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Références

Recueil Alexandries

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2001

Annie Collovald

De la défense des "pauvres nécessiteux" à l’humanitaire expert

Reconversion et métamorphoses d’une cause politique

résumé

Depuis une quinzaine d’années en France, un nouveau mode d’action humanitaire est apparu. Loin du feu des médias ou d’une publicisation spectaculaire liée à des événements traumatiques majeurs telle que la connaissent les "urgencières" (comme Médecins du monde, Médecins sans frontières, Aide et actions etc.), des organisations de solidarité internationale (OSI), moins connues et de plus en plus nombreuses depuis la fin des années 1970.

à propos

Cet article a été publié par la revue Politix - Revue des sciences sociales du politique, dans son numéro 56 de l’année 2001.

Depuis une quinzaine d’années en France, un nouveau mode d’action humanitaire est apparu. Loin du feu des médias ou d’une publicisation spectaculaire liée à des événements traumatiques majeurs telle que la connaissent les "urgencières" (comme Médecins du monde, Médecins sans frontières, Aide et actions etc.), des organisations de solidarité internationale (OSI), moins connues et de plus en plus nombreuses depuis la fin des années 1970 [1], tentent de structurer leur militantisme autour du modèle de l’expertise : souci du diagnostic d’une “demande” d’aide, de l’élaboration d’un projet "ad hoc" aux finalités précises et de l’efficacité des actions de terrain, ajustement des compétences professionnelles à l’objectif visé. Contestant l’étiquette “humanitaire” jugée renvoyer à une conception caritative ou confessionnelle de l’aide apportée et sujette à toutes les dérives ou manipulations, ses promoteurs lui préfèrent celle de “solidarité internationale”, plus neutre car plus récente. Ils se démarquent d’un militantisme politique perçu comme trop idéologique et prisonnier de conflits internes empêchant la réalisation concrète des initiatives et détachent leur action à la fois de l’assistance charitable et de l’action sociale (de proximité par exemple mais pas seulement). Des salariés, ainsi, soit organisent le recueil de dons pour le financement de constructions en Asie, Afrique, Amérique latine (écoles, orphelinats, dispensaires…) soit proposent, sur la base de leur métier, des “transferts de technologie” et se rendent en Afrique ou en Asie pour des opérations de modernisation technique cherchant à associer les acteurs locaux : personnel d’EDF allant électrifier des villages, installer des pompes hydrauliques mais aussi soutenir la création de petites entreprises tournées vers le tourisme ; agriculteurs réalisant des modes de culture ou d’irrigation adaptés à l’économie rurale ; tous deux offrant des connaissances comme l’apprentissage de la réparation de lignes et du remplacement des pièces usagées, la construction d’ateliers de fabrication d’outils agraires, la formation à la tenue des comptes d’une exploitation agricole…

Ces pratiques connaissent un certain succès, notamment à EDF, avec la création régulière de nouvelles associations, les CODEV (clubs Coopération-Développement) qui sont aujourd’hui au nombre de 20 rassemblant, chacun, entre 40 et 200 adhérents. Les militants rencontrés empruntent, pour décrire leur investissement, un registre de justification qui renvoie très exactement aux caractéristiques des "nouvelles formes d’engagement dans l’espace public". Les actions sont "concrètes", organisées autour de "micro-projets", pensées sur le mode managérial de l’entreprise responsable. Elles réunissent des équipes restreintes de salariés qui refusent toute délégation et, animés de pragmatisme, sont préoccupés par la seule "efficacité" de leur mission qui envoie sur le terrain le plus fréquemment entre dix et quinze personnes. Pourtant si elles attirent de jeunes salariés nouveaux entrants dans le militantisme, la plupart de leurs membres et de leurs promoteurs sont d’anciens militants syndicaux ou politiques, venus de mouvements chrétiens et tiers-mondistes, passés majoritairement à la CFDT avant de se reconvertir dans "l’humanitaire expert" sans se dissocier de leur affiliation à leur confédération. Ce phénomène de reclassement politique, que l’on retrouve à l’œuvre ailleurs dans l’éclosion de nouvelles associations telles celles qui luttent pour l’obtention de droits (droits aux papiers, au logement, au travail…), rend déjà discutables les analyses concluant à l’apparition d’un nouveau "militant distancié" entendu non pas comme un militant distant à son rôle mais comme l’expression "moins d’un rôle social incorporé que d’une attitude qui peut être aussi bien endossée que quittée" [2]. D’abord parce que ce qui est nouveau, manifestement, ce n’est pas les militants eux-mêmes mais le répertoire d’actions qu’ils adoptent [3] ; ensuite parce que, à moins de raisonner en termes de conversion radicale (ce qui resterait à expliquer), il y a tout à parier sociologiquement qu’ils importent dans leur nouvelle activité une part d’eux-mêmes formée antérieurement à l’occasion de leur socialisation militante passée. Enfin parce que leur exemple montre que quitter le militantisme n’est jamais chose aussi simple que ce que le donne à entendre une telle définition qui repose sur l’idée sous-jacente d’une activité par contrat, conclue et résiliable à volonté sans coût d’entrée ni de sortie. S’investir dans un engagement et plus encore quand celui-ci a été longuement prolongé, c’est aussi se sentir investi par lui et d’une action à accomplir en faveur des autres et là entrent bien d’autres déterminations que le seul souci de réaliser son "autonomie" ou une activité experte [4].

On voudrait montrer que ce qui s’opère à l’occasion du reclassement de ces anciens militants tient moins à un changement dans leurs dispositions à militer qu’à une transformation de leur manière d’envisager leurs dévouements, et plus précisément, de considérer les "autres" auxquels ils les consacrent. Le détour par l’histoire de la construction de la cause "humanitaire" permettra d’en comprendre les raisons. Loin de naître toute armée d’une modification brutale des malheurs du monde liée à la gravité accrue des détresses humaines (aggravation des conflits, augmentation des catastrophes écologiques) ou d’une élévation soudaine du seuil de sensibilité à la violence commise et éprouvée, la cause "humanitaire" résulte elle-même d’abord de la reconversion d’une cause politique : celle de la solidarité envers les "pauvres nécessiteux". Si elle marque un véritable changement dans les répertoires d’actions empruntés par ceux qui se vouent à aider les plus démunis, elle est initiée non par des "hommes nouveaux" porteurs d’un nouvel altruisme plus international ou davantage dotés de "conscience morale" que leurs prédécesseurs mais par des modifications ayant affecté les transactions entre différents secteurs jusque-là disjoints sur cette question (Etat, administration, politique, monde de l’entreprise, journalisme, institutions internationales) et facilité une "transnationalisation" des catégories pour penser les "autres" et leurs aspirations. Les représentations de la vulnérabilité sociale et politique et les modes d’actions destinées à y remédier en sont métamorphosés au point de dessiner les contours d’un nouveau territoire du militantisme dans lequel les "autres aidés" sont relégués au rang de "refoulé" des politiques imaginées pour les "sauver".

Les décentrements d’une cause

La plupart des travaux ou des discours actuels (encore peu nombreux mais qui se multiplient) s’attachant à retracer l’émergence de pratiques humanitaires, en trouvent les origines historiques dans la création soit de la Croix-Rouge fondée par Henry Dunant en 1864 soit de Médecins sans Frontière au moment de la guerre du Biafra. D’autres en situent les prémisses philosophiques dans la Révolution française et l’invention de la démocratie [5]. S’il ne s’agit pas de nier le rôle que ces divers acteurs ont pu jouer, cette manière de reconstituer l’histoire de l’invention d’un nouveau registre d’actions par la mise en avant de pères et d’événements fondateurs n’en cadre pas moins l’analyse sur une histoire interne de l’humanitaire et écrite de son point de vue [6], où les ONG médicales sont les héroïnes, où les contextes de crise ou de guerre sont les conditions révélatrices des autres à aider, où le rapport noué avec eux est uniquement déterminé par "l’urgence" et où la principale rupture retenue par rapport aux pratiques anciennes de solidarité réside dans les stratégies employées, notamment le refus déclaré de la neutralité des intervenants et leur "transfrontiérisme". En reprenant à son compte une définition de "l’humanitaire" qui, aujourd’hui largement acceptée, est celle de ses figures de proue, elle oublie toutes les autres définitions possibles en ne la replaçant pas dans ce qui lui donne sens et signification : l’histoire plus large des dévouements aux "étrangers pauvres ou en détresse". Si l’on s’y emploie, d’autres filiations surgissent et, avec elles, des acteurs "transfrontières" oubliés ou des "baroudeurs" méconnus comme ceux et celles qui, au XIXe siècle, allaient rencontrer ces étrangers lointains qu’étaient les pauvres des "classes dangereuses" mais habillées de jupons (les dames patronnesses) ou de hauts-de-forme et de cols cassés (les philanthropes utopistes) et à partir d’intentions propres à l’élite sociale à laquelle ils appartenaient [7]. Actions de bienfaisance privées, inspirées souvent par des motivations religieuses de quête de salut [8], elles s’opposaient à d’autres, laïques, en cours d’élaboration et rattachées à un Etat commençant à construire les linéaments d’une "Providence" protectrice et impersonnelle, que ce soit par l’entremise de ses représentants (notables ou professionnels de la politique) ou de ses nouveaux experts, réformateurs sociaux [9]. Plus près de nous, les mouvements confessionnels et les mouvements tiers-mondistes participent encore de cette histoire mais en déportant leurs attentions vers les peuples colonisés. Les citer montre alors que l’on est obligé de chercher ailleurs le changement enregistré puisqu’aussi bien les uns que les autres interpellent les pouvoirs coloniaux en place et sont transnationaux [10]. Plus que dans les modes d’action, celui-ci semble s’être opéré dans l’univers mental des défenseurs des "étrangers pauvres".

Un enchevêtrement complexe d’histoires parallèles, touchant à la réorganisation des mouvements missionnaires et de la présence de l’Eglise, au rapatriement et reclassement des cadres coloniaux, à la reconversion des acteurs tiers-mondistes, à la transformation du rôle de l’Etat et des configurations internationales, aux nouvelles problématisations concernant les "étrangers" a peu à peu décentré et modifié ce qui était en jeu dans les différentes "politiques" conduites en faveur des plus démunis : leur capacité à se "sauver" eux-mêmes grâce à leur autoorganisation (mutuelles, sociétés ouvrières, partis politiques). C’est que si la plupart d’entre elles étaient, jusqu’il y a peu, pensées comme des tentatives de représenter les propres aspirations des milieux défavorisés, d’autres modes de perception et de compréhension des "autres" à aider et des rôles à tenir à leur égard sont venus s’y substituer pour bouleverser les rapports instaurés avec eux au point de les faire devenir les grands absents des diverses actions réputées pourtant remédier à leur situation. On ne peut ici que lister rapidement un certain nombre de différences avec les discours ou actions passés montrant combien la mise en forme de "leurs" intérêts s’effectue actuellement de plus en plus sans eux, faisant apparaître la cause humanitaire comme une "cause sans représentés" condamnée à toujours les rechercher.

