme ». Ces spécialistes interviennent dans trois instances à la jonction du champ réformateur et académique : l’APLT/ALC, le Musée social et la Revue d’économie politique. Ils incarnent un tiers parti : d’un côté, ils dépolitisent et scindent la « question sociale » tout en éloignant le spectre du protectionnisme ; d’un autre, ils importent leur « machine de guerre contre l’orthodoxie libérale 10 » au sein du champ du pouvoir économique, contribuant à légitimer l’action étatique.

Au centre de cette configuration sociale, forts de leurs ressources administratives et politiques, figurent quelques personnalités politiques réformatrices comme Alexandre Millerand, Justin Godart et Albert Thomas. Groupés autour du ministère de la Guerre, ceux-ci donneront corps au projet d’organisation de l’immigration.

La construction d’une problématique cohésive

Mobilisant les ressources disponibles sur les différents marchés de l’expertise des questions migratoires, multipliant les expertises entre 1910 et 1914, les universitaires spécialisés en économie politique modélisent un projet réformateur qui a vocation à synthétiser l’ensemble des problématiques développées par les « laboratoires réformateurs ».

D’une part, le projet proclame la « nécessité », économique et démographique, de l’importation d’une main-d’œuvre étrangère. Un tel parti pris agrège les demandes sociales des milieux industriels – désireux de constituer ex nihilo une main-d’œuvre directement utilisable et peu susceptible de mobilité sociale et géographique –, mais aussi des milieux populationnistes, pour lesquels l’immigration constitue certes un « adjuvant », toutefois dangereux du point de vue de l’équilibre ethnique national. Affirmer l’inéluctabilité du processus d’immigration – inéluctabilité renforcée par l’utilisation récurrente de métaphores hydrauliques – permet de réduire la tension entre employeurs et populationnistes : « Il n’y a aucune force humaine, aucune force gouvernementale qui puisse l’empêcher : cette infiltration est lente, mais on peut dire qu’elle est constante. Une nation ne peut empêcher les enfants des nations prolifiques, denses et pauvres de venir lui offrir le travail de leurs bras. Si elle le faisait, elle s’exposerait à des migrations à main armée. 11 »

Cette nécessité est étayée par des diagnostics sur l’état de la crise. Des expertises objectivent la réalité de la crise de la main-d’œuvre agricole en France, de l’état du marché ouvrier et de la dépopulation de la France. Par là, les universitaires mettent sur le marché une représentation unique des problèmes à résoudre et balisent le champ des réponses possibles. L’immigration, dont le caractère économique est reconnu, est inscrite dans la problématique de l’avenir de la France, appréciée d’un point de vue productiviste, populationniste et militaire. Comme l’affirmera Albert Thomas afin de dépasser l’aporie que constitue la polarisation des problématiques productivistes et sociales, il importerait de ne pas perdre de vue l’objectif qui consiste à « maintenir la valeur numérique de notre population et de sauvegarder la situation de la France dans le monde 12 ».

D’autre part, le projet réformateur proclame la nécessaire protection légale contre les sous-concurrences ouvrières. Contre les milieux internationalistes, le projet insiste sur une discrimination entre nationaux ayants droit des lois sociales et ressortissants étrangers privés de la plénitude de leurs droits sociaux et politiques. À l’endroit des protectionnistes et xénophobes, il proclame l’inéluctabilité de l’immigration et la nécessaire protection a minima des droits des travailleurs étrangers. Enfin, en cantonnant les revendications ouvrières dans un champ des possibles légaux, il rend acceptable le projet tant par les socialistes réformistes que par les secteurs patronaux.

Les médiateurs universitaires construisent ainsi l’image d’une intervention étatique non plus socialiste mais tenant compte des risques possibles d’une dérégulation économique et sociale. Agitant les spectres d’une réaction révolutionnaire (en cas de sous-concurrence ouvrière), d’une « inondation » d’éléments étrangers (en cas de laissez-faire) et d’une dépopulation, ces médiateurs universalisent leur projet et dépolitisent le principe d’une régulation étatique.

La production de Paul Gemähling, issu du milieu des catholiques sociaux, met en évidence la prégnance de ce double ancrage des problématiques réformatrices universitaires et la monopolisation afférente des arènes d’expertise. Gemähling soutient en 1910 sa thèse sur Travailleurs au rabais, la lutte syndicale contre les sous-concurrences ouvrières, donnant ainsi une onction académique à une revendication syndicale. Trois ans plus tard, il se penche sur la question de « la décroissance de la natalité et l’avenir de la France 13 ». L’auteur réalise une relation logique, garantie par l’État, entre relèvement populationniste et économique de la France et protection légale des travailleurs.

La cohérence des points de vue, homogénéisés par cette problématique, crée les conditions de production et de reproduction d’un consensus sur la perception de l’immigration.

