Réseau scientifique de recherche et de publication

[TERRA- Quotidien]
Accueil > Recueil Alexandries > Collections > Synthèses > Le système du Hukou

Synthèses

Recueil Alexandries

< 14/18 >
14.

avril 2011

Catalina Santana

Le système du Hukou

résumé

Le système hukou chinois est un système d’enregistrement et de contrôle de la population. Il a été mis en place au milieu des années cinquante, il a longtemps été utilisé pour restreindre les migrations, spécialement des zones rurales vers les zones urbaines. Le système hukou détermine les opportunités des individus et sa position socio-économique dans la structure sociale. Dans l’esprit de la majorité des chinois, la localisation hukou et la classification ne définit pas seulement le bien-être général mais aussi leur statut – le hukou non-agricole est supérieur au hukou agricole ; les villes (shi) sont supérieures aux villes moyennes (zheng), et celles-ci sont supérieures aux villages (xiang). Ainsi, le hukou a crée une société duale, séparée en deux entités distinctes, les villes et les campagnes.

à propos

Note réalisée pour la formation Master-pro « Métiers et services de la ville et de l’habitat » de l’Université Le Havre : http://www.reseau-terra.eu/article8... L’université n’entend donner aucune approbation ou improbation aux opinions émises dans ce document.

citation

Catalina Santana, "Le système du Hukou", Recueil Alexandries, Collections Synthèses, avril 2011, url de référence: http://www.reseau-terra.eu/article1147.html

75.5 ko

Le système hukou chinois et ses effets dans l’espace urbain

Le système hukou est un système d’enregistrement et de contrôle de la population. Il a été mis en place au milieu des années cinquante, il a longtemps été utilisé pour restreindre les migrations, spécialement des zones rurales vers les zones urbaines [Wu, 2004].

Le système hukou détermine les opportunités des individus et sa position socio-économique dans la structure sociale. Dans l’esprit de la majorité des chinois, la localisation hukou et la classification ne définit pas seulement le bien-être général mais aussi leur statut – le hukou non-agricole est supérieur au hukou agricole ; les villes (shi) sont supérieures aux villes moyennes (zheng), et celles-ci sont supérieures aux villages (xiang) [Fan et Huang : 308]. Ainsi, le hukou a crée une société duale, séparée en deux entités distinctes, les villes et les campagnes.

Dans ce document, nous explorerons de manière générale ce système de contrôle. Premièrement, nous présenterons les origines et le fonctionnement du système. Ensuite, nous nous concentrerons sur les effets du système hukou dans la vie des travailleurs migrants, le système hukou produit une ségrégation sociale dans tous aspects de la vie sociale : éducation, emploi, logement. Finalement nous illustrerons le cas des villages fermés dans la banlieue pékinoise, la mise en place d’un nouveau système de contrôle du déplacement des migrants sous prétexte d’endiguer les problèmes de délinquance.

Origines de la politique

Époque Maoïste

La Chine a depuis toujours enregistré sa population à des fins administratives : recensement, levée des impôts, maintien de l’ordre public. Le système maoïste s’appuie dans une tradition de « contrôle » fort ancien. Il s’inspire du système de la propiska instauré en URSS en 1932.

Le système hukou a d’abord été instauré dans les villes en 1951 et puis élargi aux régions rurales in 1955. Pendant les années cinquante, la Chine vivait dans une période de relative liberté de circulation entre les villes et les campagnes. La constitution promulguée en 1954 garantissait le droit de choisir son lieu de résidence. Néanmoins, au fur et à mesure que l’arrivée de paysans dans la ville augmentait, le gouvernement central a tenté de contrôler ces flux. Le 9 janvier 1958, le Comité permanent de l’Assemblée populaire nationale vote les Règlements concernant l’enregistrement des ménages en République populaire de Chine. À partir de cette date, tout « foyer » (la famille ou unité de travail) possède un livret sur lequel sont consignés différents renseignements portant sur chacun de ses membres : nom, date et lieu de naissance, lien avec le « chef du foyer », sexe, niveau d’éducation, date à laquelle l’individu a été officiellement enregistré sur ce livret, sa profession et son lieu de travail. Jusqu’à 1998 on héritait le hukou de sa mère [Froissart, 2008 ; Wing et Zhang, 1999]

