Réseau scientifique de recherche et de publication

[TERRA- Quotidien]
Accueil > Recueil Alexandries > Collections > Synthèses > La population tamoule à Paris : Etat des lieux de la (...)

Synthèses

Recueil Alexandries

< 17/18 >
17

septembre 2011

Lola Whilhelm

La population tamoule à Paris : Etat des lieux de la recherche et témoignages associatifs.

résumé

Le 19 mai 2009, l’armée sri lankaise annonçait sa victoire sur les Tigres de Libération de l’Eelam tamoul (Liberation Tigers of Tamil Eelam - LTTE) . Deux jours plus tôt, les LTTE avaient déposé les armes, face à l’offensive de l’armée leurs enclaves au Nord du pays ; l’armée avait annoncé le même jour que le chef des LTTE, Velupillaï Prabhankaran, avait été tué.

Par ailleurs, au tournant des années 2010, la question de l’accueil des étrangers en France, que ce soit pour des raisons économiques ou politiques, est plus que jamais source de tensions entre les représentations humanistes de la République française d’un côté, et la progression de la xénophobie dans les discours et les actes des élus de cette République, prompts à désigner des boucs émissaires aux difficultés économiques et (géo)politiques du pays, dans un contexte de crise financière et économique.

Ce contexte politique, économique, et idéologique, à la fois au Sri Lanka et en Europe, est-il synonyme de changements dans les représentations identitaires chez la population tamoule à Paris, et plus particulièrement le milieu associatif tamoul ? A-t-il un impact sur le traitement des nouveaux arrivants de cette population par les autorités, et notamment celles en charge de l’immigration en France ?

à propos

Note réalisée pour la formation Master2-pro "Crises : interventions d’urgence et actions de développement" (Paris 1, IEDES) / séminaire "Migrations forcées, réfugiés, asile" (J. Valluy). L’université n’entend donner aucune approbation ou improbation aux opinions émises dans ces documents.

citation

Lola Whilhelm, "La population tamoule à Paris : Etat des lieux de la recherche et témoignages associatifs.", Recueil Alexandries, Collections Synthèses, septembre 2011, url de référence: http://www.reseau-terra.eu/article1194.html

497.5 ko

Le 19 mai 2009, l’armée sri lankaise annonçait sa victoire sur les Tigres de Libération de l’Eelam tamoul (Liberation Tigers of Tamil Eelam - LTTE) [1]. Deux jours plus tôt, les LTTE avaient déposé les armes, face à l’offensive de l’armée leurs enclaves au Nord du pays ; l’armée avait annoncé le même jour que le chef des LTTE, Velupillaï Prabhankaran, avait été tué [2]. Cet épisode est une nouvelle pierre d’angle à l’édifice meurtrier qu’est la guerre civile au Sri Lanka. Cette guerre, comme on le sait, avait opposé depuis presque trente ans - depuis 1983, pour situer les premiers affrontements intercommunautaires d’ampleur lors du Black July Pogrom - l’Etat sri lankais, à majorité ethno-linguistique cinghalaise et bouddhiste, et le mouvement séparatiste de la minorité tamoule hindouiste de l’île, mené par la guérilla des Tigres et qui revendiquait la création d’un Etat séparé [3]. Des dizaines de milliers de civils se retrouvèrent pris au piège dans les zones de combats entre l’armée sri lankaise et les LTTE, et les ONG et le Comité international de la Croix Rouge (CICR) recensèrent de nombreuses infractions au droit humanitaire, et notamment au principe d’immunité des populations civiles, de la part de l’Armée comme de celle des LTTE [4]. 300 000 tamouls contraints de fuir furent quant à eux enfermés dans des camps [5]. Depuis lors, tandis qu’une partie de l’opinion internationale continue de dénoncer les exactions des combattants, la communauté internationale a globalement donné son aval à la victoire de Colombo sur les LTTE [6].

Outre l’intérêt intrinsèque que soulève ce conflit pour les (géo)politologues, les spécialistes de relations internationales asiatiques, ceux des conflits ethniques et religieux, et qu’il ne manquera pas de susciter pour des historiens futurs, il est également au cœur de problématiques directement aux prises avec l’actualité française et européenne, en ce qu’il est associé à une partie des demandes d’asile sur les territoires français et européen, et de l’immigration sur ces territoires, que ce soit de manière légale ou « clandestine » [7]. Au tournant des années 2010, la question de l’accueil des étrangers en France, que ce soit pour des raisons économiques ou politiques, est plus que jamais source de tensions entre les représentations humanistes de la République française d’un côté, et la progression de la xénophobie dans les discours et les actes des élus de cette République, prompts à désigner des boucs émissaires aux difficultés économiques et (géo)politiques du pays, dans un contexte de crise financière et économique.

Plusieurs questions émanent de ce bref examen de la situation actuelle pour les Tamouls en France. Ce contexte politique, économique, et idéologique, à la fois au Sri Lanka et en Europe, est-il synonyme de changements dans les représentations identitaires chez la population tamoule à Paris, et plus particulièrement le milieu associatif tamoul ? A-t-il un impact sur le traitement des nouveaux arrivants de cette population par les autorités, et notamment celles en charge de l’immigration en France ?

Pour répondre à ces questions, nous reviendrons tout d’abord sur les principales analyses historiques, géographiques, sociologiques et politiques de l’immigration tamoule - et pas seulement sri-lankaise - en France aux XXème et XXIème siècles - proposées par les institutions et par la recherche universitaire. Ce rappel effectué, on s’interrogera ensuite brièvement, dans une deuxième partie, sur les perceptions de cette immigration du point de vue français (du grand public au milieu universitaire, en passant par les médias), puisqu’une réflexion sur le milieu de production des analyses sur la population tamoule en France, y compris la synthèse proposée ici, contribuerait à saisir la portée et les limites de ces études de la manière la plus exhaustive possible.
L’explicitation de ces biais potentiels est pertinente en cela qu’elle nous permettra de réfléchir sur leur impact dans la démarche qui constituera notre troisième partie. En effet, notre état des lieux des connaissances sur l’immigration tamoule laissera place à un chapitre qui résumera les positionnements critiques qu’on a pu défendre vis-à-vis de la structuration sociale, culturelle, et politique, de la population tamoule en France. Enfin, dans une quatrième partie, nous proposerons des témoignages des premiers concernés par cette étude - les Tamouls résidant en Ile-de-France, et plus particulièrement, certains de ses porte-paroles.