LA CONSTRUCTION D’UNE « MATRICE » PRATIQUE

Le modèle interventionniste d’État tel qu’il se structure pendant la Première Guerre mondiale resterait incompréhensible sans un détour sur le travail de construction des cadres pratiques et théoriques opérés avant 1914 sur une problématique déjà structurée. L’institutionnalisation de ces cadres pratiques, théoriques et humains va déterminer l’organisation publique de l’immigration pendant la guerre.

La construction des cadres pratiques & théoriques de l’immigration organisée

Le concept d’immigration organisée est inventé dans les années précédant la guerre. À partir de 1910, les syndicats patronaux agricoles rationalisent et organisent le « recrutement méthodique de la main-d’œuvre agricole et son placement 14 ». En 1912 est fondée la Société nationale de protection de la main-d’œuvre afin de mesurer les besoins en main-d’œuvre de l’agriculture française et d’y pourvoir. En mars 1915, cette société forme avec le Comité du travail agricole et grâce au concours de réformateurs (Jules Méline et Auguste Souchon) l’Office national de la main-d’œuvre agricole dans le but de recruter des travailleurs agricoles. Du côté industriel, le Comité des forges monte en 1911 un service de recrutement collectif.

Dans le même temps se multiplient les productions sous forme de thèses, rapports et interventions. Ces travaux, homogènes du point de vue de la problématique dans laquelle ils enchâssent l’immigration, balaient le champ des questions à résoudre, imposent leur regard sur les expériences en cours (en métropole comme dans les colonies) et se positionnent dans toutes les arènes d’expertise.

Au-delà de la simple concordance des temps de leur ouverture, ces deux marchés, du recrutement et de l’expertise, sont interdépendants. Les syndicats d’employeurs convoquent le regard des experts afin de légitimer leur action et de la présenter comme rationnelle et conforme aux différentes aspirations sociales de leurs clients, de l’opinion publique et de l’administration. Cette recherche de soutien est d’autant plus prégnante que la systématisation des recrutements nécessite l’intercession de l’État. Ainsi, au regard de la nécessité de négocier d’État à État avec le commissariat italien à l’Émigration en 1913, « le Comité des forges reconnut que le développement du bassin de main-d’œuvre étrangère exigeait une intervention politique 15 ». Les expertises, qui permettent en retour aux universitaires d’asseoir séculièrement leur discipline, construisent les cadres de la négociation entre ce qui relève de l’initiative privée et des pouvoirs publics, justifient leurs sphères d’actions réciproques et établissent la liste des intérêts légitimement mobilisables et leurs représentants.

À la veille de la guerre, selon un agent économique tout disposé à accréditer cette perception, « on s’est orienté […] vers la solution large et simple d’un interventionnisme d’État, étroitement associé aux groupements privés 16 ».

L’expérience de guerre

Pendant la guerre, les cadres préalablement construits s’institutionnalisent sous l’impulsion des réformateurs. En août 1914, Millerand devient ministre de la Guerre dans le cabinet Viviani. Le secondent Justin Godart et Albert Thomas, respectivement sous-secrétaires d’État du service de Santé et de l’Armement et des Munitions. Ceux-ci emmènent avec eux leurs réseaux étroitement imbriqués, réseaux réformateurs et réseau dit Albert Thomas (William Oualid, Maurice Halbwachs, François Simiand, etc.). Au-delà des personnes elles-mêmes, ce sont des types de relations sociales basées sur une certaine perception du partenariat social qui sont institués au cœur de l’État. Ainsi, dès 1914, Millerand rencontre le Comité des forges pour, selon Robert Pinot, promettre à ses dirigeants de leur « rendre leur personnel 17 » ; et il charge dans la foulée Albert Thomas de structurer des services spéciaux de main-d’œuvre. Devant l’insuffisance de la main-d’œuvre disponible, détachée des armées puis féminine, le ministère crée, fin 1915, le Service de la main-d’œuvre étrangère (SMOE) et le Service des travailleurs coloniaux (STOC). La direction du premier est confiée à un universitaire, Bertrand Nogaro, alors officier de complément « chargé d’étudier les conditions d’introduction des travailleurs étrangers de race blanche et d’engager les pourparlers à cet effet 18 ». Le service a en charge les dépôts de travailleurs, les postes frontières, les différents contrôles locaux et les missions à l’étranger. Le STOC est chargé de rechercher des « réservoirs » de main-d’œuvre, de recruter et de gérer une main-d’œuvre exotique, indistinctement coloniale et chinoise.

Le Service de la main-d’œuvre agricole (SMOA) résulte d’une conjonction des demandes ministérielles qui s’expriment dans la Commission de la main-d’œuvre agricole et des demandes des quatorze grands groupes agricoles représentés au sein de l’Office national de la main-d’œuvre agricole. D’origine privée, cet office – dont l’objet est de « faire des recherches et des démarches tendant à procurer aux agriculteurs français la main-d’œuvre étrangère ou coloniale 19 » – siège au Musée social et est patronné par le ministère de l’Agriculture. Il est « remplacé, ou plus exactement doublé, en 1917 par un SMOA » ; remplacement qui signifie « une fusion remarquable et progressive avec les services publics, dont il est demeuré théoriquement indépendant » 20.