Il existe deux grands distinctions, d’une part le statut du hukou possédé par les agricoles et les non-agricoles, ces derniers sont surtout des urbains. D’autre part, le nom de la localité où le hukou a été enregistré. La première établit une véritable hiérarchie entre ruraux et urbains, tandis que les ruraux doivent subvenir à leur propres besoins, les urbains ont accès à des nombreux droits sociaux : pour l’emploi, l’éducation, le logement, la santé, etc. La seconde souligne l’importance du niveau local dans le système chinois. Les individus appartiennent à une communauté donnée (rurale ou urbaine), et leurs droits et devoirs varient en fonction des ressources économiques et sociales de ces communautés [Froissart ibidem].

La possibilité de changer de hukou était possible sous certaines conditions : la mutation professionnelle, les étudiants qui réussissent l’entrée à l’université. En fait, la délivrance d’un hukou non-agricole était vue comme la récompense pour une contribution au pays. Et inversement, l’attribution d’un hukou agricole pour les opposants politiques.

A l’époque maoïste, ce classement permettait de servir le projet de développement socialiste, de promouvoir une industrialisation rapide, tout en donnant la priorité à une industrie lourde, dans un contexte de surplus de main-d’œuvre agricole (75% de la population). Actuellement, pour Froissart ce système a permis au Parti Communiste de mieux asseoir son contrôle sur la société chinoise.

L’ouverture économique des années 80

L’ouverture économique a crée une demande en main-d’œuvre bon marché pour accompagner l’industrialisation. La population urbaine ne suffisait à remplir les besoins. Afin d’accompagner la forte industrialisation, le gouvernement chinois assouplit le système hukou, les paysans sont autorisés à quitter les campagnes sous certaines conditions, par exemple, s’ils subviennent à leurs besoins essentiels, tel que l’achat de leur grain (riz) sans recourir aux aides de l’État, s’ils se déplacent seuls sans amener leur famille, et si la localisation de leur enregistrement légal reste les zones rurales. Selon les villes d’accueil, les conditions d’installation sont différentes [Banister, 1992], cela fait que les paysans même en changeant de lieu de résidence, conservent leur statut de paysan, par exemple, ils sont nommés « nongmingong » (ouvrier-paysan), pour souligner leur « infériorité » sociale.

En même temps, à partir des années quatre-vingt-dix des critiques envers le système hukou sont apparues, de la part de quelques hommes politiques, d’experts (intellectuels, économistes) et peu à peu de la société civile. Les dirigeants politiques reconnaissent que le système donne naissance à une catégorie de citoyens de seconde classe, ce qui est contraire aux droits stipulés par la Constitution. Les économistes, quant à eux, signalent que la permanence des entraves à la mobilité induites par le hukou empêche le développement d’une vraie économie de marché, elles élèvent le coût de la main-d’œuvre urbaine et favorisent l’essor d’une économie informelle. À cela s’ajoute une difficulté de recensement de la population, le nombre de la population dite « flottante » devient dans certaines villes plus important que la population urbaine, cela a des répercussions dans la répartition rationnelle des ressources entre les villes [Froissart,2009 ; Wakabayashi, 1990].

Finalement, le hukou accentue les inégalités sociales, ce qui nuit à la cohésion sociale. De plus, le maintien des travailleurs migrants aux marges de la société et des villes, serait à l’origine de l’augmentation de la criminalité et de la délinquance. De telle sorte que le hukou serait contraire à ses objectifs car il contribue à augmenter l’instabilité, et les complications bureaucratiques ne permettent pas de contrôler les travailleurs migrants.

À partir des années quatre-vingt-dix, le gouvernement central délègue de plus en plus aux villes la prérogative de la gestion de la délivrance du hukou local, de déterminer le nombre de migrants qu’elles peuvent recevoir. De cette manière, certaines villes ont assoupli les conditions pour obtenir le hukou local, en fonction de leurs besoins de développement. Les individus peuvent changer leur hukou à condition de remplir des critères qui varient selon les villes, plus la ville est grande, plus cela est compliqué. L’objectif est d’inciter l’installation de tous ceux qui apporteraient une richesse à la localité, on valorise le fait d’être propriétaire, de payer des impôts (à partir d’un certain seuil). On cherche à offrir des statuts pour attirer une élite socio-économique, des investisseurs, des acquéreurs de biens immobiliers, des professionnels de métiers très recherchés. Évidemment, tous ces critères excluent de fait la grande majorité des travailleurs migrants.