Le développementalisme : de la critique de l’Etat à la pensée d’Etat

Mouvements strictement confessionnels comme mouvements tiers-mondistes plaçaient au cœur de leur projet, certes sous des formes différentes, la réhabilitation à la fois de l’image et du statut des "étrangers" auxquels ils destinaient leur aide. Les percevant comme des dominés, "ignorés, exploités, méprisés", leurs actions visaient à trouver une solution à leur grande vulnérabilité sociale tout en cherchant à rehausser leur représentation largement stigmatisée. Ce double souci posait ainsi en enjeu des débats et des clivages le problème de l’ethnocentrisme et des solutions pour s’en déprendre. De plus en plus étroitement associé au point de prendre à partir des années 1960 une consistance politique jusque dans les organisations religieuses [11], il impulsait les mobilisations et incitait à réformer ou à transformer les modes d’action pour mieux les adapter aux deux objectifs fixés [12]. Le modèle en était la "mission ouvrière", certes considérablement modifiée et laïcisée [13], au cœur de laquelle l’image du "prolétariat nécessiteux" façonnait la figure unifiée du peuple voué à tous les malheurs sociaux et par là même méritant un secours qui le libérerait économiquement et politiquement ; c’était elle qui se trouvait transférée sur celle des "étrangers" des pays pauvres et anciennement colonisés, ces "damnés de la terre" membres de "nations prolétaires" [14]. Elle justifiait une idéologie de la proximité faite de valorisation du terrain et du contact rapproché avec eux, d’une démarche cherchant à les associer aux actions entreprises soit en les faisant collaborer aux projets envisagés soit en se faisant les ethnologues de leur civilisation ou porte-parole politiques de leur émancipation. C’était jusqu’aux cadres coloniaux [15] ou aux administrations ministérielles chargées des relations directes avec eux (comme celle du ministère de la Coopération) qui partageaient, pour des raisons différentes, cette conception des "autres lointains" et des aides qui leur étaient réservées. Politiquement et administrativement marginale et certainement fort éloignée des réalisations concrètes effectuées, cette idéologie n’en était pas moins prégnante sur ceux qui entendaient se dévouer aux "étrangers" du Tiers-Monde et remédier à leur situation. "L’humanitaire", qui gagne en légitimité à partir des années 1980 [16], n’abandonne pas de telles considérations même s’il se construit en large part contre elles. Mais sa lutte pour faire reconnaître "le droit à avoir des droits", en élevant l’expérience singulière au rang d’universel concret, provoque une abstraction des "autres" aidés et leur éloignement par rapport aux enjeux supposés être les leurs. Surtout elle s’opère sur fond de retournement des perspectives adoptées à leur égard ; réappropriée rapidement par l’Etat et ses experts, la cause humanitaire va, en effet, se trouver intégrée dans un schème de pensée bureaucratique, le développementalisme, qui, en devenant "transsocial" et transnational, renverse la vision portée sur les "pauvres" et les "étrangers" et sur les modes de relations à établir avec eux.

Rançon du succès : la vision développementaliste de l’aide à leur apporter gagne, à partir de 1981 et de l’arrivée des socialistes au pouvoir dont beaucoup sont d’anciens tiers-mondistes ou proches d’eux, les hauteurs de l’Etat non seulement dans le ministère de tutelle (le ministère de la Coopération devient ministère de la Coopération et du Développement) mais également les ministères sociaux. Réimportée des "autres lointains" sur le territoire national, elle sert très vite de prisme à travers lequel déchiffrer les "malaises sociaux" des plus démunis et concevoir les politiques qui leur sont adressées. "Développement social des quartiers" [17], "Développement social urbain", "Zones d’éducation prioritaire" puis "Zones urbaines sensibles", "Zones de rénovation urbaine" : même si le lexique s’euphémise, les mesures employées, par-delà les changements de gouvernement, restent cadrées par les mêmes attendus. C’est ainsi une conception "horizontale", binaire et neutre des rapports sociaux qui s’impose au détriment d’une vision critique des relations asymétriques et hiérarchisées que pouvaient exprimer la "lutte des classes" ou les études en termes de domination ou d’exploitation. Elle "prend" d’autant mieux que les organisations ouvrières, rassemblant sur un autre point de vue, commencent à être ébranlées et que les espoirs messianiques placés dans la "classe ouvrière" par nombre d’intellectuels sont sur le retrait. La relative nouveauté d’une situation de chômage prolongé et de formes visibles de précarité sociale (les "nouveaux pauvres") paraît, en outre, nécessiter de nouveaux modes d’action publique et de nouveaux concepts d’analyse vite alimentés par des travaux sociologiques et économiques [18] venant confirmer l’existence d’une "société duale", à "deux vitesses" où riches et pauvres vivraient "côte à côte" et où se serait accompli "un décrochage de la partie "modernisée" de la société opéré sans utilisation de la partie "inadaptée" ni coercition à son égard" [19]. En naturalisant des attitudes devenues des destins sociaux et non les résultats des interactions et confrontations sociales et en permettant des évaluations en termes de "manque", de "défaut d’insertion", "d’inadaptation" voire "d’inemployabilité", elle contribue à montrer d’abord comme des "exclus" et des "exilés de l’intérieur" tous ceux qui, par leur appartenance aux mondes populaires, ne répondent pas aux normes de vie et de comportements conventionnellement admises. Elle concourt aussi à dépolitiser les problèmes sociaux [20] et, en technicisant leurs solutions, à privilégier le recours aux experts de la bonne forme des liens sociaux et démocratiques plutôt qu’aux professionnels de la représentation ou de la gestion de la vulnérabilité sociale. Mais ce sont aussi les représentations attachées aux "étrangers" qui, par contre coup [21], se modifient.

L’immigration, sous l’effet des fortes controverses publiques qu’elle suscite après le septennat giscardien, prend la double dimension d’un problème politique et d’un problème d’Etat [22]. La division entre immigrés clandestins et réguliers, consacrée par le consensus parlementaire de 1984 entre la gauche et la droite classique et renforcée par la présence déstabilisante d’un Front national qui paraît devoir s’enraciner dans la vie politique en mobilisant au nom de la "préférence nationale" impulse toute une série de déformations sur la perception de l’immigration en faisant confondre "jeunes issus de l’immigration" et nouveaux immigrés et regarder ces deux groupes comme des clandestins portés à tous les illégalismes [23]. Tirant leur réalisme d’événements successifs constitués en affaires périlleuses pour la démocratie républicaine [24], les nouveaux traitements dont ils font l’objet appellent l’intervention accrue d’acteurs appartenant aux secteurs dominants (et répressifs) de l’Etat (Justice, Police) davantage que celle des professionnels de l’encadrement des classes populaires [25]. L’usage légitime de catégories normatives, juridiques ou morales, pour appréhender leur situation crée en outre une distance à la fois objective et subjective avec leur réalité sociale. Si les "jeunes issus de l’immigration" perdent leurs caractéristiques sociales (d’enfants nés de familles précarisées ou de jeunes sans avenir autre que le chômage ou la rue) en se voyant définis d’abord par leur origine ethnique et leur "culture méchante" [26], les "étrangers" souhaitant s’installer sur le territoire national sont désormais essentiellement compris à partir des problèmes qu’ils sont réputés devoir poser à la société d’accueil ("insertion" ou "assimilation" difficiles voire rendues impossibles par leur "culture" poussant au communautarisme contre l’esprit républicain ou à des modes et des conduites de vie radicalement "à part" de ceux qui ont cours en "occident") et de moins en moins, si jamais cela fut le cas, à partir de la société d’où ils émigrent et qui constitue un élément de la situation sociale qu’ils emportent avec eux et les fait être ce qu’ils sont [27].

Des autres de plus en plus étrangers

L’absence de visibilité politique autonome de la génération issue de l’immigration [28], définitive après la dislocation de SOS Racisme, rend pour une part possible une telle représentation d’elle-même qui se focalise sur les "minorités du pire" : peu de ses membres ont accepté de reprendre la tête des associations destinées à soutenir, sous une forme ou sous une autre, les immigrés en collaborant avec eux [29] ; mais lorsque certains d’entre eux ont tenté de participer à la vie associative des quartiers, ils se sont trouvé affrontés à un personnel politique ne pouvant les reconnaître comme les héritiers de ces déshérités sociaux qu’étaient les ouvriers dont il s’était fait le porte-parole et moins encore leur accorder une place sur la scène publique locale [30]. Doublement absents des cadres de perception qui informent la vie politique, ils sont doublement méconnus [31] et, à ce titre, ne peuvent susciter que l’apitoiement ou la peur, ces deux formes aujourd’hui légitimes d’expression des sentiments à leur égard qui sont les deux faces morales d’un même rapport distant. Parallèlement, les "étrangers" restés lointains en restant dans leur pays se trouvent eux aussi soumis à de nouveaux traitements qui entraînent des transferts et des superpositions de représentations ; opérant des liaisons transnationales inédites entre les interprétations et les problèmes qu’ils sont supposés soulever, ils placent ces "autres lointains" et leurs divers représentants, dans une situation contradictoire difficilement conciliable pour qu’ils puissent intervenir avec autorité sur les questions qui les préoccupent directement.

L’effondrement du tiers-mondisme en tant que troisième voie espérée par les dirigeants des pays anciennement colonisés entre socialisme et capitalisme puis la chute des régimes de l’ex-Urss ouvrent, là aussi, sur une représentation bipolaire entre Nord et Sud des relations internationales qui facilite une circulation en forme d’importation-exportation des catégories bureaucratiques de compréhension du monde social et politique. Euphémisation administrative et retraduction obligent : les pays du Tiers-Monde deviennent des pays en voie de développement (ou encore des "pays moins avancés") aussi bien économiquement que politiquement [32]. Ils sont ainsi pensés d’emblée comme des demandeurs d’aide mais ne pouvant en bénéficier que pour autant qu’ils se soumettent aux directives de "bonne gouvernance" émises par des organisations interétatiques auxquelles ils n’appartiennent que sur un mode mineur : FMI (Fonds monétaire international), BIRD (Banque internationale pour la reconstruction et le développement, la "banque mondiale") voire OMC (Organisation mondiale du commerce) ou OCDE (Organisation de coopération et de développement économique) [33]. Ces institutions expertes dans la "mise en ordre démocratique" (par les normes qu’elles imposent et par les conseils qu’elles délivrent) vont être rejointes par de nouvelles dont elles deviennent solidaires. L’apparition de nouveaux enjeux économiques et sécuritaires cristallise, en effet, les attentions des responsables européens et nord-américains sur le contrôle des frontières et des flux migratoires ; discriminant entre "ressortissants du Nord" et "étrangers du Sud" au nom de leur culture et plaçant sous surveillance accrue ceux qui appartiennent aux régions pauvres, leurs analyses ne voient plus dans ces derniers que des "immigrés problématiques en puissance" et posent en "bon sous-développé méritant d’être aidé" celui qui demeure à sa place : au loin, dans son pays d’origine [34]. Elles ont pour conséquences, dans l’hexagone (et dans la communauté européenne), de modifier la hiérarchie des ministères appelés à gérer les relations avec eux et de redistribuer les compétences. La Défense et l’Intérieur (qui porte de moins en moins bien son nom) dominent sur les Affaires Etrangères ou la Coopération. C’est dire que les administrations, comme celles de la Coopération, qui sont peuplées de cadres soit connaisseurs de la situation des pays d’origine des "étrangers" grâce à leur expatriation et aux collaborations techniques qu’ils ont nouées avec eux soit vivant leurs actions sur le mode de la mission et faisant d’elles des "administrations militantes" [35], se voient reléguées [36] au profit d’autres, plus dominantes et au recrutement plus technocratique, dont les principales préoccupations sont liées aux problèmes d’Etat du moment et dont les savoirs et savoir faire concernent leur résolution et leur prévention. Un double mouvement s’est ainsi effectué, qui a travaillé à faire des intervenants sur la cause "des pauvres" ou des "étrangers" non plus des représentants mais des spécialistes de leurs "problèmes" et, dans le même temps, des autres aidés davantage des objets d’expertise que des représentés ayant une voix à faire entendre. Par son entremise, c’est toute la question de la définition des rapports noués et à nouer avec ces derniers, qui originairement hantait dans la concurrence les initiateurs des actions de solidarité, qui disparaît au profit d’une nouvelle : celle de la "bonne" action à entreprendre pour qu’elle soit couronnée de succès.