La création en 1916 d’une Commission interministérielle de la main-d’œuvre signe l’institutionnalisation et la codification d’un principe de relations sociales expérimenté dans les laboratoires de la réforme. Sont représentés les services de la main-d’œuvre (Lucien Weill pour le STOC, Bertrand Nogaro, F. A. Brancher pour le SMOA) et ministériels (Arthur Fontaine et Charles Picquenard), les employeurs (Robert Pinot, Henry de Peyerimhoff) et les syndicats (Léon Jouhaux, Auguste Keufer). Cette composition révèle une surreprésentation des agents réformateurs appartenant aux mêmes réseaux, condition de possibilité d’existence et de réactualisation d’un consensus entre ces différents groupes d’intérêts sur la problématique de l’immigration.

L’expérience de guerre institutionnalise les interfaces et les relations entre employeurs, syndicalistes et agents administratifs sous la médiation des universitaires, dont certains deviennent administrateurs experts. Il en résulte qu’« aussi bien les employeurs que les travailleurs découvrent un nouveau rôle pour l’État afin de promouvoir leurs intérêts économiques 21 ». Les impératifs de chacun sont respectés : recrutement d’une main-d’œuvre directement utilisable et placement rationalisé pour éviter un bouleversement du travail national via les offices régionaux et départementaux de placement. Par ailleurs, l’organisation de l’immigration ne provoque aucun bouleversement des prérogatives des ministères et des savoir-faire de leurs agents. Les décrets de 1917 qui instituent la carte d’identité institutionnalisent le paradigme de la trace. Faisant la part belle aux procédés d’identification visuelle (photographie, bertillonnage, signes distinctifs, coloration de la carte), ils permettent de suivre des yeux les étrangers et de les fixer dans une zone géographique et une branche d’activité – renforçant ainsi les prérogatives du ministère de l’Intérieur. La création du STOC, l’utilisation d’agents coloniaux et l’institutionnalisation de leurs principes de perception ménagent les compétences coloniales. L’utilisation même des « exotiques » répond aux évaluations positives, avant guerre, de cette main-d’œuvre. La création du SMOA ménage le ministère de l’Agriculture ainsi que son système d’action. Au total, cette immigration organisée par l’État assure un flux total de 450000 travailleurs 22.

LE PROJET REFORMATEUR A L’EPREUVE DES FAITS

Le regard rétrospectif des experts sur l’histoire de l’immigration fait de l’expérience de guerre la « matrice » de tout travail de rationalisation politique et de l’organisation en temps de paix. Or, par-delà une justification historique de l’organisation de l’immigration et cette volonté de maintenir en l’état la problématique précédemment construite, ce regard masque le nouvel équilibre des tensions. Revient aux secteurs patronaux l’initiative de l’importation de main-d’œuvre, et ce, dès 1920, par l’action conjuguée de la Confédération agricole des régions dévastées dirigée par Édouard de Warren et du service de recrutement du Comité des houillères, bientôt suivie par la création de la Société générale d’immigration (SGI) 23. L’initiative patronale peut désormais, selon Peyerimhoff, « rencontr[er] une administration compréhensive des nécessités de l’heure 24 ». Il échoit alors aux universitaires le soin de préparer les termes de cette compréhension et de maintenir la problématique à l’épreuve des faits, enfin d’intégrer au mieux les différentes aspirations sociales.

Problématique patronale et logique d’État

Après guerre, quoiqu’elles demeurent, les instances administratives perdent l’initiative du recrutement. Les employeurs, pour qui l’importation de main-d’œuvre constitue une ressource et un marché importants, reconnaissent la nécessité de l’intervention étatique mais veillent à les confiner dans ses strictes fonctions régaliennes et de facilitation : « Une collaboration intelligente n’a cessé de s’affirmer de plus en plus entre la SGI et nos services administratifs pour le plus grand bien de l’organisation rationnelle de l’immigration ouvrière en France », poursuit Henry de Peyerimhoff 25.

Le rôle assigné à l’État concerne en premier lieu les accords internationaux signés à partir de 1919. Ceux-ci répondent tout autant aux demandes des employeurs visant à faciliter les relations avec les pays d’émigration qu’aux demandes de l’APLT. Les négociations de ces traités sont menées par un réformateur, Charles Picquenard, secondé en 1919 par une Conférence interministérielle permanente de l’immigration (CIPI) près le ministère des Affaires étrangères. La raison d’être de ces traités tient à la « protection des travailleurs étrangers en France », à la nécessaire soumission des étrangers « aux mesures générales, d’ordre sanitaire ou de police », et à un contrôle « opéré avec prudence et discernement » sur les recrutements collectifs afin d’assurer le « relèvement économique » de la France sans « jeter le trouble dans la vie économique des deux pays » 26.