Les réformes du système hukou, contrairement à la lecture de la presse occidentale, qui voyait une possible abolition du système, n’ont fait que l’adapter aux nouvelles conditions [Wing et Buckingham, 2008]. C’est donc un contrôle plus local qui discrimine positivement les plus éduqués, les plus fortunés. Pour Wing et Buckingham, le hukou constitue un héritage du maoïsme difficile à changer car il est un système trop lourd, une grande inertie, extrêmement bureaucratique.

Une ségrégation du marché de travail fondée sur le système hukou

En 1980, le nombre de travailleurs migrants était estimé autour de deux millions de personnes, en 2007, on estime leur nombre entre 150 et 200 millions, c’est-à-dire, environ 10% du total de la population. Poussés de leur terres, attirés par la croissance rapide des villes mais surtout par la différence de salaires, les migrants partent des campagnes pour aller chercher des opportunités en ville, où ils représentent environ 40% de la main-d’œuvre [Jian, 2007].

La population des travailleurs migrant est jeune, en 2004, 61% des travailleurs était âgé entre 16 à 30 ans. Passé cet âge, bon nombre rentre, les femmes restent souvent dans leurs villages pour conserver leur droit de travailler la terre. De telle manière que les travailleurs gardent des attaches familiales fortes dans les campagnes [Froissart, 2009].

Les migrants font l’objet d’une véritable ségrégation à plusieurs niveaux : l’emploi, la protection sociale, l’éducation de leurs enfants. Certains emplois dans les entreprises d’État et les services publics leurs sont fermés, ils occupent les tâches le plus pénibles et les plus mal payées délaissées par les citadins, comme le bâtiment ou l’entretien ; ils n’ont généralement pas accès aux services sociaux, notamment aux établissements scolaires ou à la sécurité sociale. Les immigrés de l’intérieur sont le plus souvent sans contrat de travail, sans droits sociaux dans des conditions de logement déplorables.

L’accès à l’éducation pour les enfants est pratiquement impossible. Jusqu’à la fin des années quatre-vingt, leurs enfants étaient exclus du système. À partir de 1988 le droit d’y accéder leur est accordé à condition que les parents soient en règle et qu’ils paient une « taxe de scolarité » provisoire, cette dernière d’un montant trop élevé pour les familles ouvrières. Pour secourir à ce besoin, des écoles privées non officielles se sont multipliées depuis la seconde moitié des années 90, mais l’enseignement n’est pas toujours de bonne qualité et il n’est pas reconnu par l’État. Des campagnes de « nettoyage » sont régulièrement organisées. De cette manière, soit les enfants rentrent à la campagne pour être scolarisés, soit ils interrompent leurs études [ibidem].

Le nombre de secteurs interdits aux migrants n’a pas cessé de croître, dans la capitale il est passé de 14 en 1996 à 34 en 1998, pour atteindre 60 en 2002.

Le manque de qualification et les barrières administratives à l’emploi des non-résidents expliquent pourquoi les migrants occupent le plus souvent des emplois pénibles, les moins rémunérés et les plus dangereux, leur temps de travail est deux fois plus supérieur à celui des ouvriers et employés urbains, leur salaire est quatre fois moins élevé. Ils sont employés pour la plupart dans le secteur manufacturier, le bâtiment et les services. Bon nombre sont employés dans les petites entreprises, c’est-à-dire les moins contrôlées, celles qui se trouvent en bas de la pyramide de la sous-traitance, où les violations du code du travail sont les plus graves [ibid ; Jian].

Le hukou favorise aussi le développement d’un marché du travail informel. Cela a comme conséquence que les migrants se retrouvent « hors la loi », dans une situation précaire et donc plus « malléables » pour les employeurs. Et même si leur situation est « légale », le statut temporaire permet aux employeurs de les licencier à n’importe quel moment. Les employeurs se servent de toute opportunité pour se débarrasser d’un employé, ce peut être une grossesse ou un accident de travail. Ils n’ont pas non plus de reconnaissance de leur ancienneté, ni de promotion, ils sont exclus des postes à responsabilité.