L’humanitaire : une cause sans représentés

L’émergence d’un discours humanitaire axé sur les "victimes", déclenchée par des ONG "urgencières" indignées par le sort effroyable réservé aux populations civiles lors de guerres d’un nouveau genre s’inscrit dans ce contexte à la fois politique et mental. Ce discours conduit à penser les actions en faveur des plus déshérités sur le mode de l’assistance professionnelle faisant fi de considérations politiques et religieuses pour penser l’autre dans les termes universels du "prochain" et de "commune humanité". S’il n’est pas dénué de considérations pratiques [37] et s’il ne va pas sans susciter au sein du monde des ONG des conflits avec les "développementalistes" [38], il ne prend pas moins appui sur les schèmes interprétatifs, à la fois dépolitisés et misérabilistes, juridiques et moraux, qui les ont impulsées et qui gouvernent désormais les regards des observateurs et des acteurs les plus centraux.

L’humanitaire ou l’expertise du malheur des autres

Tout en revendiquant un rôle de "tireur d’alarmes" se réservant le droit de "témoigner" et de jouer du "tapage médiatique" pour alerter les gouvernements et les opinions sur les situations terrifiantes qui accablent des populations locales, tout en s’insurgeant aussi contre leurs responsables et participant à la production de nouvelles normes juridiques internationales (droit d’ingérence humanitaire [39], juridictions pénales internationales poursuivant les auteurs de "crime contre l’humanité"), les principaux porte-parole de l’humanitaire n’en proposent pas moins également une autre représentation de l’injustice où seuls comptent d’abord les préjudices subis et l’indignation active des plus comblés et non la mobilisation politique des principaux intéressés contre les raisons objectives de leur malheur. Le répertoire d’intervention "humanitaire" tel qu’il s’invente ici est ainsi d’emblée doté d’une ambivalence structurelle tenant à la place instable et difficile à établir à la fois entre et contre des modes d’actions caritatifs et politiques. Celle-ci va se trouver renforcée par les différents investissements dont il va être le lieu. Sa composante qui réduit la visibilité des antagonismes et évite ou élève le blâme (contre la cruauté du "sort" ouvrant sur des détresses extrêmes que ce soit celui des catastrophes naturelles ou celui des conflits meurtriers) entre rapidement en résonance avec une vision médiatique [40] portée à exhiber le spectaculaire, jouer de et sur la dramatisation et à rechercher les "responsables" chez les acteurs les plus apparents. Vite investie également par des individus ou des groupes davantage enclins à secourir immédiatement qu’à dénoncer publiquement (si ce n’est sur le mode du scandale moral) [41] – restaurants du cœur (1985), première antenne de Médecins du Monde (1986) et de Médecins sans frontière (1988), Téléthon – elle trouve une part de sa légitimité dans les nouvelles manières d’exprimer les "malaises sociaux" ou les injustices ressenties qui exposent les malheurs les plus privés et promeuvent l’expérience la plus intime et la plus profane [42] en ressource d’accès à la scène publique. Si une telle réussite inscrit dès lors une tension entre les dévouements et les argumentations "humanitaires" possibles et les soumet à une oscillation constante entre éthique et politique, savoirs profanes et savoirs professionnels, elle n’en concourt pas moins à transformer en enjeux moraux des problèmes sociaux et politiques ; en les sérialisant et les réservant à la conscience de chacun [43], elle contribue aussi à placer dans la posture du "spectateur engagé" de la misère du monde et dans une légitimité fragile car sans cesse susceptible d’être remise en cause, ceux qui cherchent à leur porter remède.

Là aussi, revanche du succès : très vite, les termes généraux "d’humanité", de "souffrances subies" ou de "victimes" qui invitent à la compassion et dotent d’une aura vertueuse et désintéressée toute action en direction des plus faibles accomplie en leur nom sont occupés par des instances, des groupes ou des individus dont la raison première d’existence n’est pas uniquement le "bien-être universel" ou la lutte contre le "malheur des autres" mais qui tirent profit de l’ambiguïté structurelle de la référence humanitaire. Ces usages stratégiques de l’humanitaire qui font de sa définition l’objet de multiples rapports de force renforçant son caractère flou et labile redoublent ceux opérés par les Etats dont la concurrence (diplomatique, économique et géostratégique) au plan international reste vive. Si Michel Foucault voyait dans les droits de l’homme une arme de guerre contre les Etats, désormais ils sont aussi devenus une arme idéologique étatisée tant ils appartiennent à la panoplie des ressources symboliques et politiques de l’Etat [44] lui ouvrant tout un registre argumentaire ou de "double jeu" possible : continuer l’action diplomatique par d’autres moyens là où elle est devenue politiquement difficile, montrer qu’il agit en vertu de grands principes et non en opportunité politique, dénier ses intérêts à s’intéresser aux autres au point d’ailleurs de réussir à se faire oublier comme acteur principal des relations internationales (comme l’attestent les analyses sur son "retour" actuel). La reprise institutionnelle, repérable dans la création de secrétariats d’Etat en portant le nom à partir de 1986 et perdurant au-delà des changements politiques ou d’organismes communautaires comme ECHO (Office Européen d’Aide Humanitaire) créé en 1991, consacre la légitimité de la cause humanitaire mais en la bureaucratisant sous la forme d’un cadre cognitif "administratif" appliqué aux plus vulnérables. Si celui-ci transforme, qu’ils le souhaitent ou non, le rôle imparti aux défenseurs de l’humanité des autres en les faisant devenir, sur la base de leurs expériences vécues, des experts en "tiers-mondisme" (qu’il soit national ou lointain) participant à la fabrication des jugements sur les "étrangers" [45], il préside aussi à la construction d’un "marché national et international de la vertu" dans lequel les "autres aidés" prennent la place d’"administrés" soumis à une logique normative similaire à celle qui s’exerce en interne sur le territoire hexagonal. Avec lui, s’instaure un marché "transnational" des victimes et des causes morales où les unes et les autres sont mises en concurrence pour l’obtention de l’attention publique non seulement entre elles mais aussi avec des causes politiques et des victimes de préjudices sociaux ; ses conditions d’accès, dépendantes d’un spectaculaire médiatique, obéissent à des règles de visibilité, de clarté et de moralité telles que des souffrances échappant à ce cadre de perception en deviennent soit ignorées soit inopportunes soit difficilement défendables (insécurité salariale, clandestins "non régularisables" vivant dans la peur d’un arrestation, "mauvais opprimés" se rebellant par les armes et tout aussi brutaux que leurs oppresseurs comme les Tchétchènes par exemple, quand ce n’est pas la chape de plomb que mettent des intérêts économiques savamment négociés et complexifiés sur les massacres de populations civiles laissées à l’abandon de l’intérêt public comme en Afrique noire). Le sens des mots, des rôles dévolus et des politiques conduites se brouille et devient propice aussi bien à des jeux croisés qu’à une logique de la surenchère éthique s’organisant essentiellement entre professionnels et prétendants à ce titre qui défendent, chacun, leur propre compétence "humanitaire" et leur propre comptabilité de la détresse humaine. Quelques exemples parmi d’autres [46]. "Victime" : le terme appartient aussi au lexique policier et judiciaire, valorisé depuis les "violences urbaines", justifié par la compassion et la protection à exprimer envers les personnes agressées ou ressentant l’avoir été, concrétisé par des sondages d’opinion, des études en "victimologie" ou des associations d’aide et mobilisé contre d’autres interprétations (les "victimes de la misère sociale") et pour faire pression sur les pouvoirs publics afin d’obtenir reconnaissance et capacité à agir. Politiques sociales ou politiques humanitaires quand des décisions sont prises en faveur des "exclus" passant à travers toutes les mailles du filet protecteur de la sécurité sociale (comme à propos de la couverture maladie universelle) ? La différence, jouant à sa manière sur l’opposition entre "égalité" et "équité", divise les responsables politiques sur le rôle de l’Etat et celui de ses ressortissants : dans un cas on a affaire au rôle traditionnel de l’Etat Providence, dans l’autre à des mesures extraordinaires reposant sur le bon vouloir éthique des gouvernants ; dans un cas il s’agit d’un devoir de l’Etat exprimant sa dette à l’égard de ceux qu’il n’a pas su protéger, dans l’autre d’un devoir des personnes secourues d’être à la hauteur des services qu’elles reçoivent et de remédier par elles-mêmes aux malheurs qui les affectent.

Un tel brouillage autorise ainsi des stratégies inédites de contournement du politique ou d’habillage idéologique vertueux de pratiques, anciennes ou nouvelles, qui n’en ont pas la motivation première, avec pour effet de déporter les responsabilités soit vers les victimes soit vers leurs oppresseurs les plus visibles. Si elles mettent en place concrètement la légitimité humanitaire, elles n’en font pas moins se rejoindre, dans le plus grand désaccord et la plus grande contradiction, ceux qui prétendent défendre le sort des "étrangers" et des "pauvres" aux vies abîmées et d’abord sans doute parce que les tenants de la "main gauche" et la "main droite" de l’Etat [47] se retrouvent dans l’obligation de se côtoyer voire de s’emprunter des compétences jusqu’alors sectorisées. De firmes transnationales connues pour leur exploitation des conditions miséreuses de vie de leurs "employés" se proposant de développer des sections de "droits de l’homme" à la place de sections syndicales (comme Nike par exemple), aux militaires astreints à doubler leur activité guerrière d’un rôle de sauvegarde humanitaire (de leurs troupes et des populations locales) jusqu’à ceux qui, gérant la régularisation des sans papiers ou le droit d’asile, insistent sur la nécessité de soigner ces émigrants plutôt que sur les persécutions qu’ils ont subies en tant qu’opposants politiques parce qu’un tel statut de séjour est souvent plus facile à obtenir comme l’indique Didier Fassin [48], la distance est immense. Reste qu’ils contribuent, avec d’autres, en consolidant l’humanitaire comme intérêt politique collectif émergent, à imposer de nouvelles censures officielles qui troublent la division du travail public habituelle entre les secteurs de l’Etat en "droitisant" sa gauche et "humanitarisant" sa droite [49]. Reste aussi qu’en individualisant et sérialisant les problèmes (et les malheurs) et en les débarrassant de toute conflictualité [50], ils font de l’aide à apporter une aide "non négociable" d’experts envers des "victimes passives" sur laquelle ces autres "souffrant" n’ont pas à se prononcer si ce n’est pour l’accepter.

