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Synthèses

Recueil Alexandries

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avril 2006

Alice Corbet

Génération née dans les camps de réfugiés Sahraouis : une vie entre les camps et l’Occident

auteur

Alice Corbet est docteur en anthropologie, sa thèse s’intitule « Nés dans les camps : changements identitaires de la nouvelle génération de réfugiés sahraouis et transformation des camps » (2008, CEAf -EHESS). Ses recherchent portent sur le dispositif humanitaire, dans les camps sahraouis et en Haïti.

résumé

Le texte présenté ici est élaboré à partir des observations effectuées lors de trois recherches de terrains d’un mois au moins, dans les camps de réfugiés sahraouis situés au Sud-Ouest de l’Algérie. Ces campements sont installés depuis 1976, date à laquelle l’Espagne a abandonné sa colonie au Maroc. Depuis, malgré un mouvement de résistance (le Front POLISARIO), une République fondée dans l’exil (République Arabe Sahraouie Démocratique, RASD), et plusieurs résolutions de l’ONU réaffirmant le droit des peuples à disposer d’eux-même, aucun référendum d’autodétermination n’a pu être mis en place malgré la MINURSO, force des Casques bleus qui gère le territoire. On estime à 160 000 le nombre de réfugiés vivant dans a hamada de Tindouf, plateau particulièrement aride du Sahara, dans 4 camps principaux. Les conditions de vie y demeurent très précaires car le terrain ne permet pas une installation (pas de puits, impossibilité d’agriculture ou d’élevage, isolement géographique, conditions météorologiques extrêmes, etc.). Le texte suivant évoque, en particulier, la façon dont les jeunes réfugiés rencontrent le monde extérieur au cours de leur vie, et les adaptations conséquentes.

à propos

Texte élaboré à partir d’une recherche en avril 2006, dans les camps de réfugiés sahraouis du Sud-Ouest de l’Algérie. Ce troisième voyage n’aurait pu être possible sans l’aide financière et intellectuelle du Programme Asiles. Le présent texte constitue une synthèse immédiate d’observations faites durant ce mois d’avril 2006 qui seront exploités de manière approfondie dans le cadre d’une thèse de doctorat.

citation

Alice Corbet, "Génération née dans les camps de réfugiés Sahraouis : une vie entre les camps et l’Occident", Recueil Alexandries, Collections Synthèses, avril 2006, url de référence: http://www.reseau-terra.eu/article446.html

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"Compte rendu - terrain" de un mois dans les camps de réfugiés sahraouis (sud Ouest Algérie), avril 2006.

Contexte et méthode

Le texte présenté ici est élaboré à partir des observations effectuées lors de trois terrains d’un mois au moins, dans les camps de réfugiés sahraouis situés au Sud-Ouest de l’Algérie. Ces campements sont installés depuis 1976, date à laquelle l’Espagne a abandonné sa colonie au Maroc. Depuis, malgré un mouvement de résistance (le Front POLISARIO), une République fondée dans l’exil (République Arabe Sahraouie Démocratique, RASD), et plusieurs résolutions de l’ONU réaffirmant le droit des peuples à disposer d’eux-même, aucun référendum d’autodétermination n’a pu être mis en place malgré la MINURSO, force des Casques bleus qui gère le territoire. On estime à 160 000 le nombre de réfugiés vivant dans a hamada de Tindouf, plateau particulièrement aride du Sahara, dans 4 camps principaux. Les conditions de vie y demeurent très précaires car le terrain ne permet pas une installation (pas de puits, impossibilité d’agriculture ou d’élevage, isolement géographique, conditions météorologiques extrêmes, etc.).La dépendance aux organisations humanitaires est donc quasi-totale, malgré l’organisation du Front Polisario associé à certaines ONG, qui a mis en place un système de gestion politique et administrative des Sahraouis, en établissant les bases de la RASD (scolarisation, hôpitaux, organisations de masse, éducation politique, etc.).

Signalons brièvement les difficultés d’accès aux camps pour le chercheur, sous l’autorité militaire du Front Polisario, et rappelons les divers problèmes liés à la précarité, à l’isolement des réfugiés, peu habitués à rencontrer des étrangers. La méthode adoptée est donc celle de « l’intégrations participante » qui, malgré ses limites, apporte avec le temps des informations de plus en plus riches.