Conditions de logement

Le logement reste une des difficultés principales pour les migrants qui arrivent à travailler dans les centres urbains. La plupart d’entre eux habitent à la périphérie des grandes villes, ces zones qui se trouvent entre des hukou urbains et ruraux, ces « villages urbains » ou chengzhongcun aux portes des grandes villes où les loyers et le coût de la vie sont les moins élevés (Gu, 2001 ; Liu et Wu, 2006).

À leur arrivée en ville, les travailleurs migrants font appel à leurs réseaux sociaux pour trouver un emploi et/ou logement. Ces réseaux se forment grâce à des affinités familiales, ou d’origine géographique similaire.

Les migrants qui s’installent dans les villes pour travailler, ont peu de possibilités pour se loger : soit ils louent une chambre dans le secteur locatif privé, soit ils sont hébergés dans des dortoirs proposés par les entreprises où ils travaillent. Selon les villes, l’organisation de l’offre du logement change, à Shanghai il existe un stock privé plus important que dans d’autres villes. À Pékin, c’est surtout du logement pourvu par l’État ou les entreprises privées, ou encore par les entreprises d’État. Le secteur de location privé est encore peu régulé, il n’y pas de droit pour le locataire, les migrants font l’objet d’abus de la part de rentiers qui profitent de la situation créée par une demande plus forte que l’offre [Wu].

Dans les dortoirs des entreprises la vie n’est guère mieux. Les travailleurs migrants vivent dans une situation de dépendance vis-à-vis de leur employeur. « Certaines usines ressemblent à des véritables prisons : les entrées et sorties sont strictement surveillées, les fenêtres sont grillagées et les ouvriers se soumettent à une discipline militaire » [Froissart, 2008 :21]. Dans tous les cas, la situation de sur-occupation semble être la règle pour le logement des travailleurs migrants.

L’accès à la propriété leur est pratiquement impossible. Bien qu’en théorie, ils ont la possibilité d’acheter, dans la pratique il existe de nombreux blocages : les banques ne leur prêtent pas. Pour la vente (ou revente) d’un bien, il est nécessaire de posséder un hukou local. D’autre part, le logement social est réservé uniquement aux résidents urbains.

Les restrictions institutionnelles induites par le système hukou sont à l’origine des désavantages ressentis par les migrants dans leurs conditions de logement, car l’effet du hukou, aggrave l’impact de tout autre facteur socio-économique [Wu].

Plus encore, les villes chinoises encouragent l’activité des promoteurs immobiliers qui construisent des centres commerciaux, des logements pour la classe moyenne ou des logements sociaux pour les urbains. Le logement pour les travailleurs migrants ne figure pas dans les priorités gouvernementales [Liu et Wu], la plupart de ces travailleurs doit donc trouver du logement dans le secteur locatif privé, en raison de leurs bas revenus, ils se concentrent dans les quartiers les plus dégradés lorsqu’ils peuvent se loger en ville, ou dans la périphérie, créant des « poches » de pauvreté urbaine et en renforçant la ségrégation urbaine.

Donc, les « villages urbains » offrent des possibilités de logement, par leur « centralité migrante » sont des points d’ancrage pour la recherche d’emploi ou des meilleures conditions de logement, et ils permettent de garder des liens avec les régions d’origine. Pourtant, la rapide croissance urbaine pourrait provoquer la disparition de l’offre locative bon marché et de voir (encore une fois) exclus les travailleurs migrants de la ville [Hao, 2011].

Gated communities pour les pauvres

Pour certains auteurs, le hukou crée un système de « villes avec des murs invisibles », la mise en sécurité de certains districts de la banlieue pékinoise montre que ces murs commencent à prendre forme physiquement.

Le travailleur migrant symbolise la figure de l’Autre, il est associé au désordre, au crime, à la saleté, il représente une menace pour l’ordre social. Il est facilement « repérable », grâce à son accent provincial, ses habits modestes, son teint tanné. Pour certains urbains, les travailleurs migrants sont tenus comme les responsables du chômage urbain [Froissart].