Le cercle fermé de la vertu

Tend à se construire un espace d’interventions et de solidarités humanitaires dont l’accès considérablement haussé relègue au rang de profanes voire de "profanateurs" tous ceux qui sont porteurs d’une autre vision de l’humanité, moins "élevée et universalisée" et/ou plus arrimée aux différences de contextes sociaux et politiques : qu’il s’agisse de membres des groupes populaires pour lesquels la solidarité est d’abord collective et se fait soit sans s’avouer soit sans se dire dans les termes aussi singuliers que la "commune humanité", de militants politiques nationaux ou étrangers qui entendent combattre les raisons du malheur aussi bien que sa réalité ou des résistances actives de ceux vers lesquels les dévouements se tournent. Même les divisions et les critiques croisées régnant au sein de cet espace (contre les anciennes formes d’aides aux "autres lointains" qui perdurent encore, contre les performances réalisées ou les stratégies adoptées dénoncées soit comme déployant un arsenal technique démesuré et d’une richesse par trop voyante soit comme participant au renforcement de la situation qu’elles prétendent atténuer [51]), en lui assurant les profits moraux de la réflexivité incessante et de la lucidité déontologique [52], concourent à le refermer sur ses propres enjeux et à faire sortir du cercle des initiés les autres aidés et leurs représentants attitrés.

On voudrait pour preuve de la coupure instaurée, qui rejoue autrement le mécanisme de la professionnalisation politique, l’insistance des administrations qui financent les OSI sur le volontariat et sa professionnalisation au détriment du soutien aux actions de terrain [53], la mise à l’écart des ONG du Sud ou celles montées par des immigrés en faveur de leurs compatriotes restés au pays [54] jusqu’au droit d’ingérence qui se fait au nom d’un peuple contre des autorités politiques qu’il subit mais aussi au nom d’un droit humanitaire international auquel il n’a pas participé et sur lequel il ne lui est pas demandé de s’exprimer autrement qu’en l’approuvant. Le désencastrement politique de la cause humanitaire (parfois d’ailleurs contre ses principaux tenants) s’accompagne ainsi de l’effacement des "autres" en direction desquels ses actions se déploient, métamorphosés en "bons" ou "mauvais" élèves du développement, de la démocratie ou du respect des droits humanitaires et toujours emprisonnés dans les défauts de leurs origines culturelles. Il rencontre un état des connaissances accessibles sur les pays non occidentaux lié à la hiérarchie des légitimités propre au monde intellectuel et universitaire : les analyses sur les "étrangers" appartiennent au domaine longtemps à part des areas studies, peu sollicités et souvent peu entendus alors même qu’ils dressent une autre image de leur réalité à la fois plus complexe et moins ethnocentriste (en rappelant notamment leurs capacités d’autonomie et de résistance par rapport aux modèles imposés) [55] ; en même temps ceux qui étudient aujourd’hui les organisations humanitaires tendent à privilégier leurs modes d’action transnationaux [56] et non leurs activités concrètes sur le terrain [57] ou les relations avec les populations locales qui en sont la cible.

Dès lors les militants se dévouant aux "autres lointains" se retrouvent dans une situation tout à fait singulière : les "autres" avec lesquels ils sont en contact direct sont d’abord leurs coéquipiers et les concurrents d’autres organisations humanitaires avant cet "autrui lointain" auquel ils destinent leur engagement de telle sorte que l’offre de loyautés qu’ils proposent et qu’ils incarnent a tout d’une "offre sans attentes" hormis celles dont ils l’investissent et s’investissent eux-mêmes. Le problème pratique qu’ils affrontent est ainsi d’avoir à créer et recréer sans cesse les "autres à aider" et les liens de proximité les unissant à eux, de façon relativement similaire à celle que décrit Bruno Latour [58] à propos de Pasteur inventant le pasteurisme avant d’avoir découvert les microbes ou celle analysée par Louis Pinto [59] montrant que c’est la création d’un espace institutionnel de représentants qui a permis de faire apparaître le groupe des "consommateurs". Etrange altruisme dans lequel des dévouements précèdent l’existence de ceux vis à vis desquels ils sont censés se déployer [60] mais dans lequel aussi l’espace des engagements et des manières de les concevoir est enserré dans de multiples contraintes souvent contradictoires : il y a tout lieu de penser que l’"autre" qu’ils anticipent de rencontrer en sera d’autant plus imaginé et le fruit de constructions bricolées [61]. C’est dire qu’une des épreuves à laquelle les militants de la "solidarité internationale" sont le moins préparés va résider dans la confrontation en face à face avec la population locale, ses représentants et les enjeux qui les animent parce que, évitée par le mode d’action emprunté et le schème de perception appliqué, elle ne peut posséder que l’inquiétante intrangeté d’une expérience imprévue [62]. C’est dire aussi que ce qui est présenté comme une activité pragmatique touchant au concret et à l’efficacité tangible et revendiquée comme telle au nom de l’expertise risque de revêtir la figure abstraite des choses qui n’existent pas en dehors des invocations et des justifications plus que celle des raisons pratiques qui motivent et déterminent l’action. L’analyse de ce militantisme doit alors modifier les perspectives habituellement tenues sur les conditions de possibilité et de perpétuation des dévouements à l’égard des autres.

Ce qui prépare à agir en direction des autres peut bien ne pas constituer ce qui permet la continuation de l’action puisque l’épreuve à surmonter pour que l’engagement persiste ne se situe pas à l’entrée du militantisme mais pendant la mission c’est-à-dire pendant le cours même de la réalisation des actions militantes. Si ce phénomène oblige à décomposer en séquences d’action l’engagement consenti et à faire appel au concept de "carrière" pour mieux rendre compte de son déroulement, c’est pour restituer surtout les "carrières morales" des dévouements des militants [63]. Solliciter la notion empruntée à Erving Goffman [64] invite, en effet, à mettre en évidence les configurations successives des relations dans lesquelles les militants sont impliqués, à souligner les contraintes structurelles mouvantes qui pèsent sur leurs marges de jeu et leurs capacités d’adaptation et, ainsi, à suivre la dynamique des transformations tout à la fois objectives et subjectives des individus pour l’observer, étape après étape, tout au long du cheminement qu’accomplissent des salariés pour devenir militants d’une cause spécifique puis pour exercer les diverses activités militantes qui leur échoient. Comment des salariés deviennent-ils militants, comment ces militants deviennent-ils et restent-ils des adeptes d’un "humanitaire expert" ? Interrogations simples qui rejoignent, à leur façon, celles que pose Timothy Tackett à propos des députés de 1789 se métamorphosant en quelques mois en ce qu’ils n’étaient pas, des révolutionnaires [65] : elles conduisent à analyser ce qui se passe dans le cours même des différentes mobilisations (avant et pendant l’engagement) pour repérer, sous l’évolution apparemment linéaire qu’empruntent les dévouements, le "travail sur leur trajectoire" qui s’accomplit parfois au prix de bifurcations et de brisures imperceptibles de prime abord et qui fait intervenir d’autres acteurs que les seuls militants [66]. Elles conduisent aussi à se déprendre d’une logique de l’imputation rétrospective qui se glisse d’autant mieux dans l’analyse qu’elle a pour elle l’évidence de l’explication naturelle en prêtant aux militants des qualités, des dispositions, des visions du monde qui ne sont pas celles qu’ils possédaient avant leur engagement mais qui sont devenues des caractéristiques personnelles progressivement inculquées par le fait même de militer. Dès lors faut-il renoncer à penser que ces "engagés" ont des dispositions pour l’humanitaire, l’expertise ou l’international avant de s’inscrire dans l’humanitaire expert au risque sinon d’enfermer le raisonnement dans une forme de tautologisme [67] expliquant l’humanitaire par l’humanitaire, l’expertise par l’expertise ou la dignité d’une cause par la dignité de ses appelés. Si ce type de raisonnement possède tous les inconvénients de l’erreur "empiriste" pointée par Jean-Claude Passeron [68], c’est parce que, répondant avant d’avoir enquêté, il résout d’emblée les énigmes que tend l’histoire à ses acteurs et à ses interprètes et, ici, fait disparaître les dilemmes pratiques qui constituent le "drame [69]" de ces militants.

Dilemme pratique et travail d’ajustement à la cause

Le "drame" de ces salariés devenus militants d’un "humanitaire expert", ce n’est pas qu’ils aient à changer de dispositions pour se dévouer aux autres, on l’a vu la plupart sont d’anciens militants ; c’est qu’ils aient, et ce n’est pas rien, à changer d’idéologie c’est-à-dire de système de justifications des conduites tenues et de représentations de soi et des autres pour entrer dans l’univers mental spécifique de l’expertise humanitaire. Il s’ouvre sur un premier dilemme. Eux qui ont été des militants chrétiens passés par le tiers-mondisme et les organisations de gauche ou d’extrême gauche doivent apprendre à se défaire de toutes considérations politiques ou religieuses pour penser les autres et l’aide à leur apporter. Ils doivent s’initier à limiter leurs enjeux, refuser de placer l’injustice à la source de leurs dévouements et techniciser leur indignation au point de la faire oublier dans des actions sérialisées et ponctuelles. S’ils doivent ainsi acquérir "la théorie de leurs pratiques" en rendant perceptible, et d’abord à leurs propres yeux, la réalité "technique" des difficultés qu’ils se destinent à résoudre par la mobilisation de leurs compétences professionnelles, ils ont aussi à reformuler les griefs des populations locales en "demande d’aide au développement" [70]. Leur inscription dans le champ humanitaire tout comme la position spécifique qu’ils y occupent, plus en retrait des attentions médiatiques, les aident. La revendication d’efficacité dont ils font leur marque collective les y incite d’ailleurs fortement. Elle conduit les militants des clubs CODEV à adopter une logique d’expertise empruntée au modèle managérial de l’entreprise et de l’Etat "modernisateur" avec une force d’autant plus grande qu’en tant qu’OSI ils sont directement placés dans l’orbite des pouvoirs publics pour lesquels le "développement" est un enjeu d’Etat et comme organisation appartenant à EDF, étroitement associés à ses préoccupations de mécénat public et de formation des cadres [71]. Le discours de mobilisation politique propre à ce type de militantisme et énoncé par la direction syndicale CFDT ou par le CODEV national leur délivre encore des ressources argumentatives pour produire une telle identité commune [72]. Cependant leur autonomie qui les fait exister comme des petites entreprises artisanales indépendantes freine ce travail d’articulation possible entre le "sommet et la base" et les laisse en prises avec eux-mêmes. De la même façon endosser la norme de leur nouveau militantisme entrecroisant dévouements et modèle managérial de l’efficacité suppose de leur part des ressources cognitives et un travail de réglage de soi et des actions en direction des autres accordant ce qu’ils ont été avec ce qu’ils doivent désormais être [73] dont tous n’ont pas forcément la possession. On conçoit que cela n’aille pas sans susciter des tensions et des contradictions à la fois au sein du groupement militant rassemblant des individus dissemblables sous bien des rapports et au sein des militants eux-mêmes [74].