En second lieu, la police des étrangers est convoquée afin de garantir l’investissement sur le long terme que constitue l’importation de main-d’œuvre. Pour les employeurs, il importe de « fixer l’homme au sol 27 » dans un secteur d’activité, dans une zone géographique, et d’éviter le « débauchage 28 ». Si les employeurs mènent leurs propres techniques de fixation (maintien des sociabilités traditionnelles, constitution de cités jardins, émigration familiale), ils n’en demandent pas moins une fixation légale. La carte d’identité, prorogée en 1920 par décret – qui permet en partie de résoudre cette question en organisant la traçabilité de l’étranger et en fixant l’étranger dans un secteur d’activité –, est jugée insuffisante. Pour répondre à ces demandes, un projet est élaboré par Justin Godart et Paul Durafour. Déposé le 5 novembre 1925, le projet final est adopté à la Chambre par cinq cent vingt voix contre trente-quatre, les seules réserves provenant des communistes. Au terme de cette loi sont interdites l’embauche des étrangers dont le contrat est encore en cours, l’embauche d’étrangers non munis d’une carte d’identité et l’embauche dans un autre secteur que celui signalé sur sa carte d’identité. Dès 1924, la logique policière, via l’expulsion et le contrôle des publications, est convoquée à l’encontre de la syndicalisation des ouvriers étrangers opérée par la CGT et la CGTU.

En troisième lieu, les employeurs souhaitent naturaliser les étrangers pour qu’ils fassent « souche » dans un pays « anémié » afin de permettre une reproduction physique et sociale du capital travail importé et de « transformer en limon fécondant la marée étrangère qui, laissée à elle-même, pourrait avoir les effets d’un flot dévastateur » 29. Par là, les employeurs rejoignent les positions populationnistes et soutiennent fermement la loi du 10 août 1927 sur les naturalisations, d’autant que l’utilité du travailleur étranger figure en bonne place dans les critères de sélection des candidats. Cette sélection est apprécié à l’aune de l’insertion du travailleur dans la catégorie de l’immigration organisée, de la stabilité professionnelle de sa « valeur professionnelle » au regard des diverses appréciations de ses employeurs et de « l’apport intéressant pour la collectivité » qu’il constitue.

En quatrième lieu, rejoignant par là les revendications de protection du travail national, les employeurs donnent la possibilité à l’État de se servir des étrangers comme d’une soupape de sécurité en cas de récession – ce qui permet, par voie de conséquence, de sauver le système de gestion de l’immigration en cas de crise. Ainsi les rapatriements et la limitation des introductions en 1924-1925 et en 1927 30 permettent-elles de juguler la crise sans écorner sur le long terme les bénéfices de la SGI et le système de régulation.

De fait, ces quatre logiques déterminent le rôle de l’État et l’action de ses agents : la logique policière, la logique de population, la logique productive et la logique de protection du travail national. Les trois premières logiques, souvent congruentes de par leurs effets, sont de loin les plus dominantes. En revanche n’est réservée à la quatrième qu’un rôle résiduel. Ainsi la CIPI, qui a en charge l’établissement des décrets et qui doit « établir, en s’inspirant des avis du Conseil national de la main-d’œuvre (CNMO), la coordination des divers ministères qui s’occupent des travailleurs étrangers 31 », est-elle rattachée, contrairement aux vœux des syndicalistes, au ministère des Affaires étrangères. De plus, le CNMO, qui lie explicitement la question de l’immigration à celle de main-d’œuvre nationale sur le modèle des offices de placement, ne sera convoqué qu’en 1925, à la faveur de l’alternance politique du gouvernement Herriot.

La monopolisation des données légitimes de l’expertise

« Il n’est pas chaque année de docteur qui n’écrive une thèse sur l’immigration », remarque le journaliste Georges Le Fèvre 32. Cette boutade – forme de revanche du champ journalistique à l’encontre de la cité savante – n’est pas dépourvue de réalité. Les thèses d’économie politique se multiplient, atteignant leur paroxysme dans les années 1924-1929, au moment même où les introductions opérées par les employeurs atteignent leur rythme de croisière. Toutes ces thèses participent d’une même grammaire de problèmes à traiter, d’outils et de méthodes à employer. Leur orthodoxie est accréditée par la sollicitation d’un personnel limité dans les jurys et par le référencement constant des maîtres anciens et de leurs épigones favorables à la régulation pratique de l’immigration (Bertrand Nogaro et William Oualid). Ces facteurs de cohésion n’annihilent pas la polarisation des points de vue autour d’un double pôle : l’un proche des milieux productifs, incarné par Peyerimhoff ou Jean Duhamel (directeur de la SGI) ; l’autre des milieux universitaires et administratifs, incarné par Oualid ou Nogaro. Cette polarisation, qui se traduit par une insistance plus ou moins accrue sur le rôle de l’État ou au contraire sur le rôle et l’efficacité des employeurs, sur la question économique ou démographique, est toute relative tant existent les relations effectives entre les agents qui incarnent ces pôles. Outre leur présence dans les laboratoires de la réforme, ceux-ci sont liés par la nécessité de donner à voir et à produire du consensus.