Nous l’avions mentionné, ils sont victimes d’une ségrégation dans tous les aspects de la vie sociale. Ces tendances ségrégatives trouvent leur paroxysme avec la sécurisation des villes où habitent majoritairement des travailleurs migrants à la périphérie de grandes villes telles que Pékin.

Ces « villages urbains » se sont formés au fur et à mesure que les migrants arrivaient pour travailler dans la ville, ils forment en quelque sorte une territorialité « ouvrière », migrante, qui s’est tissée grâce aux réseaux sociaux d’entraide, les membres de la famille ou les gens du village arrivés précédemment, ce socle permettant aux nouveaux-arrivés d’avoir un point d’ancrage, de conserver un lien avec les coutumes du village.

Simultanément, cette concentration a « facilité » le travail de sécurisation des autorités locales. Certains villages urbains se trouvent entourés des grillages, l’entrée et sortie est contrôlé par des gardiens, des caméras surveillent jour et nuit, ce sont des ghettos, une fonction de ségrégation, et de discrimination (envers les travailleurs migrants) sous un discours de protection (aussi bien pour les migrants que pour la société toute entière).

Les médias occidentaux faisant partie de ce phénomène l’année dernière :

« Lancée en avril, la politique de fengbi guanli (contrôle des " entrées-sorties ") a tout d’une reprise en main des franges urbaines de Pékin : seize villages de Daxing, où vivent 590 000 migrants, ont été " bouclés " par des barrières, soumis à un couvre-feu nocturne, certes relativement flexible, et dotés d’un système de surveillance par caméras - 92 le seront d’ici à la fin de l’année. » [1]

« The community is walled and gated, an enclosure of rows of crowded low-rise homes and shops, where people live under the gaze of surveillance cameras and apart from the city. The police patrol around the clock, and security guards stop unfamiliar faces to check identification papers. » [2]

La mise en œuvre de ces mesures est justifiée par des raisons sécuritaires. Les travailleurs migrants sont souvent présentés comme les responsables de la délinquance et la criminalité. Selon les autorités, dans le district de Daxing, 80% des crimes sont commis par des migrants [3]. La sécurisation des districts de la périphérie serait donc un effort pour diminuer la criminalité, l’expérimentation a eu un tel succès, selon les autorités, qu’il s’étendra à autres districts.

Pour l’éditorialiste du China Daily [4] existe une contradiction entre la volonté de la ville de Pékin de devenir une « ville monde » (global city) dont l’ouverture est une caractéristique fondamentale et le fait d’enfermer des gens contre leur volonté. À la différence des gated communities des classes huppées, poursuit-t-il, cette forme de surveillance échappe au contrôle de ses habitants, elle est imposée et ils n’ont aucun droit de regard sur elle.

Ces ghettos pour les travailleurs pauvres, matérialisent physiquement les barrières sociales qui subissent dans d’autres sphères de la vie sociale. Ces mesures concrétisent une volonté des pouvoirs publics d’asseoir leur autorité et leur contrôle sur une population qui était relativement « mobile ». Le discours sécuritaire l’emporte sur les droits individuels, et il sert à justifier la mise à l’écart d’une population considérée comme « indésirable ».

Une ségrégation et polarisation sociale

La Chine se trouve au cœur des changements du système économique mondial. Elle est l’épicentre du développement d’une nouvelle division internationale du travail. Elle cherche la reconnaisse de sa montée en puissance à travers des événements internationaux, nous montre sa magnificence. Les Jeux Olympiques de 2008 ou l’Exposition Universelle de Shanghai en 2010 ont servi d’occasion pour embellir ses villes, en balayant les taudis, en écartant le plus possible les plus misérables. La modernité et la pauvreté ne vont pas bien ensemble.

Pour Wing et Zhang (1999), la nouveauté n’est pas l’existence d’inégalités entre les villes et les campagnes, ce qui est nouveau c’est que grâce à la mobilité qu’ont acquis les individus, ces disparités sociales, basées sur le système hukou, sont visibles dans les villes, elles se sont « exportés » sur le territoire urbain.

Ces changements prennent forme dans la composition des villes, la polarisation sociale et la ségrégation urbaines deviennent des phénomènes croissants dans beaucoup de villes des pays en développement, et évidemment en Chine.