Ce troisième voyage n’aurait pu être possible sans l’aide (stimulante comme financière) du programme Asiles. Retourner sur le terrain ce mois d’avril m’a permis de revoir une famille avec laquelle s’est établi des contacts « privilégiés », m’ayant particulièrement bien acceptée, et ayant vécue avec elle des moments forts de son histoire. Parallèlement, d’autres camps et familles ont été visités, l’intégration s’y effectuant d’autant mieux que je commence à maîtriser les usages et codes sociaux, tout comme la langue (le dialecte hassaniya). J’ai également réussi à me défaire de tout contrôle militaire ou officiel, ce qui m’accordait une grande liberté de déplacements et rencontres…

Si les personnes ont souvent du mal à évoquer leurs problèmes ouvertement ou à parler librement de tous les sujets, la vie quotidienne et son lot d’évènements et d’opportunités donnent lieux à des discours très révélateurs (sur les traditions, le tribalisme, l’esclavage, les positions politiques et la condition « réfugiée », etc.). C’est ainsi, informellement et en suivant des parcours de vie, que se constitue ma recherche sur l’identité des sahraouis réfugiés, et en particulier sur la façon dont elle est ressentie et (re)composée par la génération née dans les camps.

Le texte suivant évoque donc, en particulier, la façon dont les jeunes réfugiés rencontrent le monde extérieur au cours de leur vie, et les adaptations conséquentes. Les expressions en italique sont celles relevées des propos sahraouis

L’enfance. Les séjours en Espagne : un enjeu de plus en plus évalué

Le Front Polisario a organisé la société des camps dans le but de constituer une conscience de peuple, une unité, transversales aux hiérarchies sociales traditionnelles, afin de mieux légitimer et fonder la RASD.

Afin de démontrer sa capacité à gérer et à former les populations, et dans la perspective de l’indépendance du Sahara Occidental, l’Etat sahraoui a instauré très tôt l’école obligatoire dans le camps. Les cours, mixtes, sont dispensés en Arabe et en Espagnol, langue hérité des anciens colons.

C’est d’ailleurs vers leur 10ème année que les enfants partent passer leurs vacances d’été en Espagne , chez des familles d’accueil, grâce à diverses ONG ou associations. A travers ces voyages, renouvelés pendant 3ans environ, ils se confrontent à un confort de vie inimaginable dans la précarité des camps… et ils en reviennent généralement transfigurés : le bon environnement de leurs vacances « à l’occidental » et les soins apportés par les familles changent physiquement les enfants, grandis, « ragaillardis » de façon impressionnante, dynamisés, etc. En contrepartie, les « correspondants » espagnols rendent visite par centaines aux familles Sahraouies, une semaine, vers le mois de mars.

C’est ainsi que la relation liant les deux familles s’engage souvent bien au-delà d’un accueil vacancier : pour les réfugiés, envoyer son enfant à l’étranger devient un véritable enjeu, car les dons d’argent ou de matériel par les familles espagnoles sont fréquents. L’impact de ces apports privés d’aide est puissamment ressenti sous les tentes : il accentue même les récentes distinctions de statuts entre groupes familiaux, entre ceux recevant une aide financière et d’autres toujours entièrement tributaires de l’aide humanitaire.

« Avoir une famille espagnole » est donc revendiqué, signifiant recevoir régulièrement de l’argent, et cette relation « privilégiée » est exprimé par divers objets ostentatoires exposés, relevant du confort « à l’occidental » : objets ménagers, ustensiles électroniques de cuisine, chaînes stéréo et même lecteurs DVD… L’électricité étant absente (même si des panneaux solaires permettent un faible éclairage de nuit), ces objets sont généralement inutilisés (car inutilisables), ou rapidement hors d’usage (endommagés par le sable, absence de piles, etc.). Mais en cas de « coup dur », tout ce matériel peut être revendu en contrebande en Mauritanie, ou donnés lors de fêtes, et entrent dans le système d’échange.

Certains effets pervers de ces relations entre deux familles, deux cultures, et deux niveaux de vie surgissent. Par exemple, tout « nassranii » (étranger) est maintenant assimilé à « une banque ambulante », même s’il vient dans le cadre d’une ONG… Les rapports amicaux deviennent de plus en plus marchants, et une concurrence s’instaure entre les différents groupes. En effet, les familles occidentales apportent de façon plus ou moins régulière, plus ou moins de cadeaux et d’argent avec elles, certaines se contentant d’accueillir les enfants l’été quand d’autres offrent des sommes impressionnantes à « leurs » réfugiés… et si certains sahraouis sont comblés, et doivent apprendre à gérer une richesse souvent inemployable (car il y a peu de commerces dans les camps), d’autres sont très déçus…