En termes de méthodologie, sans prétendre, en raison de contraintes de temps, à un survol exhaustif de l’état de la recherche sur le phénomène diasporique tamoul ni à une enquête inédite d’ampleur auprès des Tamouls en France, cette synthèse propose donc plutôt des pistes de réflexion sur les angles possibles sous lesquels aborder la problématique choisie - les mutations des perceptions et des configurations migratoires de la population tamoule à Paris, en particulier au regard des événements récents. Pour ce faire, notre enquête a consisté en une immersion dans le quartier de La Chapelle, d’entretiens auprès d’acteurs divers, et de lectures annexes.

1. Petite histoire de la diaspora tamoule en France.

Rappelons tout d’abord que les premiers Tamouls à s’installer à Paris étaient non pas originaires du Sri Lanka, mais de l’Océan indien et d’Amérique du Sud. Au XIXème siècle, le commerce des coulies (travailleurs sous contrat après l’abolition de l’esclavage) avait provoqué en effet des déplacements de population d’Inde du Sud (notamment de l’Etat du Tamil Nadu, et des comptoirs français de Pondichéry et de Chandernagor, tous à domination ethno-linguistique tamoule) vers d’autres centres commerciaux des métropoles coloniales, la France et la Grande-Bretagne, à savoir l’Ile de la Réunion, l’Ile Maurice, et les Guyanes. Les liens entretenus entre les départements d’outre-mer (DOM) français et la métropole, et la décolonisation tardive de Pondichéry en 1956, furent la cause d’une migration de ces territoires vers la capitale française [8]. Ainsi, la première diaspora tamoule était principalement originaire du Sud de l’Inde et de la Réunion.

Un changement qualitatif dans la composition de cette diaspora survint par la suite. En effet, à partir de la fin des années 1970, tandis qu’en Europe l’immigration économique depuis les pays du Sud était de plus en plus stigmatisée, une proportion croissante des immigrants tamouls en France affluait du Sri Lanka, fuyant les combats qui commençaient à se multiplier [9]. Les LTTE, mouvement armé créé en 1976, devint le principal mouvement fédérant les militants séparatistes.

L’arrivée en France de nouveaux réfugiés tamouls sri-lankais, on l’a noté, était dûe au durcissement des politiques d’immigration outre-Manche à cette époque [10]. Ils s’installèrent près de quartiers immigrés plus anciens (entre Barbès-Rochechouard, Château Rouge, Marx Dormoy, etc.) et d’axes de communication du Nord de Paris [11]. Ainsi se créa alors le quartier « indien » de La Chapelle, qui s’étend autour de la Garde du Nord et de la station de métro La Chapelle. En raison de cette localisation géographique, il a ainsi été avancé que, symboliquement, la diaspora sri lankaise se représentait à la fois autre (de par son rattachement à des quartiers typiquement peuplés d’immigrés), et de passage [12]. Ce positionnement géographique pèserait dans la reconstruction d’une identité diasporique spécifique, à la fois socio-centrique - avec l’absence de possibilité ou d’envie de s’intégrer dans la société hôte - et internationaliste, de par la proximité aux grands axes de communication. Ainsi, les Tamouls sri lankais mériteraient leur appellation de « diaspora », en ce qu’ils se considèrent bien comme un « collectif dispersé à travers le monde mais restant en relation les uns avec les autres [13] ». Nous développerons par la suite l’impact de ces identités reconstruites sur les enjeux de pouvoir au sein de la population tamoule, qui à leur tour jouent un rôle dans leur perception par l’opinion française.

Après des débuts difficiles jusqu’au début des années 1980, marqués par la méfiance des autorités françaises et la précarité des primo-arrivants, leur situation fut facilitée lorsque l’Etat français reconnut l’existence d’une guerre civile après les événements de 1983 au Sri Lanka [14]. Il fallut attendre le tournant de la décennie suivante pour que les arrivants sri-lankais se voient presque systématiquement accorder le statut de réfugié, et, à défaut, des visas favorables à leur installation [15]. Ainsi, les Tamouls sri-lankais subjuguèrent progressivement en nombre l’ancienne population tamoule en France, et les nouvelles arrivées permirent l’expansion géographique de la population tamoule, à présent majoritairement sri lankaise, vers des communes situées au Nord de Paris, et reliées à elle par la Gare du Nord.

Quelques années plus tard, une nouvelle étape fondamentale devait survenir, étroitement liée aux changements géopolitiques et idéologiques du tournant du millénaire, dans le monde et en Europe. Tandis qu’une perception alarmiste de la montée du terrorisme se cristallisait suite aux attentats de 2001, les mouvements sécessionnistes perdaient une part conséquente de leurs soutiens internationaux en raison de la crainte du risque de contagion ; et les politiques migratoires au Nord devenaient de plus en plus restrictives [16]. Simultanément, on observa un changement dans les politiques internationales et nationales liées au droit d’asile : après une période d’ « angélisme » vis-à-vis des réfugiés, notamment ceux venus de pays de l’ex-bloc communiste, s’instaura un rejet croissant et une mise en doute de la véracité et la légitimité des demandes d’asile [17].

Les Tamouls du Sri Lanka remplissaient toutes les conditions pour soulever la méfiance : le gouvernement sri lankais usait d’une rhétorique anti-terroriste à leur encontre pour justifier la continuation de politiques dénoncées par les Tamouls comme discriminatoires ; les LTTE, par ailleurs, ne s’étaient jamais cachés de chercher à atteindre leur objectif par la lutte armée. En 2006, ils furent classés par l’Union européenne sur sa liste des organisations terroristes. À la même période, on assista à Paris à des campagnes de dénonciation des expulsions de Tamouls vers le Sri Lanka par le gouvernement français [18]. Les Tamouls, comme d’autres populations demandeuses d’asile, semblaient donc de moins en moins aptes à faire figure de réfugiés « légitimes » aux yeux des instances concernées - à commencer par l’OFPRA et la Cour nationale du droit d’asile. Pourtant, suite à l’offensive finale de l’armée sri lankaise dans les régions contrôlées par les LTTE début 2009 au Sri Lanka, qui eut lieu à peu près en même temps que l’offensive israélienne à Gaza et qui, selon certains, fut occultée par celle-ci aux yeux de la communauté internationale, les Tamouls continueraient à quitter le Sri Lanka et à migrer vers l’Europe et les Etats-Unis au même rythme qu’avant.