Le fossé qui sépare les riches et les pauvres se creuse partout dans le monde, et encore davantage dans un pays à si forte croissance économique, tous les groupes sociaux ne profitent pas de la même manière de cet enrichissement. Pour Liu et Wu (2006) les villes chinoises connaissent deux processus simultanés. D’un côté l’arrivée de travailleurs migrants d’origine rurale et de l’autre, la venue de salariés travaillant pour des entreprises – souvent étrangères – avec des revenus élevés. Les premiers font partie de la population flottante, sans qualification et avec des bas revenus. Le deuxième groupe est constitué d’hommes d’affaires et professionnels hautement qualifiés. Le système hukou avec l’assouplissement des contraintes pour la mobilité, et avec la mise en place dans certaines villes de politiques de migration choisie, renforce ces tendances et contribue à accentuer la distance qui éloigne les uns des autres.

La place occupée dans la pyramide sociale crée par le système hukou détermine l’accès aux biens, aux services, les travailleurs migrants se trouvent au bas de cette stratification, leurs opportunité de mobilité sociale se trouvent fortement limitées, ils peuvent difficilement aspirer à une ascension sociale pour eux et leurs enfants.

Conclusion

Le hukou continue à remplir ses fonctions de contrôle et de soutien à l’industrialisation de la Chine. Durant la période maoïste, il a permis de contenir la migration des campagnes vers les villes, et d’offrir des matières premières bon marché à l’industrie lourde. Actuellement, le hukou poursuit son rôle, il permet le contrôle de l’urbanisation favorisant le développement des villes petites et moyennes afin de désengorger les grandes métropoles.

La migration des travailleurs des campagnes vers las villes contribue au développement économique chinois, il a permis une industrialisation rapide, il crée une énorme réserve de main-d’œuvre flexible et bonne marché, il a produit un lumpenproletariat dans un système qui se proclame socialiste.

En effet, les travailleurs migrants font l’objet d’une ségrégation à tous les niveaux : sociale, spatiale, dans l’emploi, l’éducation, etc. La question des conditions de logement et les nouveaux villages sécurisés pour migrants, sont juste une face de la pièce, c’est le système économique tout entier qui est en cause. Dans ce système tout le monde y trouve sa part : les entreprises, l’État, les familles qui restent dans les campagnes, c’est finalement l’individu qui est sacrifié pour la communauté.

Les réformes réalisées dans les années quatre-vingt-dix et les assouplissements dans différentes villes, ont surtout accentué les inégalités entre les groupes sociaux, entre les villes et les campagnes. Pour Froissart, « l’efficacité de ces reformes consiste à entretenir le sentiment d’un progrès et d’un avenir relativement ouvert ; donnant individus le sentiment qu’ils sont coupables de changer leur destin en comptant sur leur propres forces » [2008 :38]. De telle manière, il paraît donc peu vraisemblable la disparition du système hukou et de ses effets.

Nous avons évoqué sommairement les conditions de logement des travailleurs migrants et la tendance à la sécurisation et au contrôle de leur logement. Néanmoins, nous aurions pu prolonger les effets du système hukou dans l’autre sens, celui de l’enferment croissant des plus aisés, la formation des gated communities dans les quartiers huppés de Shanghai et Pékin, aussi bien dans la ville que dans la périphérie. Les deux tendances sont complémentaires des processus de stratification et ségrégation sociales.

Référénces

Banister, Judith (1992). “Labor Migration and Urbanization” in China’s Economic Dilemmas in the 1990s : the Problems of Reforms, Modernization, and Interdependence. Armonk, NY : M.E. Sharpe, 1992 : 244.

Cheng, Tiejun et Selden, Mark. « The Origins and Social Consequences of China’s Hukou System ». in The China Quaterly. No. 139 (Septembre 1994) : 644 – 668.

Fan, Cindy et Hang, Youqin. “Female Marriage Migration in China”. In Urban Growth and Development in Asia. Volume II : Living in the Cities, Chapman, Graham, Ashok K. Dutt, et Robert W. Bradnock (dir). Aldershot, Hants, England : Ashgate :303-328.

Froissart, Chloé (2009). « Les migrations intérieures en CHine ». in L’Enjeu Mondiale. Les Migrations. Jaffrelot, Christophe et Lequesne, Christian (dir) Sciences Po. Les Presses. :65-84.