Le cas de la Revue de l’immigration illustre la circulation des ressources qui s’opère entre les employeurs, les agents administratifs et les universitaires. Cet « organe technique pour l’étude du statut et des conditions d’emploi des étrangers en France », publié de 1928 à 1939, a vocation à mettre en contact les employeurs avec les organismes professionnels chargés du recrutement et les administrations compétentes. Cette revue est dirigée par un ingénieur catholique, André Pairault, lequel, en 1926, soutient une thèse en présence d’un jury dans lequel siègent Oualid et Nogaro. Dans sa deuxième livraison, Pairault sollicite Peyerimhoff mais la revue mobilise tout à la fois les autorités académiques (Nogaro et Oualid), les agents administratifs et ministériels, et les employeurs. Les syndicalistes, quant à eux, brillent par leur absence. La politique éditoriale tend à mettre en valeur la nécessité de l’immigration, tout à la fois économique et populationniste, tout comme la nécessité d’une politique publique seule à même de garantir le contrôle moral et sanitaire de l’immigrant et son assimilation 33.

L’immigration et sa politique participent, au sein de ces travaux, d’une même nécessité. L’ampleur des besoins, détaillée par branche d’activité, par territoire et par période, rend l’immigration nécessaire. Mais la désirabilité de celle-ci, jugée à l’aune de la satisfaction des besoins à pourvoir, n’est possible qu’à la condition qu’elle soit organisée. Ces travaux légitiment rétrospectivement l’organisation de l’immigration, deux temps s’opposant : celui révolu de l’immigration « anarchique » et celui de l’immigration organisée, rationnelle et consensuelle. « D’une part, nous avions de grands besoins de main-d’œuvre ; mais, d’autre part, il était nécessaire de prendre des précautions pour empêcher de s’implanter en France une population ouvrière susceptible de porter atteinte aux intérêts et à la situation des ouvriers, artisans et commerçants nationaux. 34 »

Organiser l’immigration signifie, d’un point de vue économique, sélectionner des travailleurs sains et robustes dont la qualité individuelle soit tout autant garantie que la qualité collective (la disposition nationale au travail). D’un point de vue national et populationniste, la sélection, sur la base d’un triple « filtre », individuel, professionnel et racial, doit permettre de ne sélectionner que des groupes assimilables. Et tous les producteurs concernés communient aux mêmes principes essentialistes de distribution nationale de nature et de propriétés. En l’occurrence, tous sacrifient au rite de la hiérarchisation des groupes nationaux en fonction du travail à accomplir, du lieu sur lequel doit s’opérer la « transplantation », et de leur propension à la stabilisation et à l’assimilation. Toute expertise de ces groupes est appréciée à l’aune de groupes d’oppositions binaires : sainmalsain et sobredébauché (mesure de l’entretien de la force de travail) ; robustefaible et actifindolent (mesure de la force brute et de la productivité) ; chaudfroid (mesure de la capacité de transplantation dans un climat donné) ; stablenomade (mesure de la propension à la fixité professionnelle et géographique) ; docileindiscipliné (mesure de la servitude volontaire). À chaque essence de travailleur correspondent des techniques d’acclimatation et est assignée une fonction : si le Suisse, « entreprenant » et « indépendant », peut grossir les rangs des colons agricoles, en revanche la « robustesse » du Polonais l’astreint à des travaux de force et son besoin de discipline commande des moyens spéciaux d’orthopédie sociale appelés « tuteurs moraux » 35. Se dessine, en fonction de cette assignation identitaire, le principe d’une exclusion des races exotiques, institutionnalisé après guerre par le renvoi massif des coloniaux – ici rappelé par un député du Rhône : « Faire appel à la main-d’œuvre d’origine européenne de préférence à la main-d’œuvre coloniale ou exotique, en raison des difficultés d’ordre social ou ethnique que pourrait faire naître la présence sur le sol français d’éléments ethnographiques trop nettement distincts du reste de la population. 36 »

Cette exclusion de principe est complétée par le principe de hiérarchisation produit en 1920, reproduit et réalimentée par des expertises tout au long de l’entre-deux-guerres : « 1° Italiens ; 2° Polonais ; 3° Tchécoslovaques ; 4° Portugais ; 5° Espagnols ; 6° Grecs ; 7° Russes ; 8° Allemands, Austro-Hongrois et Bulgares. 37 »