Difficile, exigeant, cet exercice pratique de rééducation de soi, s’il encourage les investissements avant le départ, se trouve précisément mis à mal lors de l’expatriation. Alors même que la mission joue un rôle clef dans la construction du groupe militant notamment en assurant et renforçant sa cohésion [75], elle se révèle aussi source de fragilisation inattendue. C’est que la conception managériale adoptée de l’efficacité produit ses propres limites cognitives. D’une part, en exigeant la mise en suspens de toute considération politique et confessionnelle, elle a empêché les militants d’avoir une connaissance concrète de la vie des populations locales visées [76] ; d’autre part, elle a orienté leurs énergies dans des pratiques de contrôle de l’action avant ou après coup et non dans celles de l’interaction avec les autres aidés. La confrontation avec les "autres lointains" réalise, alors, là où les militants ne l’attendaient pas, une sorte de rappel à la réalité du monde social et politique (lorsqu’ils s’aperçoivent que leur "technique" est un enjeu politique et d’honneur social pour elles, que pour accomplir leur installation technologique, ils doivent non seulement constamment négocier avec les diverses autorités locales mais aussi se plier à des choix d’emplacements et des rythmes de travail qui ne sont pas ceux qu’ils avaient prévus selon leur rationalité d’experts etc.) qui fait ressurgir le "refoulé" de leurs propres dévouements et souvent sous une forme extrêmement violente pour eux : quand ils se voient traiter de "nouveaux colons" ou de "touristes" [77] eux qui dépensent sans compter leur temps, leur argent et leurs efforts de loyauté. Second dilemme pratique : cette rencontre impensée les oblige à improviser en situation et dans le feu de l’échange des solutions pour sauver la face (aux yeux des autres aidés, de leurs coéquipiers et de soi-même) et poursuivre malgré tout la mission projetée. Elle impulse en outre non seulement des concurrences incontrôlées entre membres de l’équipe portant sur la définition de la bonne relation à instaurer avec les autres aidés et bousculant les autorités précédemment établies mais aussi des formes de désarroi d’autant plus douloureuses et démoralisantes qu’elles n’ont pas été anticipées. Le paradoxe est double.

Ce sont les plus politiques, ceux qui disposent de ressources collectives précédemment accumulées lors de leurs multiples engagements antérieurs, qui sont les plus à même de maîtriser et d’endosser l’idéologie de l’expertise humanitaire qui place la singularité des personnes et des compétences à la source des dévouements. En quelque sorte, c’est la culture politique précédemment acquise et préservée lors leur entrée dans ce nouveau militantisme qui facilite la réforme de leur pensée et sa mise aux normes de l’humanitaire expert en permettant des discours sur soi relisant l’itinéraire passé à travers le prisme de ce qu’ils sont devenus et des discours sur les autres construisant une "commune humanité" en évitant les références à toutes les contingences sociales et politiques [78]. Mais ce sont également ceux-là, les mieux armés idéologiquement, qui sont aussi les moins susceptibles de supporter le "retour du réel" survenant lors de leurs contacts avec les populations locales, qui vient réveiller ce qu’ils se sont efforcés de ne plus penser et éveiller des images d’eux-mêmes dont ils se voulaient immunisés [79]. Leurs réactions sont à la mesure de ce en quoi ils ont espéré lorsqu’ils ont reconnu l’offre d’expertise humanitaire comme une offre à ce point intéressante pour eux qu’ils ont accepté lui consacrer leurs dévouements. Ces anciens militants ont trouvé en elle principalement la réactivation d’une croyance en la possibilité d’agir à nouveau en faveur des plus démunis, avec un engouement d’autant plus enchanté (et enchanteur) qu’en proposant d’aider au loin, cette offre fonctionnait aussi, à leurs yeux, comme une forme de protection morale contre les déceptions que suscitent les contacts trop rapprochés avec les bénéficiaires de leur sollicitude. Elle les a ainsi réarmés moralement en restaurant un sentiment d’utilité que la plupart ne trouvaient plus ni dans le militantisme institutionnalisé propre à EDF ni dans la routine de leur occupation professionnelle. La force des croyances ne s’évalue jamais à leur adéquation avec la réalité : la contradiction vivement ressentie sur le terrain et subjectivement difficilement supportable les pousse, au retour, non pas à changer de systèmes de justifications mais à relancer les actions d’expertise humanitaire qu’ils escomptent (et ils travaillent à le faire) cette fois mieux affûtées et plus efficaces. C’est que le travail nécessaire pour surmonter la déstabilisation et réadhérer aux convictions de leurs espérances trouve, une fois revenus en France, appuis et renforts dans la solidarité de l’équipe militante elle-même et dans des dispositions individuelles et collectives à la réflexivité apprises lors de leurs passages prolongés dans des mouvements politiques chrétiens qui leur offrent d’utiles technologies de gestion des désarrois moraux et de protection contre la démobilisation du groupe. Mais c’est en les fermant sur l’entre soi militant et en écartant, une fois encore, ceux qu’ils cherchent à réhabiliter.

On touche ici au plus troublant de l’histoire de la carrière morale des dévouements humanitaires. Ceux-ci ne peuvent "convenir" que pour autant qu’ils dénient sans cesse "l’humanité" (c’est-à-dire l’existence sociale et politique concrète) des autres lointains ou des étrangers proches au service desquels ils se mettent. C’est dans et grâce à ce déni qu’ils peuvent se déployer avec la force de conviction nécessaire pour que soient assumés les coûts moraux (en temps, en efforts, en travail sur soi) qu’ils ne manquent pas de susciter. Est-ce vrai seulement pour le militantisme humanitaire ou celui-ci ne livre-t-il pas la "vérité" de toutes les causes actuelles même les mieux arrimées aux groupes qu’elles défendent : qu’il n’y a de dévouements possibles que dans et par la mise à distance de ceux auxquels on se dévoue, sans cesse renvoyés au statut "d’étrangers" à leur propre destinée ? Là se situerait peut-être la nouveauté sans cesse invoquée et proclamée du militantisme d’aujourd’hui : le rapport fortement distendu aux autres que les loyautés militantes s’emploient à la fois de protéger et d’éviter. Lié à l’écart social et politique accru entre ceux qui portent les causes et ceux dont il est dit qu’ils en bénéficient, il serait non pas l’expression de l’avènement réussi d’un "militantisme par conscience [80]" ou d’un militantisme "distancié" car contractuel mais l’indice de la déstabilisation efficace et silencieuse des anciens porte-parole établis des plus démunis et des groupes qui trouvaient en eux et dans la délégation de leur voix les moyens de leur autonomie et de leur salut collectifs.

 



NOTES :

[1] . Elles forment également le gros de la troupe des OSI : autour d’une centaine contre une dizaine d’"urgencières". Voir "Associations de solidarité internationale" in Commission Coopération-Développement (COCODEV), Répertoire 1997-1998.

[2] . Ion (J.), La fin des militants ?, Paris, Editions de l’atelier, 1997, p. 81., "Un engagement symbolisé par le post-it, détachable et mobile : mise de soi à disposition, résiliable à tout moment", p. 81. Pour une discussion plus large des conclusions et des analyses proposés dans les travaux sur les "nouvelles formes d’engagement public", Collovald (A.), Lechien (M.-H.), Rozier (S.), Willemez (L.), L’humanitaire ou le management des dévouements, Rennes, PUR, 2002 (à paraître). Ce livre est issu d’une enquête menée auprès d’une centaine de salariés, notamment d’EDF, menant des actions de "transfert de technologie". Le présent article est tiré d’un chapitre : Collovald (A.), "L’humanitaire expert : le désencastrement d’une cause politique".

[3] . Répertoire nouveau et non pas inédit. Il y a actuellement une forte propension à déclarer "nouveaux" toute une série de comportements : discours critiques des jeunes sur la politique, vote "volatile", engagement civique "affranchi" des déterminations communautaires etc… On peut juste rappeler ici que le thème de la nouveauté est lui-même très ancien (songeons par exemple aux "nouveaux mouvements sociaux" des années 1970) et qu’il est emprisonné, parfois à son insu, dans une vision politique du monde tant il est devenu une ressource politique dans la compétition entre prétendants et acteurs établis pour la définition de la bonne intervention sur le monde. Il participe ainsi à une stratégie plus large de délégitimation du passé présenté comme archaïque, routinier, démodé, inadapté, bref dépassé par la "modernité" de l’époque actuelle. Proposant ainsi une rupture temporelle et morale entre hier et aujourd’hui, il instruit, plus ou mois incidemment, une disqualification (elle-même bien peu nouvelle) des modes d’intervention du populaire en politique puisque c’est la figure du militant ouvrier qui a modélisé historiquement le militantisme politique et syndical dont les temps présents sont censés s’éloigner. Si cela soulève déjà quelques problèmes pour une interprétation compréhensive du militantisme passé ou actuel, la manière de comprendre la "nouveauté" par opposition tranchée et rupture radicale dresse d’autres obstacles à l’analyse : en occultant les processus de construction dont les phénomènes "nouveaux" résultent, elle fait l’impasse entre autre sur toutes les plages d’entente possibles entre situations antérieure et actuelle et tout ce qui est "mixte", hybride, incertain comme les déplacements d’un univers à l’autre, les reconversions ou les mobilisations. Sur tous ces points, Collovald (A.), "Pour une sociologie des carrières morales des dévouements", in L’humanitaire ou le management des dévouements, op. cit.

[4] Sur des reconversions politiques qui conservent une vision sociale et politique du monde mais sur un autre mode que le mode militant, Collovald (A.), Neveu (E.), "La critique politique du "néo-polar"", in Briquet (J.-L.), Garraud (Ph.), Juger la politique, Rennes, PUR, 2002 et "Le néo-polar : du gauchisme politique au gauchisme littéraire", Sociétés et Représentations, 11, 2001.

[5] . Voir respectivement, Ryfman (Ph.), La question humanitaire. Histoire, problématiques, acteurs et enjeux de l’aide humanitaire internationale, Paris, Ellipses, 1999. Du même auteur, L’action humanitaire, Problèmes politiques et sociaux, 864, 2001. Kouchner (B.), Le malheur des autres, Paris, Odile Jacob, 1999. Rufin (J.-C.), L’aventure humanitaire, Paris, Gallimard, 2001.

[6] . Le fait que nombre des historiens de l’humanitaire soient des acteurs de l’humanitaire n’y est sans doute pas étranger. B. Kouchner, J.-C. Rufin, R. Brauman qui écrivent sur l’humanitaire ont appartenu à MSF.