Froissart, Chloé (2008). Le système du hukou : pilier de la croissance chinoise et du maintien du PCC au pouvoir ». Les études du CERI. No. 149 – septembre 2008. Cambridge University Press.

Gu, Chao-lin (2001) « Social Polarization and Segregation in Beijing » Chinese Geographical Science Vol. 11 Num. 1:17-26.

Hao, Pu, Richard Sliuzas, and Stan Geertman. 2011. « The development and redevelopment of urban villages in Shenzhen. » Habitat International 35, no. 2 : 214-224. Academic Search Premier, EBSCOhost(accessed February 4, 2011).

Jiang, Feifei (2007) « Lone Migrants. China’s Growing Underclass ». Harvard International Review. Fall:9-10.

Lemoine, Francoise, et Bardot ; Christian (2009). La Chine. Histoire, géographie et géopolitique. Paris : Pearson Education, 2009 :76 et :121.

Loong-yu, Au et Shan, Nan (2007).« Chinese Women Migrants and the Social Apartheid ». in Development.2007. 50. 3. : 76-82.

Liu, Yuting, et Wu, Fulong (2006) « Urban poverty neighbourhoods : Typology and spatial concentration under China’s market transition, a case study of Nanjing » GeoforumVol. 37 Issue 4 610-626. URL http://dx.doi.org/10.1016/j.geoforum.2005.11.006

Wakabayashi, Keiko (1990) « Migration From Rural to Urban Areas in China » The Developing Economies No. 28/4 :503-523.

Wing, Kam et Zhang, Li (1999) « The Hukou System and Rural Migration in China : Processes and Changes ». in The China Quaterly. No. 160 (Décembre) Cambridge University Press : 818 – 855.

Wing, Kam et Buckingham, Will (2008) « Is China Abolishing the Hukou System ?  » The China Quaterly No. 195 (Septembre) :582–606.

Périodiques

China daily

06 mai 2010 « Migrants put behind fences »

29 avril 2010 « Closed-off villages bad idea »

China.org.cn

15 juin 2010 « Wen : Improve migrant workers’ living conditions ».

http://www.china.org.cn/china/2010-06/15/content_20267532.htm

Le Monde

6 août 2010 « Villages de migrants sous haute surveillance à Pékin »

GlobalPost

10 juin 2010 « Foxconn suicides : Why higher pay won’t work ».

http://www.globalpost.com/print/5559131

Newsweek

20 juin 2010

« White-collar workers are China’s newest underclass. »

http://www.newsweek.com/2010/06/19/smart-young-and-broke.print.html

New York Times

03 octobre 2010 « Migrant ‘Villages’ Within a City Ignite Debate »

South China Morning Post

14 fevrier 2011 « Migrants failed by cities’ efforts to mitigate unfairness of hukou system »

09 juin 2010 « Migrant workers get chance for urban residency »

Annexes

Annexe 1 – Liste de conditions pour le changement de hukou (nongzhuanfei)

Source : Wing, Kam et Zhang, Li (1999) « The Hukou System and Rural Migration in China : Processes and Changes ». in The China Quaterly. No. 160

pages 849-850

Annexe 2 – Article de presse

Source : New York Times 03 octobre 2010 « Migrant ‘Villages’ Within a City Ignite Debate »

October 3, 2010

Migrant ‘Villages’ Within a City Ignite Debate

By HELEN GAO

BEIJING — The community is walled and gated, an enclosure of rows of crowded low-rise homes and shops, where people live under the gaze of surveillance cameras and apart from the city. The police patrol around the clock, and security guards stop unfamiliar faces to check identification papers. In the morning, only one gate is open, through which parents head off to work and children go to school. At night, the gate is locked, preventing street loiterers from trespassing.

The area, Shoubaozhuang, is not one of the affluent, gated residential compounds springing up around Beijing, but a poor village of rural migrants toiling at low-paying jobs. It was chosen, along with 15 other areas in the Daxing district of Beijing, to be walled off to outsiders, in what officials say is an experimental effort to curb crime. The authorities say the experiment has been a success — the Communist Party-run People’s Daily said the crime rate in the walled villages in Daxing district dropped by 73 percent from April to July this year — and the “walled village” concept is being quickly expanded to other districts outside Beijing’s center that are populated by migrant workers.