Nous avons ainsi retracé, de manière certes considérablement simplifiée, la trajectoire de la population tamoule à Paris. D’un point de vue sociologique, il reste à déterminer si on peut réellement parler d’une « diaspora » et d’une « communauté » tamoule qui engloberait indifféremment les différents groupes dont nous avons parlé. En réalité, certaines analyses soutiennent que cette évolution du peuplement tamoul à Paris fut au contraire source de tensions, et d’une séparation, entre l’ « ancienne communauté » tamoule originaire d’Inde et des DOM, qui se percevrait comme beaucoup plus « assimilée » à la société française, et la « communauté tamoule » sri lankaise [19]. On a noté, en outre, qu’une caractéristique de la communauté sri lankaise était sa détermination à se rendre « visible », comme l’atteste le développement dans le quartier de la Gare du Nord de commerces ostensiblement destinés à une clientèle sri lankaise, et contrastant avec l’idéal d’invisibilité des « anciens » [20]. Nous verrons plus bas que d’autres divisions transcendent cette classification binaire de la population tamoule entre « anciens » et « nouveaux ».

À l’heure où les structures de la migration tamoule, y compris à l’échelle mondiale, connaissent probablement des changements profonds en raison des événements récents au Sri Lanka, il semble donc pertinent de se munir des outils permettant d’en comprendre les dynamiques actuelles. Selon leurs idéologies respectives, les instances ayant un rôle dans les processus de demande d’asile (ONG, HCR, Etats, collectivités territoriales, etc.), pourraient avoir recours à ces outils, afin de bénéficier d’un supplément d’intelligibilité à leurs propres analyses, à des fins stratégiques. Mais, avant de proposer une radiographie des dynamiques actuelles au sein de la population tamoule, notamment en rapportant certains témoignages, interrogeons-nous sur les possibles écueils méthodologiques que nous pourrions rencontrer dans une tentative de traiter ce sujet complexe.

2. Difficultés méthodologiques.

La diaspora tamoule en France, et plus particulièrement à Paris, où elle est densément regroupée dans le quartier de la Gare du Nord et autour de la station de métro La Chapelle, ne semble pas avoir le même statut, dans les cartographies mentale de l’« immigration », que ses homologues africaines, qu’elles soient maghrébines ou d’Afrique de l’Ouest. En effet, tandis que ces dernières ont tendance, à commencer dans les médias, à être plus facilement catégorisées (péjorativement ou positivement) et associées à des items spécifiques (la violence dans les banlieues, les prières dans l’espace public, etc.), la diaspora tamoule reste relativement méconnue aux yeux du grand public. Certes, la relative ignorance qui sous-tend les représentations stéréotypées de diasporas plus « familières » est tout autant source d’incompréhension que celle qui caractérise la population tamoule. Cependant, on peut identifier un manque d’information et un surcroît de complexité perçus vis-à-vis de cette diaspora, y compris peut-être par la communauté scientifique. Pour illustrer ce double standard au simple niveau discursif, on peut noter qu’instinctivement, on a facilement tendance à parler de « communauté tamoule », et que parler des « Tamouls » semble parfaitement innocent ; un usage strictement identique de ces expressions, si on étudiait par exemple un autre groupe socio-linguistique, les « Arabes », mobiliserait une série de représentations et revêtirait potentiellement des connotations bien plus problématiques. Sans développer les fondements théoriques ou sociologiques de ces concepts, rappelons la nécessité d’avoir conscience des implications de l’usage des termes de « diaspora », de « communauté », pour lui préférer généralement le terme plus neutre de « population ».

En raison de la persistance d’inconscients collectifs hérités de la période coloniale, les populations migrantes qui soulèvent le plus de débats médiatiques et d’études en France, sont souvent originaires de ces zones d’influence françaises quintessentielles que sont l’Afrique francophone - et dans une moindre mesure, l’Asie du Sud-Est. L’importance relative des flux migratoires et la visibilité de ces populations par rapport à d’autres, dont la diaspora tamoule, est bien sûr une des causes de cet état de fait. L’herméticité, la quasi-autarcie perçue de cette communauté, en est une autre. La population tamoule, en tant qu’objet d’étude, peut aussi avoir le handicap d’apparaître comme « propriété » anglo-saxonne - en raison des liens importants entre le sous-continent indien et la Grande-Bretagne, puis plus récemment les Etats-Unis [21]. Or, pour les chercheurs, rien - sinon les orientations plus ou moins imposées par les centres de recherches - n’empêche a priori de se pencher sur ce sujet sous le prétexte qu’il soit « minoritaire ».

La dimension profondément politique de la « diaspora tamoule », brièvement évoquée plus tôt et développée davantage dans la partie suivante, nous conduit à nous interroger sur les difficultés qu’impliquent les jugements moraux vis-à-vis de la question du droit d’asile et des réfugiés. En effet, alors que ceux-ci sont souvent perçus comme victimes, dont l’identité tout comme le lieu d’habitation - les camps de réfugiés - deviennent « sanctuarisés [22] », dès lors que cette certitude d’innocence est ébranlée et que la supposée victime s’avère être un potentiel bourreau, un sentiment de méfiance s’enracine. L’étude de la population tamoule en France, largement assimilée au Sri Lanka, et donc à un mouvement violent, peut donc facilement faire l’objet de schématisations excessives. Ce phénomène, on va le voir, est accentué par le fait que le discours public des Tamouls est perçu comme monopolisé par une « minorité dominante » de ce groupe, les militants pro-LTTE exilés en France.

Dans la pratique, il serait difficile voire impossible d’accéder à un discours qui s’éloigne de celui des organisations tamoules pro-LTTE [23]. Ce constat a été partiellement confirmé par notre propre étude [24]. Pour les besoins de cette synthèse, une difficulté majeure dans la tentative de recueillir des témoignages sur l’ambiance prévalent aujourd’hui parmi les Tamouls, a en effet été le fait que les gens semblent redouter de livrer leur opinion. Le poids du regard de la « communauté » est sensible dans la rue et dans les commerces, d’où l’impossibilité d’obtenir des entretiens auprès de la « communauté » tamoule en général (terme souvent usité par les Tamouls) sur l’engagement associatif, encore moins sur la question de la migration. Cette difficulté est constante, même lorsqu’on se présente à des heures de la journée où les regroupements de population sur les trottoirs et dans les rues sont les moins denses et lorsqu’on n’aborde pas le sujet de front.
Pour nuancer cette impression de censure, on peu émettre l’hypothèse que ces craintes soient liées à un sentiment de danger lié au contexte migratoire en France, à la crainte de poursuites ou d’expulsions.

Ceci dit, cette difficulté méthodologique fait que certains chercheurs eux-mêmes ont pu être gagnés par une vision très critique des LTTE et de leurs émules françaises, voire de la population tamoule en général. Dans notre dernière partie, nous tâcherons de rendre plus compréhensibles les positionnements des Tamouls, sri lankais et autres, vis-à-vis de leur « communauté » et du contexte actuel, et, conscients du prisme des subjectivités multiples qui déforment la production, la réception et la restitution de témoignages oraux, nous tâcherons d’illustrer ces positionnements par la retranscription de témoignages.