Ces expertises sont convoquées par les employeurs et les administrateurs en raison de leur visée éminemment pratique, en ce qu’elles orientent les politiques de recrutement vers des réservoirs de travailleurs efficients (Pologne et Italie) et les techniques de fixation de la main-d’œuvre. Ces expertises, étayant l’efficience, l’inéluctabilité et l’absence d’effet social de l’immigration, ont vocation à créer les conditions d’acceptation sociale de l’organisation de la régulation : Peyerimhoff remarque ainsi que l’ouvrage de Pairault, « en éclairant l’élite intellectuelle sur des phénomènes d’une ampleur et d’une signification encore insuffisamment connues, [ne peut] que préparer très utilement le complet et heureux épanouissement de ce grand effort national ». Pour les employeurs, ces expertises constituent une contre-offensive de propagande visant, comme l’affirme le directeur de la SGI, à rassurer l’opinion publique : « L’opinion publique a pu s’inquiéter parfois de cet afflux d’étrangers sur le sol de la France. Il y a dans cette inquiétude quelque chose de juste et quelque chose d’excessif. Tout immigrant isolé, entrant en France sans contrôle médical et sans surveillance, risque, c’est certain, d’y apporter des maladies contagieuses ou des instincts criminels. Mais avec l’immigration collective, organisée, rien à craindre. Elle seule pourra défendre le pays contre l’invasion des indésirables. 38 »

La France a-t-elle une politique d’immigration ?

Une question lancinante revient dans toutes les productions relevant de cette configuration : la France a-t-elle une politique d’immigration ? Cette question ne peut-être véritablement comprise qu’au travers des aspirations différentes des groupes sociaux qui se saisissent de l’immigration. Face au poids pris par le champ du pouvoir économique, la problématique construite précédemment s’écaille. Des problématiques sectorielles que le projet réformateur intégrait dans son modèle initial, ne demeurent que celles ayant trait à la production, à la gestion administrative et à la reproduction de la population. Les milieux populationnistes intègrent le gouvernement et, soutenus par les milieux réformateurs auxquels ils participent, imposent un contrôle ethnique et une préférence pour l’« immigration blanche ». De fait, l’immigration coloniale est non grata dès 1917. Cette exclusion devient un lieu commun abondamment décliné sous forme d’évaluations sans cesse reproduites. L’immigration coloniale n’apparaît que pour être reléguée au bas des hiérarchies. Angle mort du discours réformateur, cette immigration, parce qu’elle existe, n’en suscite pas moins des mesures : l’immigration nord-africaine, appréciée selon la logique de la récapitulation 39, nécessiterait, du fait de son caractère infantile, un encadrement spécifique, et les réformateurs, notamment à Paris, vont s’ingénier à mettre en place des mesures idoines 40.

Malgré une participation de principe des employeurs à la problématique réformatrice, qui reconnaissent le rôle de l’État et la légitimité de la problématique syndicale, les administrateurs experts se doivent de résister à la pression patronale. Face à une assignation fonctionnelle (« réunir en quelque sorte l’offre et la demande 41 »), ces derniers rappellent la nécessité d’une « collaboration effective de l’État et des organisations professionnelles, patronales et ouvrières 42 » ainsi que la nécessité de « contrôler le recrutement des travailleurs étrangers et [de] canaliser les mouvements migratoires 43 ». Ils se doivent par ailleurs de circonscrire les revendications syndicales, pour lesquelles la problématique de l’immigration doit être définie en fonction de « l’expression spécifique des intérêts des travailleurs 44 ». Une partie de ces luttes pour l’imposition d’une problématique légitime se déroulent dans le champ politique sur la question de la création d’un Office national d’immigration. Les débats portent sur sa forme (bi- ou tripartite), sur son rattachement au ministère des Affaires étrangères (pour les employeurs) ou au ministère du Travail (pour la CGT), et sur la division du travail. Les projets sont à ce point polarisés – entre employeurs, qui perçoivent les questions d’immigration comme « avant tout des questions de politique générale d’ordre international 45 », les syndicalistes, qui mettent au premier plan la protection du travail national, les agents de l’administration et souhaitent « mettre de l’ordre dans le chaos de l’immigration », et les segments ministériels eux-mêmes, qui tentent de garder leurs prérogatives propres – qu’une issue ne peut être trouvée. La création d’un Office n’est plus à l’ordre du jour après 1925. L’APLT tente, en 1923, de surmonter ces divisions 46. Le croisement des prises de position des agents du ministère du Travail (Fagnot et Fontaine), des syndicats (Keufer), des employeurs et des politiques amène ce laboratoire de la production d’un consensus social à proposer comme modèle d’office la « consolidation de ce que la pratique a implanté en France » (selon Arthur Fontaine) – à savoir la Conférence interministérielle permanente de l’immigration (CIPI).

À travers ce cas d’espèce se mesure le travail de ces administrateurs experts. Ils ne sont pas simplement convoqués dans une logique fonctionnelle pour justifier des politiques patronales et un état de fait, ou encore pour orienter les politiques d’immigration : ils interviennent parce qu’ils sont les garants d’une problématique socialement négociée.