Ultimately, the project could encompass an area of 291 square miles with a population of 3.4 million people, more than 80 percent of them migrant workers.

Some residents welcome the walls and gates as a way of fighting crime, but critics have seized on the ghettolike villages as a jarring sign of the barriers facing rural migrants settling in urban areas. They say the real intent of the new measures is to keep track of the migrants, and some have labeled the policy a form of apartheid.

This is not the first time Beijing has experimented with walling off migrant workers, though previous attempts have been on a much smaller scale. In the weeks leading up to the 2008 Olympics, the city similarly blocked off workers’ dorms near construction sites as part of an intensive campaign to secure and sanitize the city. The city government labels it “community-style management.”

But experts remain dubious about the long-term effects of life inside the walls on residents who are already socially marginalized migrants or local poor.

“To the migrants, the policy conveys the message that the capital is not theirs, but a capital for citizens with Beijing hukou,” said Peng Zhenhuai, director of the Local Government Research Institute at Peking University, referring to China’s household registration, or hukou, system.

Although increasingly relaxed in recent decades to help integrate laborers into cities, the system still effectively limits many migrants from permanently settling their families in cities by tying access to subsidized services like public education to one’s place of birth.

A newly released report from the municipal legislature indicates that Beijing’s “floating population” had exceeded 10 million by the end of last year, including 7.26 million migrants. As the city’s boom creates jobs in construction and service industries, some villages like Shoubaozhuang, with less than 1,000 original inhabitants, have seen their populations explode in the past five years with the influx of migrants. Most live in low-rise apartments or extensions to buildings constructed by the original inhabitants.

But the population spike has also brought the problems of the city to these areas, most notably petty crime. According to Daxing officials, 80 percent of the crime in the past five years took place in areas dominated by migrants. In Shoubaozhuang, locals have been vexed by everything from street fights to stolen laundry.

The Communist Party secretary for Beijing, Liu Qi, endorsed the new policy in early July, calling it a “positive and effective exploration in the course of Beijing’s urban-rural integration” and proposed extending it citywide. In the Daxing district, 76 villages are set to follow the example of the first 16 by the end of the year. The Changping district, on the northern side of the city, announced plans in July to enclose 100 villages, 44 to be finished within the coming months.

Many experts say that instead of building new barriers, the government should concentrate on forging ahead much faster with tax reforms, expanding low-income housing and transferring factories farther inland, to ease the settlement of migrants into cities, satellite communities and towns closer to their home provinces.

“The integration should come as a result of human interaction, and the government should orient its policy to the needs of its population,” said Lu Jiehua, a professor of sociology at Peking University. He said the government could adopt a policy of allowing migrants in large cities access to social services based on the number of years they have lived there.

Beijing police officials and the village committee representatives equate the enclosed villages to the gated communities in more affluent neighborhoods.

“It offers them the same service as the high-class apartments in the city,” Li Baoquan, a member of a village committee in charge of public security in part of the Changping district, said in a telephone interview. “Of course the villagers would support it.”

And despite the heated social debate and extensive local news media coverage, villagers, burdened with the more pressing issues of finding decent-paying jobs, affordable medical care and schooling for their children, seem far less concerned with the walls in their midst.

A fruit vendor in Shoubaozhuang who requested anonymity for fear of reprisals, said he had had a few less customers since the enclosure policy was instituted, but also realized the benefits of having a security guard living next door. “He is doing his duty,” he said. “I am selling my fruit. I try not to cross paths with him.”

Gong Daocui, who arrived in Beijing from Chongqing in 2006 to live with her son, said : “We are all workers. What say do we have in the policies they make ?”

She sells skewers of vegetables and meat cooked in a spicy soup along the main alley of Banjieta Village, which will soon be enclosed. “If the business can keep going, so be it,” she said, smiling and looking away. “If it can’t, I will pack up everything and retire to my hometown.”

Edward Wong and Jonathan Ansfield contributed reporting.

NOTES

[1] Le Monde 6 août 2010

[2] New York Times 3 octobre 2010

[3] China Daily 27 avril 2010

[4] ibidem