3. La population tamoule en France : diaspora, communauté, engagement associatif et politique.

Il a été suggéré que la population tamoule à Paris se caractérise par un discours mettant en avant l’universalité et l’unicité du peuple tamoul, idéal appuyé par la réelle existence de liens entretenus au niveau transnational [25]. Cet idéal est perceptible notamment lors de manifestations religieuses hindoues, qui fédèrent la population tamoule, toute origine confondue. Interrogés, les croyants invoqueraient généralement l’importance de ces manifestations pour le maintien de leur « identité » et leur appartenance à la « communauté » [26]. Nombre sont les chercheurs qui ont été tentés de démontrer l’écart entre ces discours (dominés selon eux, rappelons-le, par des pro-LTTE), les identités réellement attribuées (sur le plan des représentations), et la mise en pratique de cette vie communautaire (sur le plan des usages).

Ainsi, malgré une certaine homogénéité culturelle, religieuse et linguistique, des chercheurs ont pointé l’hétérogénéité, voire des lignes de ruptures, au sein d’une prétendue « communauté » tamoule en France. Outre des disparités sociales, culturelles, économiques pré-migratoires qui persistent au sein des communautés tamoules, est évoquée le sentiment d’aliénation de l’« ancienne » communauté tamoule face à l’afflux de Sri Lankais. La cause première de cette aliénation serait la mutation des espaces de socialisation tamoule vers une « Tigrisation » de la vie culturelle et associative tamoule en France. De nouveaux cadres d’animation de la vie professionnelle, sociale, culturelle et personnelle de la population tamoule se seraient institués, jusqu’à atteindre une position hégémonique. Ce tissu associatif s’organiserait en ramifications et sous-ramifications pyramidales, avec une coordination internationale (très souvent vue comme indissociable du mouvement LTTE lui-même), des coordinations nationales, qui à leur tour supervisent des associations (loi 1901, en France) à visées sectorielles (jeunesse, femmes, sports, humanitaire, etc.). Ces associations « sectorielles » sont simultanément reliées entre elles au niveau transnational. On illustrera avec l’exemple de l’Organisation de la Jeunesse Tamoule - France (OJT - France) qui dépendrait à la fois du Comité de Coordination des Tamouls - France (CCT - France) et serait à la fois partie intégrante de la Tamil Youth Organization (TYO), au niveau international [27]. Il va sans dire que les associations tamoules d’Europe - et a fortiori de France - nient tout lien avec les LTTE, parti politique et mouvement armé terroriste, selon l’UE.

En France, l’animation de ces cadres, temples, écoles, associations de jeunesse, de sport, de promotion culturelle, seraient, de notoriété publique, quasi-monopolisée par un groupe minoritaire de la communauté sri-lankaise, mais très influent : les militants pro-LTTE [28]. D’un petit nombre de militants positionnés à des postes clés de la vie associative, la politisation de la vie culturelle tamoule infiltrerait ainsi, par capillarité, l’ensemble du tissu associatif, puis l’ensemble d’une population tamoule par ailleurs traditionnellement peu engagée politiquement [29]. Cette « hégémonie » des Tigres susciterait un certain nombre de tensions relationnelles au sein de la population tamoule, sur plusieurs plans.

Tout d’abord, elle aurait provoqué une distanciation de l’ « ancienne » communauté, et ce pour plusieurs raisons. La première d’entre elle, citée plus haut, est le différentialisme ostentatoire des réfugiés sri lankais vis-à-vis de la société d’accueil, par contraste avec le conformisme et la discrétion qui prévalait au sein de la population tamoule jusqu’alors. La visibilité de la communauté, par le biais des commerces, des fêtes, etc., irait ainsi à l’encontre de l’attitude des « anciens ». Ce phénomène s’illustre également par l’implantation géographique-même des immigrés sri lankais, comme nous l’avons expliqué plus haut : la communauté tamoule sri lankaise se verrait comme en transit, tournée à la fois vers l’international et vers le Sri Lanka [30]. Cette conjugaison entre surexposition d’une identité tamoule et assimilation, aux yeux des Français, de tous les Tamouls à la cause sri-lankaise, serait donc un premier point de rupture identitaire entre ces deux groupes. Comme nous l’affirme un interviewé tamoul originaire de Pondichéry (né sous administration française) :

« Je vis ici [en France métropolitaine] depuis trente ans. [...] Moi, je vote Jean-Marie [Le Pen]. Les immigrés sri lankais il faut que ça s’arrête. Les Tamouls sri lankais ne sont pas des Français comme nous, ils sont ici parce qu’il y avait la guerre chez eux. Maintenant il n’y a plus de guerre, ils devraient donc rentrer au pays et arrêter de casser le travail des Français [ils acceptent de lourds horaires pour des rémunérations trop basse]. Ils ne respectent pas la culture d’ici. [31]. »

Cet exemple, peut-être extrême, illustre bien les clivages pouvant exister au sein d’une prétendue « communauté ».

En outre, les Tamouls non-sri lankais, même s’ils se sentent solidaires de la cause sri lankaise, ne partageraient pas forcément la politisation et le militantisme du milieu associatif, ni l’importance qu’il se donne au sein de la communauté. Le patriotisme des associations face à la spoliation du peuple sri lankais dans son ensemble, serait utilisé comme une justification de leur dominance culturelle sur la diaspora durant la phase d’exil. Or si cette forme de sublimation sociale est au demeurant courante dans tout processus de déracinement, on peut penser qu’il lui succède habituellement, sinon une assimilation, du moins une accommodation au pays hôte. On a pu lire que la fermeture apparente des Sri Lankais, leur désir d’autarcie, leur souci de conserver leurs traditions « pures » sans qu’elles soient souillées par l’intégration de coutumes d’une société hôte qui ne serait que transitoire, leur aspiration première à un retour au pays, ferait d’eux un exemple de non-intégration [32].

Cependant, la distanciation de l’activisme des Tigres ne serait pas l’apanage des seuls Tamouls non-sri lankais : les Sri Lankais eux-mêmes entretiennent aussi une opinion partagée quant à l’hégémonie des associations pro-LTTE. On peut noter que nombre ont été les articles de presse (occidentale) qui dénoncent les pratiques des LTTE - parfois qualifiées de « mafieuses [33] » à l’égard des Tamouls eux-mêmes, au Sri Lanka comme parmi les diasporas.