CONCLUSION

La crise qui se généralise en France vers 1934 bouleverse le système de régulation de l’immigration. La morphologie de l’immigration change : à une immigration essentiellement ouvrière succède une immigration plus diversifiée. Face à la crise et à la concurrence réelle ou supposée des étrangers, beaucoup de professions s’engagent dans une logique de malthusianisme professionnel (réduction quantitative des professions) et d’eugénisme professionnel (exclusion au nom du mode de reproduction des professions) 47. La protection du travail national – ou, de façon moins euphémisée, la lutte contre les « métèques » – prend un tour nouveau. Une loi de contingentement des professions, dite « de protection du travail national », est adoptée en 1932, mais ce n’est qu’en 1934 qu’un train de décrets lui donne véritablement corps : les professions juridiques et médicales se ferment aux prétendants étrangers ou naturalisés entre 1934 et 1935. Dans ce contexte, le directeur de la SGI n’en est plus réduit qu’à appeler à « organiser la résistance » et éviter que les secteurs des houillères et de l’agriculture ne soient inclus dans le champ d’application de la loi. Mais cet appel ne peut empêcher que les recrutements patronaux ne déclinent : en 1935, la SGI introduit 4600 travailleurs contre 85000 en 1929.

Désormais la régulation de l’immigration se négocie par secteur d’activité. Profitant de l’ouverture du marché politique, de nouvelles entreprises d’expertise et de problématisation de l’immigration voient le jour 48. Le marché de l’expertise des questions d’immigration se structure dès lors autour de deux pôles : un pôle socialisant – tendant à la nationalisation du recrutement, à la codification des conditions d’entrée, de séjour des étrangers 49 ; et un pôle racialisant – qui promeut l’idée d’une fermeture de l’identité substantialisée de la France.

Malgré ces ajustements historiques, les cadres de la problématique réformatrice demeurent à l’état latent. Dans le contexte de l’entre-deux-guerres, ceux-ci seront réactualisés autour de trois logiques : de main-d’œuvre, de population et de police. Ces trois logiques structureront les politiques d’immigration d’après guerre, l’objectif étant de s’assurer que l’immigration fournisse des travailleurs aux entrepreneurs sans provoquer un déséquilibre du marché du travail, des travailleurs réputés « assimilables » – c’est-à-dire qui ne constituent pas une « menace » –, et de garantir le relèvement démographique de la France.

BENOIT LARBIOU

Docteur en science politique, Benoît Larbiou est membre de l’Observatoire de l’institutionnalisation de la xénophobie (http://observix.lautre.net/). Les éléments réunis dans cet article sont extraits du matériau empirique collecté dans le cadre de sa thèse « Connaître et traiter l’étranger. Les constructions sociales d’un savoir politique sur l’immigration (1914-1945) » et d’un travail complémentaire sur les questions raciales et les phénomènes d’assignation identitaire dans la France de l’entre-deux-guerres.