Le séjour des espagnols dans les camps donnent lieu à des démonstrations de la célèbre hospitalité bédouine : grâce à de grands frais engagés, les réfugiés présentent à leurs invités une vie certes pauvre mais éloignée de leur dénuement quotidien. En ces périodes, les liens de solidarité communautaire sont rétablis activement afin que la famille d’accueil se dédie entièrement à ses invités. Famille et voisins gèrent la maisonnée, s’occupent du rationnement, de l’eau, apportent de toutes parts des matelas et couvertures, afin que les « nassraniis » ne souffrent pas trop de leur séjour. Tout est mis en œuvre pour que les espagnols bénéficient de plusieurs repas par jour, avec de la viande, puissent se doucher, faire la fête le soir ; le rythme social des réfugiés est complètement renversé afin de s’adapter à celui des invités. Mais cet accueil est souvent mal interprété par les espagnols, et nombre d’entre eux repartent avec le sentiment que « le dénuement des camps n’est pas si grand que cela » ; ils en tirent des conséquences financières et certaines familles de réfugiés qui attendaient un retour monétaire compensant, au moins, leurs efforts, se retrouvent endettés…

Bref, les séjours en Espagne sont très bénéfiques pour les enfants sahraouis, mais les échanges et liens mènent à diverses conséquences : matérielles, sociales (reconfiguration des hiérarchies sur des critères monétaires, et éphémères), ou symboliques (nouvel idéal du « nassranii »).

Après des études à l’étranger, un difficile retour

Agé de 12 à 16 ans, l’adolescent sahraoui va étudier dans une des trois écoles de l’espace des camps. Ils y vivent en internat, car ces écoles sont isolées. Ils y apprennent toutes les matières classique, des bases d’anglais, les fondements politiques de la RASD, et biens sûr ce qu’est leur patrie, le Sahara Occidental, qu’ils n’ont jamais connu…

Cette rupture avec le milieu familial est souvent anticipatrice d’une grande absence : nombre d’étudiants, ensuite, vont passer leur bac et commencer leurs études supérieures (si leurs résultats sont satisfaisants) en Algérie, en Libye, ou à Cuba . Les meilleurs restent jusqu’à l’obtention de leur Doctorant dans ces pays.

Auparavant, c’était le Front Polisario qui décidait où devaient se former les jeunes, selon ses besoins estimés en cas d’indépendance. Mais maintenant, ce choix est plus libre, avec en privilégié les professions médicales (à Cuba). Cependant, sur place, les étudiants sahraouis partent et demeurent en groupe, unis, encadrés et surveillés par des cadres du Front Polisario. Cela dans le but d’éviter une dilatation des liens sociaux, renforce l’esprit communautaire, et contient le désir de certains à trop « goûter » au nouveau monde proposé… et à ses éventuelles perversions.

De retour dans les camps de réfugiés, les jeunes diplômés gardent entre eux les souvenirs d’un monde moderne (l’eau courante ou l’électricité étant, on le rappelle, un confort inconnu des réfugiés). Mais ils ne trouvent généralement pas de travail, ou alors des occupations occasionnelles comme l’accompagnement de « missions » d’ONG.

Souvent, ce sont ces étudiants qui, pour s’occuper en partie, organisent de petits commerces. Ces derniers se sont multipliés depuis 1991 (date du cessez-le-feu, du capital obtenu par la remise de la solde d’anciens combattants par les espagnols à certaines familles, etc.). Se sont donc progressivement installés de petits marchés au centre des camps, qui offrent des services simples (mécanique, cordonnerie, etc.), des biens achetés en Mauritanie (petit matériel de cuisine, couvertures, melhaffas , etc.), ou de l’alimentation (revente tolérée par le HCR d’un peu d’aide humanitaire, viande de chameau, quelques fruits et légumes importés de Tindouf, etc.). Il n’est pas rare, ainsi, de rencontrer un gérant de boutique ayant obtenu une formation supérieure, parlant plusieurs langues, « noyant son ennui » en s’investissant dans son petit commerce…

Une autre tactique d’enrichissement pour la jeunesse éduquée est de réussir à partir une ou deux années en Espagne pour effectuer des « petits boulots ». Le petit pécule ainsi amassé, jusqu’à temps que leur visa soit expiré, sert généralement à acheter une voiture ou le matériel permettant, par la suite, de mettre en place une activité dans les campements.

De la part de cette génération, faut-il lire cet engagement dans l’économie hésitante des camps de réfugiés comme un investissement pour construire et entretenir l’unité de la RASD, le futur Sahara Occidental ?