Ainsi, certains Tamouls sri lankais en France auraient critiqué la politique des Tigres au moment de l’offensive de l’armée sri-lankaise début 2009 : leur volonté de se battre jusqu’au dernier, quitte à sacrifier les populations civiles tamoules en masse au nom de la cause de l’Eelam tamoul, a pu être vue comme trop « fondamentaliste ». Pourtant, compréhensiblement, les Tamouls sont à la fois exaspérés mais aussi reconnaissants, respectueux, à l’égard du patriotisme des Tigres. Dans une logique manichéenne propre à de nombreux conflits, il est difficile pour la population de ne pas soutenir inconditionnellement son propre camp, au risque de ternir l’image de ses défenseurs, lorsque le camp adverse refuse par ailleurs toute concession.

Au niveau de la population immigrée, une partie d’entre elle entretiendrait des sentiments ambivalents à l’égard de ce « patronage » LTTE : vus à la fois comme des protecteurs de l’identité tamoule, ils sont aussi parfois perçus comme autoritaires, particulièrement aux yeux des jeunes nés ou ayant grandi en France. Les pratiques d’extorsion au sein des diasporas (les « taxes » prélevées de gré ou de force par les Tigres auprès des commerçants et familles, s’apparentant au « pizzo » des mafias italiennes) relèvent de cette même logique. Ainsi s’exprime une source au sujet de l’argent prélevé par les Tigres (et, selon les autorités, par les associations tamoules, dont l’ORT) aux Tamouls en France :

« C’est pénible, mais on n’a pas le choix, c’est pour la communauté. Et puis ils défendent nos intérêts. [34] »

Les notions qui frappent dans ce témoignage sont bien sûr l’emploi du terme « communauté » : il peut s’agir de la communauté tamoule ou sri lankaise en France, à l’international, au Sri Lanka, voire tous ces groupes confondus. Même question pour les « intérêts » évoqués, qui semblent faire référence à la fois à une défense de la communauté dans le pays hôte (ici la France) et évidemment au Sri Lanka contre les spoliations gouvernementales. On reconnait dans cette terminologie la déterritorialisation du sentiment identitaire souvent évoquée par les chercheurs, qui confirme l’existence d’une diaspora. L’absence de « choix », imposée tant de l’intérieur que de l’extérieur, est là aussi une démonstration d’une conception de « communauté », et non d’individualité, d’intérêts. L’autocensure, que les individus s’imposent tant pour des raisons d’allégeance personnelle qu’en raison du poids de la « communauté », même si cette « communauté » dans son ensemble peut se sentir spoliée par l’autoritarisme international des Tigres, est palpable dans les discours et les actes.
Enfin, les associations de Tamouls en France rencontrent aussi la désapprobation de certaines branches traditionnalistes de la société tamoule, puisque, entretenant sur certains points un discours « révolutionnaire », elles s’opposent à certaines coutumes qu’elles jugent archaïques [35]. Transcendant la division entre Sri Lankais et autres Tamouls, il y aurait donc un rejet des Tigres et de leur vision allant parfois à l’encontre de ce qui est vu comme les codes de bienséance traditionnels (on a vu citer l’exemple du positionnement progressiste des Tigres quant au mariage trans-caste).

Pour résumer, les associations pro-LTTE monopoliseraient le discours au nom de la « communauté » tamoule dans son ensemble, et bien que certaines critiques soient parfois mentionnées en privé et avec discrétion, elles se gardent bien d’être affirmées au grand jour. Hypothétiquement, cette autocensure serait rendue possible tant par des pressions internes et affectives, touchant à l’identité-même, encouragées par la rhétorique pro-tamoule des associations, mais aussi par des pressions externes à toute sortie des rangs imposés. Simultanément, les associations tamoules sont critiquées à la fois par une branche « conservatrice » des Tamouls de France, et par des « libéraux » qui déplorent leur zèle dans une violence jusqu’au-bout-iste.

Ainsi, alors que le discours de la population tamoule de France semble plus ou moins verrouillé par des associations proches des LTTE, certaines études, rendues difficiles par l’obstacle de la censure, semblent avoir suscité chez leurs auteurs un biais inverse qui consisterait, plutôt qu’à étudier les raisons de ce verrouillage, à porter sur lui un jugement excessivement moralisant. Or le discours pro-Tigres est issu de configurations et de représentations sociales spécifiques au sein de la population tamoule, et il semblerait pertinent pour les chercheurs d’aller au-delà de la dénonciation de leur autoritarisme, et de leur manque de légitimité aux yeux-même d’une part (traditionnaliste) de l’opinion tamoule.

Tout en étant conscient de l’information à laquelle nous n’avons pas accès (au vu du refus de témoigner de la part d’un grand nombre de personnes), il semble cependant utile d’être à l’écoute des témoignages que nous avons pu obtenir dans ce cadre.

4. Problèmes d’actualité pour les réfugiés tamouls.

De fait, pour les besoins de cette étude, il s’est effectivement avéré presque impossible d’accéder à des discours dissonants qui éclaireraient d’un nouveau jour la condition des immigrés tamouls. Le dialogue avec des Tamouls à Paris (y compris les commerçants établis, avec pignon sur rue dans le quartier de la Chapelle) ne peut pas se faire sans un médiateur, qui appartient la plupart du temps à une association tamoule. Cela est d’autant plus vrai de la prise de contact avec des réfugiés : en raison de l’expansion de la population sri lankaise, ces derniers ont souvent recours directement aux associations tamoules plutôt qu’aux structures d’accueil traditionnelles [36]. Le discours des représentants associatifs n’est pas « neutre », et son hégémonie peut constituer un frein à une compréhension plus nuancée des problématiques en jeu, particulièrement depuis la fin du conflit en mai 2009.

Nous avons interrogé plusieurs personnes travaillant bénévolement dans une des plus importantes associations française de Tamouls, qui aide les migrants tamouls dans leurs démarches pour s’installer et vivre en France : l’Organisation de Réhabilitation Tamoule (ORT - France). Nos entretiens visaient à éclaircir les conditions actuelles d’accueil des nouveaux immigrants tamouls, et à éclairer plus particulièrement le point de vue des associations se revendiquant comme tamoules - bien que d’autres structures françaises (telles la CIMADE) prennent aussi en charge des réfugiés tamouls.