Notes

1. Gérard Noiriel, « Surveiller les déplacements ou identifier les personnes ? Contribution à l’étude du passeport en France de la Ire à la IIIe République », Genèses, mars 1998, n° 30, p. 77-100.
2. Paul Médecin, Étude sur l’admission des étrangers en France, Sirey, 1909, p. 237.
3. Christian Topalov (dir.), Laboratoires du nouveau siècle. La nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France, 1880-1914, Éditions de l’EHESS, 1999.
4. Gérard Noiriel, Les Ouvriers dans la société française, XIXe-XXe siècle, coll. « Points », Seuil, p. 43-76.
5. Paul Gemähling, La Décroissance de la natalité et l’avenir de la France. Comité français pour le relèvement de la natalité, Bordeaux, 1913, p. 5.
6. Benoît Larbiou, Connaître et traiter l’étranger. Les constructions sociales d’un savoir politique sur l’immigration, thèse de science politique, université Montpellier I, 2003, p. 303-333.
7. Lire Christian Topalov, « Les réformateurs du chômage et le réseau du Musée social (1908-1910) », in Colette Chambelland (dir.), Le Musée social en son temps, Presses de l’ENS, 1998, p. 281-305 ; Rainer Gregarek, « Une législation protectrice : les congrès des assurances sociales, l’Association pour la protection légale des travailleurs et l’Association pour la lutte contre le chômage », in Christian Topalov (dir.), Laboratoires du nouveau siècle, op. cit., p. 315-334.
8. Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècle). Discours publics, humiliations privées, Fayard, 2007, p. 162-174.
9. Laurent Dornel, La France hostile. Socio-histoire de la xénophobie (1870-1914), Hachette, 2004.
10. Marc Penin, « Un solidarisme interventionniste : la Revue d’économie politique et la nébuleuse réformatrice, 1887-1914 », in Christian Topalov (dir.), Laboratoires du nouveau siècle, op. cit., p. 95.
11. « Rapport de la Commission du travail au président de la République », Bulletin de l’Office du travail, 1909, p. 1213.
12. Albert Thomas, préface à Marcel Paon, L’Immigration en France, Payot, 1926, p. 11.
13. Paul Gemähling, La Décroissance de la natalité…, op. cit.
14. Édouard Catalogne, La Politique de l’immigration en France depuis la guerre de 1914, Tournon, 1925, p. 50.
15. Gary Cross, « Towards Social Peace and Prosperity : the politics of immigration in France during the era of World War I », French historical studies, 1980, XI, p. 614.
16. Joseph Lugand, L’Immigration des ouvriers étrangers en France et les enseignements de la guerre, Librairies et imprimeries réunies, 1919, p. 24.
17. Robert Pinot, Le Comité des forges de France au service de la nation, août 1914-novembre 1918, Armand Colin, 1919, p. 181.
18. Bertrand Nogaro et Lucien Weill, La Main-d’Œuvre étrangère et coloniale pendant la guerre, Publication de la dotation Carnegie, 1926, p. 43.
19. Rapport Mazerat, Main-d’œuvre agricole, mai 1915, p. 4 ; rapport Brancher, Main-d’œuvre Agricole, juin 1915, p. 7.
20. André Pairault, L’Immigration organisée et l’emploi de la main-d’œuvre étrangère en France, PUF, 1926, p. 41 ; Joseph Lugand, L’Immigration des ouvriers étrangers…, op. cit., p. 40.
21. Gary Cross, « Towards Social Peace and Prosperity », art. cit., p. 618.
22. Chiffres extraits de Michel Huber, La Population de la France pendant la guerre, PUF, 1931, p. 198-204.
23. Cette société anonyme, composée de groupements professionnels, prend en charge tous les services du Comité des houillères et de l’Office central de la main-d’œuvre agricole.
24.Henry de Peyerimhoff, in André Pairault, L’Immigration organisée…, op. cit., p. IV.
25. Ibid., p. 74.
26. Bertrand Nogaro, « Les récentes conventions d’émigration et d’immigration », Revue politique et parlementaire, octobre 1920, p. 40-52.
27. Georges Le Fèvre, Homme travail, Baudinière, 1929, p. 135.
28. Sur 600000 ouvriers agricoles introduits entre 1918 et 1926, seuls 253000 sont restés dans ce secteur (BIT, Chronique mensuelle des migrations, avril 1928, p. 135).
29. Maurice Reclus, « Une politique d’immigration », Feuilleton du temps, 28 octobre 1926, p. 3.
30. De 1924 à 1925 les introductions de travailleurs étrangers baissent de 26 2194 à 17 626 ; et entre 1926 et 1927 de 162 109 à 64 325.
31. Journal officiel, Lois et décrets, 31 juillet 1920, p. 10894.
32. Georges Le Fèvre, Homme travail, op. cit., p. 37.
33. Benoît Larbiou, Connaître et traiter l’étranger, op. cit., p. 574-580.
34. Bertrand Nogaro et Lucien Weill, La Main-d’Œuvre étrangère et coloniale…, op. cit., p. 11-12.
35. Henry de Peyerimhoff, Musée social, mai/juin 1927, n° 5/6, p. 158.
36. Rapport du député du Rhône Laurent Bonnevay, Journal officiel, doc. parl., Chambre, annexe 1540, 25 septembre 1920.
37. Décision de la CIPI, Bulletin du ministère du Travail, janvier/février 1920, p. 21.
38. Jean Duhamel, in Georges Le Fèvre, Homme travail, op. cit., p. 219.
39. Au terme de laquelle « l’ontogenèse récapitule la phylogenèse » (Ernst Haeckel) – en référence aux théories selon lesquelles la « race blanche » est l’aboutissement de l’évolution biologique de l’espèce humaine, les autres en représentant une sorte
de stade infantile. Lire Stefen Jay-Gould, La Mal-Mesure de l’Homme, Odile Jacob, 1997, p. 150-159.
40. Benoît Larbiou, Connaître et traiter l’étranger…, op. cit., p. 151-157.
41. Edouard de Warren, proposition de loi sur la création d’un Office national d’immigration, Journal officiel, Lois et décrets, 17 mars 1921, p. 1444-1446.
42. Marcel Paon, L’Immigration en France, op. cit., p. 166-167.
43. Bertrand Nogaro, « Rapport sur le budget du ministère du Travail pour l’exercice 1925 », Journal officiel, Débats parlementaires, Chambre, 27 août 1924, Annexe 517, p. 1995.
44. XVIIe Congrès national corporatif de la CGT, compte rendu sténographique des séances, L’Union typographique, Villeneuve Saint-Georges, 1923, p. 118.
45. Lambert-Ribot, in UIMM, Assemblée générale. Rapport annuel, 1924, p. 7.
46. François Fagnot, Le Problème de la main-d’œuvre étrangère, APLT, compte rendu des discussions, vœux adoptés, Alcan, 1924.
47. Benoît Larbiou, « Le corps médical et la race en 1930 », IVe Cours d’été de l’Institut historique allemand de Paris, « Tous les hommes sont-ils égaux ? », 18-19 juin 2007 (à paraître).
48. Benoît Larbiou, « René Martial (1873-1955). De l’hygiénisme à la raciologie, une trajectoire possible », Genèses, septembre 2005, n° 60, p. 98-120.
49. Tel est le projet mené par le sous-secrétariat d’État à l’Immigration confié à Philippe Serre entre janvier et mars 1938. (Benoît Larbiou, Connaître et traiter l’étranger…, op. cit., p. 179-183, 709-723.)