Peut-être, car le patriotisme est toujours revendiqué, même si les aménagements se révèlent comme une installation allant bien au-delà/ à l’encontre de l’aspect temporaire que le Front Polisario souhaite conserver aux camps… Mais lors des conversations, à mots cachés, on évoque surtout le désir de « faire quelque chose », de rompre avec l’ennui, avec « l’attente immobile » qui prévaut, avec le décalage par rapport à la marche du monde…

L’argent gagné est soit utilisé pour accéder à un peu plus de confort matériel (mais difficilement accessible), soit pour mettre en œuvre des tactiques de « re-départ » dans un pays extérieur, parfois mieux connu que la vie Sahraouie des réfugiés pour ceux qui sont paris pendant une quinzaine d’année . Car certains décrivent comme un « double » ou un « triple » exil leur retour à la vie de réfugiés : naître en exil, connaître un départ lors de l’adolescence à l’étranger, y appréhender et assimiler un nouveau mode de vie, y être coupé de la culture Sahraouie quotidienne, puis revenir sans occupation ni référents culturels dans un milieu fermé et précaire…

Rejoindre l’Occident, une affaire d’homme

Donc, ils y a des tentatives renouvelées et de plus en plus fréquentes de la part des jeunes éduqués pour sortir des camps, et utiliser ses compétences pour gagner de l’argent, et demeurer au maximum dans des régions occidentales. Mais notons ici la différence entre les filles et les garçons. Si les deux partent également étudier ou travailler des étrangers, les attitudes au retour sont différentes. D’abord, l’éventuel pécule accumulé par les filles est quasi intégralement reversé à leur famille, ce qui n’est pas le cas pour les garçons. D’ailleurs, aujourd’hui, les familles préfèrent faire naître des filles ce qui n’étai pas le cas traditionnellement ou avoir un garçon était gratifiant. En effet, dans le cadre sédentarisé des camps, les hommes n’ont plus leur place et ce sont les femmes qui gèrent tout, de leur foyer (la tente est un bien féminin) à l’administration locale . De plus, elles sont réputées pour bien s’occuper de leurs parents et personnes âgées, à l’inverse des garçons…

On assiste souvent à des mariages où les deux jeunes gens ont reçu une éducation à l’étranger : mais si l’homme tentera de partir travailler à l’étranger, la femme elle demeurera dans les camps, lui offrant une « garantie de culture sahraouie » vis-à-vis de la société, en y élevant leurs futurs enfants… Cet « abandon » des hommes formés, de plus en plus courant, permet à sa famille une meilleure subsistance (envoie d’argent), mais accentue les inégalités financières tout comme l’absence masculine. Ce qui, bien sûr, n’est pas sans conséquences sur la vie sociale des réfugiés.

Mais alors, certains ne tentent-ils pas de partir définitivement des camps ? Ce phénomène de « fuite » reste, semble-t-il, très marginal. Tout d’abord parce que, reconnus par le HCR et administrés localement dans les camps, les sahraouis sont conscients que tout départ (envisagé définitivement) signifierait une coupure radicale avec leur milieu : retour impossible, pas forcément bien vu, etc. Ensuite parce que obtenir des papiers est une chose difficile, surtout pour des individus ne possédant pour seul témoignage de leur identité que une carte de la RASD, nation qui n’est pas reconnue de tous les pays, et… les cartes du HCR. Enfin, parce que les sahraouis ont un mode de vie basé sur la famille et la communauté : s’en aller, c’est rompre avec ces solidarités, et s’abandonner soi-même…

Seul le Maroc accueille assez facilement les réfugiés désireux de partir des camps. Ce qui devient, alors, un acte politique. Depuis un appel de Hassan II, dont l’influence malgré tout semble avoir été mesurée, tout sahraoui voulant rejoindre le « Grand Maroc » se doit de faire allégeance au Roi mais, en contre partie, recevra de gros avantages financiers…

Le patriotisme, éduqué et entretenu

Mais alors, quel avenir pour cette génération ? Malgré les espoirs envers l’étranger, il existe une véritable « conscience sahraouie ». Tous souhaitent avidement l’indépendance : les camps devraient être une solution temporaire, un départ pour l’Occident doit l’être aussi, et revenir habiter un territoire perdu –même méconnu par les jeunes, demeure un objectif fermement ancré dans les mémoires et dans les cœurs. Car le Sahara Occidental, c’est une attache, un lieu d’expression de cette société qui s’est révélée dans les camps, mais aussi le lieu de la mémoire, de l’ancestralité, où se sont figées les généalogies… C’est aussi, possiblement, une région où il existe des moyens de production de l’existence d’un Etat indépendant (ressources minières, piscicoles, phosphate, prairies…).