Une des missions de l’ORT est l’accompagnement et l’aide aux demandeurs d’asile tamouls :

« Ils s’adressent à nous directement en arrivant en France, ou bien ils nous sont adressés par d’autres associations françaises. Nous les aidons à remplir les papiers, nous les accompagnons à l’OFPRA ou à la Cour, et nous les adressons à d’autres associations pour leurs autres démarches, comme France Terre d’Asile [37]. »

Nos interlocuteurs minimisent en général toute idée de rupture en 2009, à la fois dans les logiques migratoires (motifs de départ, nombre de réfugiés arrivant en France, modalités du voyage) et dans les conditions d’accueil des pays de destination depuis la « soi-disant fin de la guerre [38] » :

« Les gens continuent à quitter le pays parce qu’ils ont peur, ils ne se sentent pas en sécurité. Il y a toujours des enlèvements de Tamouls, des assassinats, au Sri Lanka [39]. »

On notera le contraste entre ce témoignage et le discours officiel de la communauté internationale sur les réfugiés sri lankais, exprimé par le biais du Haut Commissaire aux Réfugiés (HCR), et qui affirme qu’avec la « fin du conflit » en 2009,

« L’amélioration globale de la situation incite [...] un nombre croissant de réfugiés sri-lankais, pour la plupart installés en Inde, dans l’État du Tamil Nadu, à prendre le chemin du retour [40]. »

L’un de nos interlocuteurs note en revanche le durcissement des procédures à l’encontre des Tamouls d’origine sri-lankaise :

« Depuis quelques années, nous avons eu davantage de cas de personnes qui ont eu leur demande d’asile rejetée par l’OFPRA, sans recours possible. La raison est qu’ils sont suspectés de faire partie des LTTE, alors qu’ils sont de simples civils. Ils ont tout perdu et n’ont pas de papiers qui prouvent leur histoire. Parfois aussi, ils ont travaillé dans des zones qui étaient contrôlées par les LTTE [au Nord du Sri Lanka], et on pense donc qu’ils font eux-mêmes partie des LTTE »

Le discours du HCR sur les retours, notamment d’Inde, doit également être nuancé, au vu de la probabilité qu’un certain nombre d’entre eux soient des retours forcés. Corroborant cet argument, un interlocuteur précise qu’une nouvelle difficulté s’est ajoutée sur le parcours des migrants, avec l’ « abandon [41] » par l’Inde des Tamouls sri lankais :

« Avant 2009, c’était plus facile, les réfugiés passaient par l’Inde, qui n’est pas loin, et de là ils partaient pour l’Europe. L’Inde essayait d’aider les Tamouls, elle a essayé de négocier avec le Sri Lanka. Mais maintenant, à cause des pressions de l’Union européenne sur l’Inde, elle collabore avec le Sri Lanka, elle interdit aux réfugiés de passer par le Tamil Nadu et les expulse, donc c’est plus difficile pour eux. [...] Il est aussi plus difficile de quitter le Sri Lanka qu’avant 2009. Les gens sont arrêtés soit au Sri Lanka, soit en mer, soit ils sont arrêtés dans des pays qui ne reconnaissent pas le droit d’asile et sont extradés au Sri Lanka. [42] »

On constate donc que la conjonction entre les politiques européennes en matière d’immigration, encadrées notamment par le Programme de la Haye de 2004 et qui visait à « externaliser » le traitement des demandes d’asile en Europe, et le contexte géopolitique mondial de consensus autour du règlement sri lankais du conflit, font qu’il existe de nouvelles contraintes à l’accès au droit d’asile des Tamouls du Sri Lanka.

Cet « abandon » indien n’aurait cependant pas d’incidence sur la communauté tamoule en France, notamment entre Indiens et Sri Lankais, selon notre seconde source :

« Les gens, en Inde comme ici, ne sont pas au courant des questions politiques, c’est une affaire de politiciens. Il n’y a pas de problèmes entre les communautés ici, les Tamouls indiens soutiennent les Sri Lankais. Nous organisons des événements annuels, des concerts, des commémorations, des événements sportifs, où nous invitons de célèbres artistes indiens, et ils sont ouverts à tout le monde, des Indiens, des Sri Lankais, des Français viennent. [...] Notre événement de juillet accueille 15 000 à 20 000 visiteurs. »

En dehors de cela, il n’y aurait pas d’altération fondamentale des conditions de vie de la population tamoule en France. Celle-ci regretterait néanmoins le manque d’attention de la France aux problèmes au Sri Lanka.

« En 2009, des centaines de gens se sont rassemblés, pendant des semaines, au Trocadéro, à la Tour Eiffel et à République pour protester contre la guerre. Ce n’était pas organisé par des associations, c’était spontané. Les gens ont manifesté jour et nuit, certains ont même fait des grèves de la faim. Mais il n’y a eu aucune considération pour le mouvement. Les seuls échos dans la presse ont présenté ces mouvements comme des manifestations des LTTE, alors qu’il s’agissait de simples gens, des civils, et pas seulement des Tamouls, il y avait aussi des Français [43]. »

Nos interlocuteurs ont conscience que l’image entretenue par les médias français sur les Tamouls a souvent tendance à insister sur leurs liens avec les Tigres et le terrorisme, sur leurs pratiques « mafieuses », etc. [44]. Ainsi, le fait que des Français ou des institutions françaises participent aux événements de la vie culturelle tamoule semble être une caution de l’absence d’enjeu politique ou ethnique, ou d’activisme terroriste, mais au contraire la gageure d’une cause dépolitisée, voir humanitaire. D’ailleurs, l’argument humanitaire entre dans la rhétorique associative :

« Avant 2009, nous avions des programmes humanitaires principalement au Sri Lanka, par exemple auprès des victimes tamoules du tsunami. Nous avons construit des écoles maternelles et primaires avec des subventions de la Mairie de Paris, de Sarcelles, d’autres communes d’Ile-de-France ; des maisons d’accueil pour les personnes âgées, des centres de formation, et nous subventionnions la chirurgie pour les enfants, car tout le monde n’a pas les moyens d’avoir accès aux soins là-bas. Mais après la guerre, toutes les ONG qui venaient en aide aux Tamouls ont été interdites par le gouvernement sri lankais ; nous avons écrit une lettre au gouvernement et à l’ambassade à Paris, mais elle est restée sans réponse. Donc, des programmes tels que ceux que nous menions avant sont impossibles pour le moment. Nous essayons quand même d’aider en envoyant de l’argent aux gens sur place [45]. »

Ceci dit, la politisation du discours se mêle avec la question de l’immigration :

« Après la guerre, des diplomates tamouls tout autour du monde se sont rassemblés, et la décision a été prise de créer un gouvernement tamoul transnational. Tous les pays où il y a des communautés tamoules ont élu leurs députés. En France, nous avons élu cinq députés, dont l’un d’entre eux a été nommé Ministre de l’Intérieur du gouvernement tamoul. C’est Balachandran Nagalingam, l’ancien président de l’ORT-France. Le Sri Lanka a essayé de faire interdire les élections, mais elles ont quand-même eu lieu. En France, les élections se sont tenues en Ile-de-France et en province aussi. Parfois elles avaient lieu dans les locaux de la Mairie, avec des représentants des arrondissements [46]. »

5. Conclusion.

La population tamoule en France connait des difficultés croissantes, liées à la dégradation de l’image du mouvement séparatiste sri lankais et à sa défaite – qui, affirment de nombreux observateurs, ne sera probablement qu’une étape transitoire avant une reprise des combats. Ces difficultés pour les Tamouls sri lankais, à la fois au Sri Lanka et dans les pays où ils vont chercher l’asile, vont selon toute probabilité persister dans les temps, avec la cristallisation d’un discours de plus en plus favorable au gouvernement sri lankais au sein des institutions internationales et des gouvernements au Nord.