[7] . Barret-Ducrocq (F.), Pauvreté, charité et morale à Londres au XIXe siècle. Une sainte violence, Paris, PUF, 1991 ; Duprat (C.), Usages et pratiques de la philanthropie : pauvreté, actions sociale, à Paris au cours du premier 19e siècle, Paris, Association pour l’étude de l’histoire de la sécurité sociale, 1996-1997.

[8] . Sur le rôle du patronat "éclairé", Le mouvement social, "Paternalisme d’hier et d’aujourd’hui", 144, 1988.

[9] . Par exemple, voir Topalov (Ch.), Laboratoires du nouveau siècle. La nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France, 1880-1914, Paris, Edition de l’HESS, 1999. Naissance du chômage, Paris, Albin Michel, 1994.

[10] . Le mouvement social, "Utopie missionnaire, militantisme catholique", 177, 1996.

[11] . Ainsi le CCFD (Comité catholique contre la faim et pour le développement), a conçu l’engagement politique dans le prolongement de l’engagement évangélique. Il participera en 1981 aux discussions ouvertes par J.-P. Cot sur l’aide au développement. Voir Mabille (F.), "La catholicité horizontale ou l’action humanitaire au sein de l’Eglise catholique. L’exemple du CCFD", Colloque de La Rochelle, 12, 13 avril 2001, ONG et action humanitaire : entre militantisme transnational et action publique.

[12] . Voir Cabedoche (B.), Les Chrétiens et le Tiers-Monde, Paris, Karthala, 1990 et Chauvin (M.), Le Tiers-Monde : la fin des idées reçues, Paris, Syros, 1991.

[13] . Notamment avec l’apparition de nouveaux militants chrétiens passés dans les associations comme la JOC, la JAC ou la JEC et la formation de nouveaux réseaux d’interconnaissances, Prudhomme (C.), "De l’aide aux missions à l’action pour le Tiers-Monde : quelle continuité ?", Le Mouvement social, 177, 1996.

[14] . Le terme de "Tiers-Monde" apparaît en 1952 en pleine décolonisation sous la plume d’A. Sauvy (dans l’Observateur) en référence explicite au Tiers-Etat. "… car enfin ce Tiers-Monde, ignoré, exploité, méprisé, comme le Tiers-Etat, veut lui aussi être quelque chose". Pour les expressions citées, voir Fanon (F.), Les damnés de la terre, Paris, Maspero, 1961. Moussa (P.), Les nations prolétaires, Paris, PUF, 1959.

[15] . Dimier (V.), "De la décolonisation… à la décentralisation. Histoire des préfets "coloniaux"", Politix, 53, 2001. Comme le montre l’auteure, cette idéologie de la proximité se jouait contre le "formalisme institutionnel" montré comme la marque naturelle des technocrates issus de l’ENA. Elle rappelle aussi que le reclassement des cadres coloniaux s’est effectué soit dans la préfectorale, soit à la direction générale VIII (Développement) de la Commission européenne. Certains restent en Afrique comme ambassadeurs ou coopérants, d’autres deviennent des conseillers des dirigeants des pays anciennement colonisés.

[16] . Voir Siméant (J.), "Entrer, rester en humanitaire. Des fondateurs de Médecins sans frontières aux membres actuels des ONG médicales françaises", Revue française de science politique, 1-2, 2001.

[17] . Un des critères importants retenus pour classer des quartiers en zones d’aide d’urgence est précisément le nombre d’immigrés parmi les habitants.

[18] . Voir entre autres Dubet (F.), Lapeyronie (D.), Les quartiers d’exil, Paris Seuil, 1992. Donzelot (J.) dir., Face à l’exclusion, Paris, Editions esprit, 1991. Pour une analyse, Paugam (S.), L’exclusion. Etat des savoirs, Paris, La Découverte, 1996.

[19] . Pour un examen de tels points de vue, Rey (H.), La peur des banlieues, Paris, Presses de Science Po, 1996. Voir aussi Boltanski (L.), Chiapello (E.), Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.

[20] . Comme le remarquait J. Verdès Leroux dans sa critique du livre de R. Lenoir, Les exclus paru en 1974 cette conception en termes d’exclusion "exclut la question de l’origine de l’exclusion". Peu à peu toutes les politiques ayant contribué à la définition de la situation présente (politiques du logement, de l’éducation, de l’emploi, politiques sociales et pénales) sont rendues invisibles dans les discours ou les analyses au point de faire porter la responsabilité des malheurs vécus sur les principaux intéressés eux-mêmes.

[21] . La proximité spatiale et sociale des membres des classes populaires et des "étrangers" (que va vite synthétiser le terme de "banlieue") facilite les transferts d’images et de stigmatisations.

[22] . Voir Gastaud (Y.), L’immigration et l’opinion en France sous la Ve République, Paris, Seuil, 2000. Sur les différentes politiques d’immigration, Weil (P.), La France et ses étrangers. L’aventure d’une politique de l’immigration, Paris, Calmann-Lévy, 1991.

[23] . Lochak (D.), "Les politiques de l’immigration au prisme de la législation sur les étrangers", in Fassin (D.), Morice (A.), Quiminal (C.) dir., Les lois de l’inhospitalité. Les politiques de l’immigration à l’épreuve des sans-papiers, Paris, La découverte, 1997.

[24] . Evénements comme les "émeutes urbaines", les "violences scolaires" ou les agressions contre les chauffeurs de bus, les pompiers et les forces de l’ordre, "l’affaire du foulard" en 1989, l’attentat de Marrakech en 1994 (contre des touristes et dans lequel sont impliqués des jeunes de la cité des 4 000 de La Courneuve et de la Goutte d’Or), "l’affaire Kelkal" en 1995 : ils deviennent des arguments sur le caractère exceptionnellement menaçant du moment lié au danger de l’islamisation des banlieues et du terrorisme et des signes alarmant sur la "décivilisation" de la société française, la "crise des institutions républicaines" sonnant la fin "du creuset français", voir Collovald (A.), "Des désordres sociaux à la violence urbaines. La dépolitisation du problème de l’immigration", Actes de la recherche en sciences sociales, 136/137, 2001.

[25] . Voir "Les nouvelles formes d’encadrement des classes populaires", Actes de la recherche en sciences sociales, 136/137, mars 2001.

[26] . Ils sont définis ainsi dans la presse mais aussi dans nombre de travaux à prétention sociologique et chez les responsables politiques qui par exemple les choisissent sur leur critère ethnique (les "Grands frères") pour tenter de contrôler leurs "semblables" réputés violents. Voir Macé (E.), “Face à l’insécurité, la médiation ? Les “Grands Frères” de la RATP” in Wieviorka (M.) dir., Violence en France, Paris, Seuil, 1999.

[27] . Sur ce point, Sayad (A.), La double absence, Paris, Seuil, 1999.

[28] . Si ce n’est sous des formes non conventionnelles et à côté de la politique comme le Rap par exemple. Il est vrai que la précarité ou la "galère" rend improbable toute implication dans des actions collectives conventionnelles (reconnues pertinentes par les acteurs politiques, administratifs ou journalistiques). Les attitudes velléitaires et individualistes, mais aussi la défiance à l’égard de ceux qui accèdent à des responsabilités minent constamment les tentatives d’auto-organisation. Les représentations dominantes comme les actions publiques menées pour résoudre "les problèmes d’une jeunesse immigrée" contribuent encore à décourager cette fraction de la jeunesse populaire qui cumule les handicaps sociaux et considère que la politique c’est surtout le "monde des autres".

[29] . Comme les ASTI (associations de solidarité avec les travailleurs immigrés) qui se multiplient en France dans les années 1960-1970 dans un contexte de mobilisation contre la précarité des conditions d’existence réservées aux travailleurs immigrés (conditions de travail, de logement, isolement et "misère morale"). Elles appartiennent aux "réseaux associatifs français de solidarité" parmi lesquels se trouve également le GISTI (Groupe d’information et de soutien aux travailleurs immigrés) créé en 1970 pour apporter une aide juridique aux immigrés et se consacrent à diverses missions comme l’alphabétisation, l’aide scolaire etc. Voir Lechien (M.-H.), "Logiques de l’enracinement et vieillissement d’un réseau de solidarité entre Français et Immigrés : la fin d’une ASTI", in Noiriel (G.) dir., Le vieillissement des immigrés en région parisienne, Rapport d’enquête pour le Fonds d’Action Sociale, 1992.

[30] . Comme le montre O. Masclet dans son analyse du quartier du Luth à Gennevilliers, municipalité communiste, in Rénovation urbaine et immigration : une intégration sous contrôle. Enquête sociologique dans une ville de la banlieue parisienne, Thèse de sociologie sous la dir. de G. Mauger, Paris, EHESS, 2000.

[31] . Méconnus même dans les travaux universitaires puisque, comme le rappelle G. Noiriel, l’immigration est considérée comme un problème extérieur et non comme un problème interne à l’histoire de la société française contemporaine, voir Le creuset français. Histoire de l’immigration XIXe-Xxe siècle, Paris, Seuil, 1988.

[32] . Voir "Les Tiers Mondes", Cahiers français, 270, 1995.

[33] . Seule l’organisation des Nations Unies comprend, notamment dans son organe délibératif, l’Assemblée plénière, des représentants des pays en voie de développement dont la voix équivaut à celle des pays industrialisés. Il est à noter cependant que son Conseil de sécurité ne compte que 15 membres dont 5 sont permanents et reviennent en très large part aux pays centraux (Chine, Etats-Unis, fédération de Russie, France, Royaume-Uni).

[34] . Avec une légitimité d’autant plus grande que les rapports de parlementaires européens et français se multiplient sur les nouveaux dangers d’une criminalité organisée protéiforme (mafias, terrorisme, drogue, prostitution, blanchiment d’argent) qui possèderait des ramifications aussi bien à l’extérieur des frontières de l’hexagone qu’à l’intérieur notamment dans les banlieues et grâce aux immigrés surtout islamistes. Sur ce point voir Bigo (D.), Police en réseaux. L’expérience européenne, Paris, Presses de Science Po, 1996.

[35] . C’est-à-dire une administration "capturée par son milieu de soutien", Spanou (C.), Fonctionnaires et Militants. L’administration et les nouveaux mouvements sociaux, Paris, L’Harmattan, 1991. Voir également le papier de J. Meimon tout à fait éclairant sur ce point, "La socialisation militante des professionnels de la solidarité internationale : l’exemple des agents du ministère de la Coopération", Colloque de La Rochelle, 12 et 13 avril 2001, ONG et action humanitaire : entre militantisme transnational et action publique.

[36] . Il n’est pas innocent que les principaux centres de documentation publics sur le développement et la coopération Nord-Sud sont soit fermés soit en passe de l’être : centre international de l’enfance et de la famille, bibliothèque du Centre des hautes études sur l’Afrique et l’Asie modernes, bibliothèque de l’ancien ministère de la Coopération ; coupes budgétaires et réorganisation des services documentaires de plusieurs organismes publics comme ceux de l’IRD (institut de recherche pour le développement), de l’IEDES (institut d’étude du développement économique et social), du CEPED (centre français pour la population et le développement). Voir Le Monde, 26/27 août 2001. La création, en 1999, d’un Haut Conseil de la coopération internationale sonne également la disparition, en tant que structure autonome, du ministère de la Coopération et le reclassement de ses agents au sein du ministère des Affaires Etrangères.