Le Sahara Occidental est une zone tant imaginée que dépeinte par l’école, des fêtes nationales soigneusement orchestrées autour de martyrs, et les parents des jeunes réfugiés. Mais ce pays rêvé, dont le souvenir est cultivé, est également un peu connu, concrètement, par les plus jeunes. En effet, chaque famille essaie de partir, environ une fois par an, dans « la badia » : cette région indéterminée, aux confins du Sahara, entre la Mauritanie (dont Zouérate, où vit une grande communauté sahraouie), l’Algérie, et les « territoires libérés  » . Là, non loin d’une oasis, les réfugiés retrouvent une vie bédouine, changeant de place de temps en temps, en élevant quelques chèvres ou chameaux (pour les plus riches). Ce retour à la vie nomade est d’une grande importance symbolique : c’est un « retour aux sources », à une vie connue des plus anciens, mais aussi un moyen de transmettre tout un savoir bédouin aux plus jeunes… qui comparent alors les camps soit à l’indépendance et à la liberté de la « badia », soit au confort occidental.

Face à ce décalage vis-à-vis de l’Occident ou de la « badia », et confrontés aux atermoiements de la diplomatie, aux multiples résolutions de l’ONU qui ne font que prolonger leur vie de réfugiés, la nouvelle génération adopte presque unanimement la même attitude : celle du désir d’un retour à une confrontation directe avec les marocains, à la guerre. « Tout risquer, c’est tout gagner » ou « je préfère mourir d’une balle que mourir à petit feu ici » sont des phrases redondantes exprimées par les plus jeunes, qui critiquent de plus en plus les diverses stratégies diplomatiques du Front Polisario. Quand aux plus anciens, ils sont porteurs du projet sahraoui, de l’unité fondant la RASD : les sentiments de devoir accompli (créer un Etat, l’entretenir même dans l’exil) et de sacrifice priment (« je n’ai pas d’avenir », entend-on, « mais je construis celui de mes enfants, que j’espère libre »).

Conclusion : évolutions sociales dans les camps

Qu’en est-il de ces jeunes qui n’ont pas eu les moyens d’étudier à l’étranger ? Après la scolarisation obligatoire et l’année de « service militaire » obligatoire, ils se retrouvent souvent à errer, sans occupation, désirant un Occident aperçu à travers les richesses des étrangers, et l’écran de la télévision.

Des petits boulots leurs sont proposés avec l’apparition récente de voitures et du commerce : mécaniciens, porteurs de denrées… Mais l’inactivité prédomine, et est source d’une grande lassitude. Des psychologues d’ONG espagnoles ainsi qu’une psychologue sahraouie (formée en Algérie) le confirment : pour nombre de jeunes, l’avenir est aussi flou que le passé de leur patrie. La désillusion prend le dessus et avec l’apparition des petites inégalités de richesse, nombreux sont ceux qui tombent dans la délinquance. La violence est, en effet, un nouveau défi que l’administration se doit de résoudre. D’autre part, la dépression est très courante, stigmatisant l’abandon d’une société et d’un Etat abandonné des préoccupations mondiales…

Toutefois, cette génération née dans les camps est bien celle qui la fait vivre actuellement. Mais en réadaptant la vie sociale : par exemple, les jeunes gens essaient de ressembler au maximum aux modèles occidentaux idéalisés, en délaissant les habits traditionnels de jour (pour les hommes), en assimilant quotidiennement différents mots étrangers dans leur dialecte, en voulant se blanchir la peau… Les fêtes sont parfois filmées par des caméras privées, louées en Algérie, et les cadeaux rejoignent en partie ceux des espagnols… Cette année, les téléphones portables ont fait leur apparition : d’ou d’étonnantes scènes où, en attendant les camions-citernes d’eau ou l’aide humanitaire, près d’enfants malades en manque de soins, des jeunes gens tuent leur ennui et leur désespoir en jouant sur l’écran de leur mobile. Etrange paradoxe d’une jeunesse insufflant la modernité, dans l’immobilité de camps oubliés, au rythme immuable, restreints par leur inexorable précarité.

Sous le contrôle du Front Polisario comme des adultes, c’est donc une nouvelle société qui essaie de recomposer son identité, entre le passé idéalisé et enseigné, le futur incertain mais rêvé, et un ailleurs (l’Occident) soit vécu soit ressenti, mais toujours recherché et imité… Mais l’extrême dénuement des camps sahraouis, subissant une région particulièrement inhospitalière (températures, vent, sol salé, absence d’eau, etc.), limite tous ces efforts, et restreint les réfugiés à vivre leur éternelle attente, entre la perfusion de l’aide humanitaire et les rêves d’ailleurs…

Alice CORBET