Ce durcissement du traitement des Tamouls à l’étranger pourrait avoir pour conséquence d’accentuer la perception d’un abandon des Tamouls par le reste du monde, et d’exacerber les phénomènes de repli sur la « communauté » et du militantisme, avec ses retombées en termes de censure, de taxation, et d’intimidation sur les Tamouls dans leur ensemble. Néanmoins, la communauté tamoule en France a appris à vivre avec ces paradoxes, et n’aura d’autre choix, dans les années à venir, que de poursuivre la difficile reconstruction d’une identité écartelée entre le Sri Lanka, l’international, et le pays d’accueil. La « fin du conflit » au Sri Lanka pourrait donc donner lieu, au contraire, à une prolongation du conflit identitaire au sein de la communauté tamoule.

ANNEXES

- Plan du quartier de La Chapelle

- Principales nationalités des primo-demandeurs d’asile en 2008 et 2009 [47]

- Demandes d’asile, Rééxamens et prises de décision par nationalité, année 2009 [48]

SOURCES.

1. Entretiens

Entretien avec un Franco-Indien originaire de Pondichéry d’une cinquantaine d’années, janvier 2011, 15 minutes.
Entretien avec une Française d’origine sri-lankaise d’une vingtaine d’années, février 2006, 30 minutes.
Entretien à l’ORT - France, 26 rue du Département, Paris 18ème, avec un bénévole sri lankais francophone d’une trentaine d’années, durée : 1 heure.
Entretien à l’ORT, avec un bénévole occupant une position de responsabilité à l’ORT, d’une quarantaine d’année, entretien en Tamoul avec interprétation, 1 heure.
Entretien téléphonique avec le Ministre de l’intérieur du Gouvernement transnational tamoul (prospectif).

2. Entretiens refusés

Entretiens refusés par une dizaine de commerçants de la rue du Faubourg Saint-Denis, rue Louis Blanc, passage Brady, etc.
Entretiens refusés par des fidèles à l’entrée d’un temple hindou du 18ème arrondissement de Paris.
Demande sans suite d’entretien avec l’Organisation des Jeunes Tamouls (OJT - France)

3. Cours et conférences universitaires

VALLUY, Jérôme, cours « Réfugiés » à l’Institut des Etudes du Développement économique et social (IEDES), Université Paris 1 - Panthéon Sorbonne, Master 2 Professionnel « Crises, Intervention d’urgence et Action de développement », 1er octobre 2010 - 7 janvier 2011.

BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE

1. Articles de presse

New York Times (article non signé) : « Sri Lanka », 9 septembre 2010, http://topics.nytimes.com/top/news/... (Page consultée le 8 janvier 2011).

RFI (article non signé) : « Les rebelles tamouls admettent leur défaite », 17 mai 2009, http://www.rfi.fr/actufr/articles/1... (page consultée le 3 janvier 2011).

WEAVER, Matthew, « Sri Lanka declares end to war with Tamil Tigers », The Guardian, 19 mai 2009, http://www.guardian.co.uk/world/200... (page consultée le 8 janvier 2011).

2. Documents institutionnels

OFPRA : Rapports d’activité 2007, 2009, http://www.ofpra.gouv.fr/documents/...

HCR : Appel global du HCR 2001 - Sri Lanka, http://www.unhcr.fr/4d0b70499.html

3. Documents associatifs ou non-gouvernementaux

CICR (document non signé), « Annual Report 2009 : Sri Lanka »,
http://www.icrc.org/eng/assets/file... (page consultée le 8 janvier 2009).

Jérôme Valluy, « Contribution à une sociologie politique du HCR : le cas des politiques européennes et du HCR au Maroc », Réseau Terra, mai 2007, En ligne : http://www.reseau-terra.eu/article5... (page consultée le 10/01/2011).

4. Articles de périodiques

AGIER, Michel, « Between War and City. Towards an Urban Anthropology of Refugee Camps », Ethnography, 2002, vol. 3, n°3, p. 317-366.

ETIEMBLE, Angelina, « Les ressorts de la diaspora tamoule en France », Synesthesie, juin 2001, http://www.synesthesie.com/mobilite... (consulté le 3 janvier 2011)

GOREAU-PONCEAUD, Anthony, « La diaspora tamoule en France : entre visibilité et politisation », Echogéo, 13 mai 2009, http://echogeo.revues.org/11157 (page consultée le 3 janvier 2011)

5. Ouvrages

COHEN, Robin, Global Diasporas : An Introduction, Londres : Routledge, 1997.

FUGLERUD, Life on the outside. The Tamil Diaspora and Long Distance Nationalism, Londres : Plutopress, 1999.

ROTBERG, Robert, « From Mayhem toward Diplomatic Resolution », in ROTBERG, Robert, Creating Peace in Sri Lanka : Civil War and Reconciliation, Washington : Brookings Institution Press, 1999, pp. 1-16.

NOTES

[1] Matthew Weaver, « Sri Lanka declares end to war with Tamil Tigers », The Guardian, 19 mai 2009, http://www.guardian.co.uk/world/200... (page consultée le 8 janvier 2011).

[2] RFI (article non signé) : « Les rebelles tamouls admettent leur défaite », 17 mai 2009, http://www.rfi.fr/actufr/articles/1... (page consultée le 3 janvier 2011).