[37] . Faire abstraction de considérations politiques et religieuses permet de pouvoir négocier avec tous les pouvoirs en place l’accès aux populations civiles en situation de détresse. Ce qui oblige la plupart des représentants des ONG "humanitaires" à devoir "danser avec le diable" selon les mots de l’un d’entre eux.

[38] . Voir la préface de R. Brauman au livre Le tiers-mondisme en question, Paris, Orban, 1986.

[39] . Kouchner (B.), Le droit d’ingérence : faut-il les laisser mourir ?, Paris, Denoël, 1987.

[40] . Sur la mise en scène médiatique ou intellectuelle d’un répertoire humanitaire, Boltanski (L.), La souffrance à distance, Paris, Métailié, 1993. Champagne (P.), "La vision d’Etat", in Bourdieu (P.) dir., La misère du monde, Paris, seuil, 1993.

[41] . Voir Collovald (A.), Gaïti (B.), "Des causes qui parlent…", Politix, 16, 1991.

[42] . Le rôle que jouent les médias est là aussi essentiel, voir Cardon (D.), Laacher (S.), "Les confidences des Françaises à Ménie Grégoire", Sciences humaines, 53, 1995 ; Melh (D.), La télévision de l’intimité, Paris, Seuil, 1996. Il ouvre, pour les manifestations contestataires, toute une gamme de jeu possible sur le "spectaculaire corporel" ou "l’intimité blessée" : die in, sit in, grèves de la faim, mise en scène de corps souffrants. Voir Sommier (I.), Les nouveaux mouvements contestataires à l’heure de la mondialisation, Paris, Flammarion, 2001.

[43] . R. Brauman cite ainsi "l’intention du geste" parmi les trois éléments qui dessinent le territoire de l’humanitaire : "L’intention du geste, que doit guider le souci de l’Autre, et non la défense des intérêts", in L’action humanitaire, Paris, Flammarion, 2000.

[44] . Voir article extrêmement intéressant de N. Guilhot, "Les professionnels de la démocratie. Logiques militantes et logiques savantes dans le nouvel internationalisme américain", Actes de la recherche en sciences sociales, 139, 2001. Nous lui empruntons les termes de "marché international de la vertu".

[45] . Cela n’est pas sans évoquer la transformation du rôle de l’historien pris dans et par la logique judiciaire. La thématique des Droits de l’homme convoquée à propos des "crimes imprescriptibles" a participé à cette transformation. Voir Rousso (H.), La hantise du passé, Paris, Textuel, 1998 et le numéro de Sociétés contemporaines sur "Expertises historiennes", 39, 2000.

[46] . Ainsi que le signalent à leur façon R. Backman et R. Brauman : "L’humanitaire ayant été confisqué par les Etats pour dissimuler leur cynisme ou leur impuissance, les journalistes, après les ministres, ont fini par baptiser "intervention humanitaire", le débarquement des marines en Somalie et par nommer "catastrophe humanitaire" ce qui était, au Rwanda, un génocide" in Les médias et l’humanitaire : éthique de l’information ou charité spectacle, Paris, CFPJ éditions, 1996.

[47] . Bourdieu (P.), "La démission de l’Etat" in Bourdieu (P.) dir., La misère du monde, op. cit.

[48] . Voir "La santé en souffrance" in Fassin (D.), Morice (A.), Quiminal (C.) dir., Les lois de l’inhospitalité, op. cit.

[49] . Nouvelles censures officielles qui n’ouvrent pas seulement sur un "double jeu" possible : elles l’imposent aussi. Si la référence humanitaire sert souvent de paravent à d’autres actions moins "élevées", le paravent est devenu nécessaire. En témoigne par exemple le fait que les bombardements sur l’Afghanistan sont doublés de parachutages de biens alimentaires. Même les plus puissants sont contraints désormais d’accompagner leur brutalité guerrière d’une aide humanitaire au moins apparente si elle n’est pas efficace. C’est sans doute une des différences majeures avec la guerre du Vietnam à laquelle l’intervention américaine en Afghanistan est comparée. Ce double jeu contraint, en créant des opportunités de critiques et de contestations autrefois indicibles comme telles, impose de nouvelles règles à la domination des autres qui "civilisent" les dominants au moins dans leurs actions les plus visibles non pas en freinant la violence de leur puissance sur les autres mais en les obligeant à tenir compte de leurs concurrents effectifs ou éventuels.

[50] . Voir Juhem (Ph.), "La logique du succès des énoncés humanitaires : un discours sans adversaires", Mots, 65, 2001.

[51] . Les critiques entre "humanitaires" sont extrêmement vives, voir par exemple sur la question des camps de réfugiés, Rufin (J.-C.), Le piège humanitaire, Paris, Lattès, 1986. Si elles font de chacun d’entre eux des "intellectuels critiques" et publics de leur propre action (ce qui est rare dans l’espace politique), reste que le plus souvent elles ne se fondent pas sur les réactions émises par les autres aidés ou sur l’effectivité concrète des "sauvetages" réalisés. Par exemple, dans les rapports d’activité qu’établissent les grandes ONG apparaît comme mesure de leur réussite le nombre de missions déployées et de collaborateurs employés (notamment locaux) mais rien sur les personnes réellement touchées sinon "sauvées".

[52] . Les ONG humanitaires comme Médecins du monde, Aide et Action, Médecins sans frontières se sont dotés de "chartes" sur le modèle anglo-saxon du "guide des bonnes conduites". Le "comité de la charte de déontologie des organisations sociales et humanitaires faisant appel à la générosité du public" a fêté en juin 2000 son dixième anniversaire. Cependant cette réglementation interne vise d’abord à renforcer la transparence dans l’utilisation des financements accordés dans le souci d’accroître la crédibilité auprès des donateurs. Voir Ryfman (Ph.), "Codes de conduite et loyauté dans le champ humanitaire", in Laroche (J.), dir., La loyauté dans les relations internationales, Paris, L’Harmattan, 2001.

[53] . En 1997, 61% de l’enveloppe financière accordée aux OSI par le ministère de la Coopération ou celui des Affaires Etrangères vont au volontariat contre 30% aux actions de terrain, voir Devin (G.), "Les ONG et les pouvoirs publics : le cas de la Coopération au développement", Pouvoirs, 88, 1999.

[54] . Daum (Ch.), "La coopération, alibi de l’exclusion des immigrés ? L’exemple malien", in Fassin (D.), Morice (A.), Quiminal (C.) dir., Les lois de l’inhospitalité, op. cit.

[55] . Sur l’humanitaire voir par exemple Marchall (R.), "La militarisation de l’humanitaire : l’exemple somalien" et Dorronsoro (G.), "Les enjeux de l’aide en Afghanistan", in Cultures et conflits, 11, 1993. Plus largement, Bayard (J.-F.), L’Etat en Afrique. La politique du ventre, Paris, Fayard, 1989.

[56] . A l’instar des réflexions de J. N. Rosenau sur le nouvel ordre mondial, voir Turbulence in World Politics, New York, London, Harvester/Wheatsheaf, 1990 et Rosenau (J. N.), Czempiel (E.-O.) dir., Governance without Government : Order and Change in World Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1992. Voir aussi Tarrows (S.), "La contestation transnationale", Cultures et conflits, 38/39, 2000.

[57] . L’enquête menée par P. Dauvin, J.-P. Masse et J. Siméant qui sont allés sur le terrain observer des actions de MSF et s’entretenir avec eux est sous cet angle tout à fait originale, voir Siméant (J.), "Entrer et rester en humanitaire "art. cité.

[58] . Latour (B.), Les microbes. Guerre et Paix, Paris, Métailié, 1984.

[59] . Pinto (L.), "Le consommateur, agent économique et acteur politique", Revue française de sociologie, 2, 1990.

[60] . Sur ce problème de représentation politique, Suaud (C.), "Le mythe de la base", Actes de la recherche en sciences sociales, 52/53, 1984.

[61] . Sur ce point Bayard (J.-F.), L’illusion identitaire, Paris, Fayard, 1996.

[62] . Par exemple c’est en raison des dangers encourus sur le terrain (plusieurs représentants de MSF ont été attaqués, blessés ou tués pendant les années 2000/2001) que l’exigence de "mieux appréhender la complexité des situations" dans lesquelles ils cherchent à intervenir devient récurrente et pressante. Voir le rapport d’activités 2000/2001 de l’association Médecins sans Frontières cité dans Ryfman (Ph.), L’action humanitaire, op. cit.

[63] . On se sépare ici du programme d’analyse des "carrières militantes" systématisé par O. Fillieule et adopté, chacun à sa manière, par les différents auteurs des contributions ressemblées dans la Revue française de science politique, "Devenirs militants", 1/2, 2001. On ne peut développer dans cet article ce qui nous en éloigne (voir "Pour une sociologie de la carrière morale des dévouements", art. cité) ; disons pour aller vite que l’on prend en compte la dimension structurelle des relations sociales "à la fois contraignante et habilitante" selon les mots d’A. Giddens (ce qui semble être absent de ces travaux) et que l’on considère les activités militantes comme des pratiques sociales et politiques demandant, pour être explicitées, de sortir de la seule analyse du militantisme ou de la sociologie des mobilisations pour faire appel à la sociologie du travail et des professions, à la sociologie politique et des politiques publiques, à l’ethnographie aussi bien qu’à l’histoire et à la science politique par exemple qui seules permettent de restituer l’ensemble des expériences sociales constitutives de "l’identité" de ces salariés devenus militants. Sur la dimension structurelle des relations sociales, Giddens (A.), La constitution de la société. Eléments de la théorie de la structuration, Paris, PUF, 1987.

[64] . Goffman (E.), "La carrière morale du malade mental", in Asiles. Etudes sur la condition sociale des malades mentaux, Paris, Minuit, 1968. S’il développe cette analyse à propos des malades placés en hôpital psychiatrique, sa portée dépasse la seule étude des "institutions totales" puisque Goffman en reprend les attendus dans ses analyses de toutes les expériences sociales, voir Goffman (E), Les cadres de l’expérience, Paris, Minuit, 1991.

[65] . Tackett (T.), Par la volonté du peuple. Comment les députés de 1789 sont devenus révolutionnaires, Paris, Albin Michel, 1997.

[66] . On emprunte les termes de "travail sur la trajectoire des dévouements" à A. Strauss qui désigne par "travail sur la trajectoire de la maladie" l’activité de soins qui se déploie dans le temps autour du malade et sur sa personne. Le terme "de trajectoire fait non seulement référence à l’évolution sur le plan physiologique de la maladie de tel patient mais également toute l’organisation du travail déployée pour suivre ce cours, ainsi qu’au retentissement que ce travail et son organisation ne manquent pas d’avoir sur tous ceux qui s’y trouvent impliqués (médecins, infirmières, kinésithérapeutes, techniciens en charge des machine et patients)". Voir Strauss (A.), La trame de la négociation : sociologie qualitative et interactionnisme, Textes réunis par I. Baszanger, Paris, L’Harmattan, 1992.