[3] Le mécontentement de la population tamoule vis-à-vis de la discrimination croissante à son égard de la part du gouvernement sri lankais depuis l’indépendance en 1948, avait mené en 1976 à la création du parti politique Tamil United Liberation Front (TULF), qui réclamait l’indépendance par voie constitutionnelle. Suite à l’annulation, pour cause de subversion, de la victoire électorale du TULF dans les régions du Nord (à majorité tamoule) aux élections législatives de 1977, un groupe plus radical – les LTTE – fit scission et devint proéminent dans la défense de la minorité tamoule, tandis que violences intercommunautaires et attentats commencèrent à se multiplier. Voir ROTBERG, Robert, « From Mayhem toward Diplomatic Resolution », in ROTBERG, Robert, Creating Peace in Sri Lanka : Civil War and Reconciliation, Washington : Brookings Institution Press, 1999, pp. 1-16 : p. 6-7. p. 6-7. Consultable en ligne : http://books.google.fr/books?id=GsA... (Consulté le 8 janvier 2011).

[4] CICR (document non signé), « Annual Report 2009 : Sri Lanka », http://www.icrc.org/eng/assets/file... (page consultée le 8 janvier 2009).

[5] New York Times (article non signé) : « Sri Lanka », 9 septembre 2010, http://topics.nytimes.com/top/news/... (Page consultée le 8 janvier 2011).

[6] Ibid.

[7] Selon l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides (OFPRA), la part des Sri Lankais parmi la totalité des demandeurs d’asile en France depuis les années 1990 varie entre 5 et 10%, tandis que le pourcentage de rejet est passé d’environ 55% en 1999 à 95% en 2006. OFPRA, Rapport d’activité 2007, Annexe III, p. 46 http://www.ofpra.gouv.fr/documents/... (page consultée le 8 janvier 2011).

[8] GOREAU-PONCEAUD, Anthony, « La diaspora tamoule en France : entre visibilité et politisation », Echogéo, 13 mai 2009, http://echogeo.revues.org/11157 (page consultée le 3 janvier 2011), p. 17.

[9] ETIEMBLE, Angelina, « Les ressorts de la diaspora tamoule en France », Synesthesie, juin 2001, http://www.synesthesie.com/mobilite... (consulté le 3 janvier 2011), p. 20.

[10] Ibid. Dans les années 1970 au Royaume-Uni, comme l’illustra en 1968 le discours du député d’extrême droite Enoch Powell sur les « rivières de sang », et la série de lois visant à contrôler et à réduire l’immigration du Commonwealth et des autres pays du Sud dont l’Immigration Act de 1970, l’opinion publique, y compris centriste voire de gauche, était relativement sensible aux rhétoriques anti-immigration, comme le démontrent des archives journalistiques (y compris celles de l’hebdomadaire The Observer).

[11] Voir plan en Annexes.

[12] GOREAU-PONCEAU, op. cit.

[13] COHEN, Robin, Global Diasporas : An Introduction, Londres : Routledge, 1997, cité par GOREAU-PONCEAU, op. cit., p. 8.

[14] ETIEMBLE, op. cit. p. 21.

[15] Données de l’OFPRA, citées par GOREAU-PONCEAU, op. cit., p. 11.

[16] Les Etats-Unis, nouveaux alliés de l’Inde dans les années 1990, atténuèrent leur soutien au sécessionnisme cachemiri ; la répression de mouvements sécessionnistes, toutes idéologies confondues, s’est observée en Chine, en Russie, dans les Balkans, en Mauritanie, en Somalie, etc.

[17] VALLUY, Jérome, cours à l’Institut des Etudes du Développement économique et social (IEDES), Université Paris 1 - Panthéon Sorbonne. On notera qu’à la fin des années 1970 - début des années 1980, certains régimes, dont la Grande-Bretagne, se montraient déjà hostiles à l’accueil massif de réfugiés, comme l’a montré l’exemple du rejet des boat people du Vietnam par le gouvernement M. Thatcher.

[18] Voir le cas de Elanchelvan Rajendram, Sri Lankais tamoul expulsé de France suite à un rejet par l’OFPRA de sa demande d’asile, et assassiné à son retour au Sri Lanka, FLUHR, Simone, « En mémoire de Mr. Elanchelvan Rajendram », Réseau Terra, http://www.reseau-terra.eu/article5... (Page consultée le 8 janvier 2011).

[19] GOREAU-PONCEAU, op. cit., p. 24.

[20] Ibid.

[21] On notera qu’une grande partie de la bibliographie universitaire disponible sur les Tamouls immigrés sont en langue anglaise.

[22] AGIER, Michel, « Between War and City. Towards an Urban Anthropology of Refugee Camps », Ethnography, 2002, vol. 3, n°3, p. 317-366.

[23] ETIEMBLE, op. cit p. 27.

[24] Voir liste des entretiens refusés en sources et bibliographies de fin de document.

[25] GOREAU-PONCEAU, p. 1.

[26] Id., p. 7.

[27] Voir le schéma proposé par GOREAU-PONCEAUD, en annexe.

[28] GOREAU-PONCEAUD, op. cit., p. 34

[29] Ibid., p. 31.

[30] Id., p. 21.

[31] Entretien avec un Indien originaire de Pondichéry d’une cinquantaine d’années, janvier 2011, 15 minutes.

[32] ETIEMBLE, op. cit., p. 27.

[33] Voir RFI : « Les Tigres tamouls dans la ligne de mire », 2 avril 2007, http://www.rfi.fr/actufr/articles/0... (page consultée le 6 janvier 2011).

[34] Entretien avec une Française d’origine sri-lankaise d’une vingtaine d’années, février 2006, 30 minutes.

[35] ETIEMBLE, op. cit., p. 25.

[36] ETIEMBLE, op. cit., p. 24.

[37] Entretien à l’ORT - France, 26 rue du Département, Paris 18ème, avec un bénévole sri lankais francophone d’une trentaine d’années, durée : 1 heure, janvier 2011 (Entretien n°1 pour référence ultérieure)

[38] Id.

[39] Id.

[40] HCR : Appel global du HCR 2001 - Sri Lanka, http://www.unhcr.fr/4d0b70499.html (page consultée le 8 janvier 2011)

[41] Entretien n°1 à l’ORT.

[42] Entretien à l’ORT, avec un bénévole occupant une position de responsabilité à l’ORT, d’une quarantaine d’année, entretien en Tamoul avec interprète, 1 heure, janvier 2011 (entretien n°2)

[43] Entretien n°1.

[44] RFI, « Les Tigres tamouls dans la ligne de mire », op. cit.

[45] Entretien n°2.

[46] Entretien n°3.

[47] Source : Rapport d’activité OFPRA 2009, p.8. http://www.ofpra.gouv.fr/documents/... (Page consultée le 19/02/2011). . Voir également les nombreuses autres analyses statistiques des rapports d’activité de l’OFPRA : http://www.ofpra.gouv.fr/index.html...

[48] Id., annexe III, p. 58.