[67] . Tautologisme propre à l’illusion "héroïque" et étiologique qui pousse à voir toutes les conséquences de l’action comme nécessairement inclues dans les "décisions" prises ou le projet affiché, Dobry (M.), Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de Science Po, 1986, p. 79-95

[68] . Passeron (J.-C.), Le raisonnement sociologique. L’espace non-poppérien du raisonnement naturel, Paris, Nathan, 1991.

[69] . Au sens d’Elias de problème concret que ces militants doivent s’attacher à résoudre et le ressort de leur ligne de conduite future qui n’épargne ni ce qu’ils s’engagent à faire ni les représentations qu’ils portent sur les autres et sur eux-mêmes ni, au bout du compte, leur identité, Elias (N.), Mozart. Sociologie d’un génie, Paris, Seuil, 1991.

[70] . Sur le travail d’interprétation et de reformulation que suppose toute cause, Felstiner (W.), Abel (R.), Sarat (A.), "L’émergence et la transformation des litiges : réaliser, reprocher, réclamer", Politix, 16, 1991.

[71] . C’est rappeler que l’on a affaire ici à une définition particulière de l’efficacité qui ne va pas de soi et qui n’est pas la seule existante (même si elle passe aujourd’hui pour la plus évidente et naturelle et reste ininterrogée). En ce sens mérite-t-elle une analyse de ses conditions d’acceptabilité surtout dans un univers militant où l’efficacité était conçue comme une efficacité politique fondée sur le rééquilibrage des rapports de force, la mobilisation du plus grand nombre pour peser face à ceux qui ont la puissance sociale et politique avec eux ou l’horizon possible des luttes et actions menées collectivement. Si elle s’apparente à une tentative d’autonomisation de l’univers militant (notamment syndical) par rapport à l’espace politique, elle s’effectue cependant en reprenant à son compte une définition ayant cours au sein de l’Etat et du monde de l’entreprise et contre d’autres formes d’expertise sur le monde social (expériences sociales vécues, apprentissage sur le terrain dans la confrontation en face à face avec les plus démunis, savoirs et savoir faire issus des mobilisations te des rapports de force, connaissances apprises par le métier même de syndicaliste etc.) qui sont celles, entre autres, des militants "de base" mais aussi des groupes sociaux qui bénéficient de la sollicitude militante. Sur ce point, Collovald (A.), "L’humanitaire expert : le désencastrement d’une cause politique", art. cité.

[72] . Comme le note L. Boltanski : "Le discours de mobilisation politique … peut exercer un effet d’unification symbolique en fournissant aux agents des critères d’identité, des principes explicites et officiels d’appartenance, en leur disant explicitement ce qui les rassemble, sous "quel rapport" ils ont "quelque chose en commun" de plus "essentiel" et de plus "déterminant" que ce par quoi ils se distinguent", in Les cadres. La formation d’un groupe social, Paris, Minuit, 1982, p. 257.

[73] . Comme l’écrit P. Berger, "La conscience sociologique se meut à l’intérieur d’un cadre de référence qui nous permet de comprendre notre propre biographie comme une évolution au sein de et à travers des univers sociologiques auxquels sont liés des systèmes de signification spécifique", in Comprendre la sociologie, Paris, Editions Resma, 1973.

[74] . Voir Lechien (M.-H.), "Aider les autres : trajectoires professionnelles, reconversions militantes et valorisation de la personne", in L’humanitaire ou le management des dévouements, op. cit.

[75] . Elle assure une sorte d’intimité collective plongeant les militants dans une tension singulière à la fois éprouvante et stimulante, permettant par la confrontation des réactions spontanées, des impressions et des analyses une complicité consacrant des moments significatifs communs (les erreurs que les salariés se promettent ne pas réitérer lors de leur prochaine mission, les situations de décalage transformées en histoires drôles) et prenant toute sa force au retour quand certains membres de l’équipe, désorientés, ne peuvent partager leur expérience qu’avec ceux qui l’ont également vécue et maîtrisée. Voir Willemez (L.), "Des entreprises d’humanitaire expert ou l’enchantement de la communauté d’action" in L’humanitaire ou le management des dévouements, op. cit.

[76] . Cette connaissance s’effectue le plus souvent sur un mode cultivé (lectures de guides de voyage) ou réminiscent (souvenirs de leurs années de coopération).

[77] . Voir le documentaire "Nioro-du-Sahel, une ville sous tension", réalisé par Christian Lallier en 1999 qui suit une mission d’électrification, au Mali, menée par un CODEV fondé au milieu des années 1990. Pour son analyse, voir Lechien (M-H.), Pour une sociologie des pratiques humanistes, Thèse de sociologie sous la dir. de G. Mauger, Paris, EHESS, 2001.

[78] . Voir sur ce point, Rozier (S.), "Altruisme, indignation et efficacité. Les justifications de l’engagement solidaire", in L’humanitaire ou le management des dévouements, op. cit.

[79] . On ne peut, ici, que se séparer des conclusions de J. Siméant qui ne repère des "ruptures biographiques" qu’avant l’engagement des fondateurs de MSF dans l’humanitaire international (in "Entrer, rester en humanitaire.", art. cité). Et d’abord parce que dans toutes les histoires de vie de militants (et sans doute de tous les acteurs sociaux), on peut découvrir des ruptures biographiques éprouvées dans l’enfance ou l’adolescence et donc préalablement à l’engagement (voir par exemple les biographies de militants communistes reconstituées par B. Pudal in Prendre parti, Paris, Presses de Science Po, 1989). En ce sens il est important de montrer comment elles jouent différemment selon les individus et selon leur inscription dans des milieux sociaux et politiques ; il est tout aussi important de montrer comment, chez certains, elles sont valorisées dans les explications qu’ils donnent de leur engagement alors que pour d’autres elles sont atténuées voire déniées. En quelque sorte, s’il est effectivement nécessaire de rappeler que tout récit de vie repose sur une "illusion biographique" de continuité, il est tout aussi nécessaire de rappeler que d’une part celle-ci prend des formes différentes selon les individualités sociales et politiques et, d’autre part, qu’il s’agit d’une "illusion bien fondée" c’est-à-dire qui appelle, de la part des individus, un travail de reconstruction et de validation rétrospective dont l’analyse s’impose également. Voir sur le premier point Peneff (J.), La méthode biographique, Paris, Armand Colin, 1990 et sur le second Bourdieu (P.), "L’illusion biographique", Actes de la recherche en sciences sociales, 62/63, 1986 ; Pollak (M.), "La gestion de l’indicible", Ibidem. Très étonnamment, si l’on suit J. Siméant, une fois engagés, ces militants "humanitaires" ne connaissent plus de "rupture biographique" comme s’ils étaient d’emblée ajustés totalement à la cause qu’ils servent ou comme si les différentes actions qu’ils mènent sur le terrain ne les "éprouvaient" plus personnellement. Une trajectoire sans histoires en quelque sorte qui appelle cependant explications ne serait-ce qu’au vu des multiples défections ou turn-over qu’enregistre ce type de militantisme voire tout militantisme dont le principal problème pratique est de lutter contre les déceptions et les démoralisations conduisant à la démobilisation (de soi et de l’action collective).

[80] . Cette notion, associée à celle du "militantisme moral" et même si elle est autorisée par la science politique américaine (conscience constituents) mérite d’amples critiques. Pour le dire abruptement, si elle désigne sous un label chic un problème social et politique ancien, elle est vide de tous les acquis de la sociologie politique et fait davantage écran qu’explication. Si l’on se reporte aux travaux d’A. Oberschall sur les conditions de possibilité d’une mobilisation sociale, ce sont précisément des acteurs au profil social ascendant qui sont plus portés que d’autres à prendre la tête d’actions collectives et en cela ils ont une atypicité qui les distingue de ceux dont ils assurent la défense. Voir Oberschall (A.), Social Conflict and Social Movements, Prentice Hall, Englewood Cliffs, 1973. C’est par exemple ce qu’a pu montrer, à sa façon, B. Pudal (in Prendre parti, op. cit.) lorsque, reconstituant les biographies des dirigeants du parti communiste, il montre que, par leur scolarité exemplaire, leurs différentes occupations professionnelles, leur souci de "s’autoéduquer" et de se cultiver, ces représentants ouvriers étaient proches des fractions basses des classes moyennes et qu’à ce titre, ils étaient proches aussi de "sortir" du groupe ouvrier. Leur fidélité de représentants de "la classe ouvrière" s’est jouée justement dans le fait d’être "retenus" subjectivement et politiquement d’une telle échappée et de toujours se considérer comme "des fils du peuple". C’est dire d’une certaine façon que le "militant par conscience" défini comme celui qui est extérieur aux groupes mobilisés et ne retire pas de profits directs de la cause à laquelle il se dévoue ne concerne pas simplement ces intellectuels ou ces personnalités qui s’engagent dans des causes soit "idéalisées" (droit de l’homme, antiracisme, humanitaire) soit favorables à des groupes distants d’eux culturellement et socialement (sans papiers, immigrés, chômeurs, sans logis) : tout militant est un "militant par conscience" puisqu’il ne ressemble jamais, socialement, culturellement, politiquement à ceux dont il plaide la défense et ne retire jamais les mêmes profits que ces derniers. Le travail de mobilisation et de représentation des autres est toujours un travail de "vraisemblance" (dans tous les sens du terme) comme le remarque S. Maresca, in L’autoportrait. Six agricultrices en quête d’image, Toulouse-Le Mirail, Presses Universitaires du Mirail, 1991. Il est vrai que les connotations extrêmement positives attachées à cette notion ne sont jamais analysées comme telles dans les emplois qui en sont faits et qui la réservent pour des engagements et des acteurs à "dignité élevée". On comprend alors les obstacles qui ne manqueraient pas de se dresser si l’on faisait remarquer que les dirigeants poujadistes étaient des "militants par conscience" ou que ceux qui s’engagent sous les bannières honteuses du FN le sont également. Et pourtant… Inversement on ne peut que s’étonner de cet a priori qui affirme que les intérêts sociaux sont tous d’emblée contenus dans le projet affiché par la cause puisqu’il est supposé, sans autre forme de démonstration, que les principaux bénéficiaires directs de celle-ci sont ceux dont elle proclame défendre les préoccupations. C’est oublier tout le travail de construction des intérêts sociaux qui s’opère dans la représentation publique qui en est donnée et dont la prise en charge est forcément sélective puisqu’elle s’effectue à partir et à travers les enjeux propres à ceux qui les portent sur la scène publique. Si est oubliée ici la division du travail politique et sa relative autonomie, est occulté le fait que les premiers à retirer profit d’une cause sont ceux qui la plaident. Et pour cause pourrait-on dire puisque leur élévation sociale est tenue pour preuve de leur désintéressement.